LETTRE III
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris, le 12 mai 1821.
\ ous allez dire, aimable Fanny, que j ai bien change de caractère depuis votre départ; mais n’importe, puisque vous voulez recevoir de mes leçons, je commenceraipar vous blâmer, non de ne m’avoir pas écrit plus tôt, vous ne le pouviez guère ; mais bien de ne pas me donner le moindre détail sur votre voyage, et le lieu de votre séjour: vous aviez un vaste champ à faire exploiter à votre imagination.
Les bords de la Loire fourmillent de sites pittoresques et de monuments gothiques qui rappellent d intéressants sou-
SUR Là. MINIATURE. 1 7
vemrs. Vous aunez la peinture . eh bien! peignez avec votre plume, si vous voulez que je vous enseigne à manier le pinceau. Vous ne me parlez quen passant de M. votre père; en vérité, si je ne connoissois pas la bonté de votre cœur et lattachement que vous lui portez, je serois tenté de vous accuser, sinon d’indifférence à son égard, au moins d’une grande légèreté. Je ne veux point courir le risque d’être taxé par lui du meme dé* faut ; et si dans vos lettres vous oubliez de m’en parler, il pourra, en lisaut les miennes, avoir la preuve que je pense quelquefois à lui. Je ne suppose pas, et cela pour de bonnes raisons , que vous lui fassiez un mystère de notre correspondance: mes cheveux gris, dans ce cas, et vos principes , dans tout autre , m en donnent l’assurance. Avant d entrer en matière, et de répondre à la partie scientifique de votre lettre , je veux encore
vous chercher querelle : c’est la seule ressource des gens d un certain âge auprès des personnes du vôtre, lorsqu’ils n’ont pas encore eu le courage de sacrifier toutes leurs prétentions. S’ils ne cherchent plus à plaire, ils ne sont pas fâchés d intéresser : ainsi, pour donner du prix à leurs suffrages, ils se rendent plus difficiles. Vous ne serez donc point étonnée de m’entendre blâmer votre manière de parler de la musique : art enchanteur ! mille fois plus attrayant encore lorsqu’il est cultivé par une femme. Si vous aimez réellement la peinture, vous devez aimer la musique : ce sont deux sœurs ; l’une et 1 autre doivent tout leur charme à l’harmonie ; peut-être cependant êtes-vous destinée à réussir davantage dans l’une des deux; et si je ne craignois pas de déroger à mon caractère de censeur, je vous dirois quà moins d’arriver à peindre comme l’Albane ou le Corrége , il fau-
dra vous contenter de rester une seconde sainte Cécile.
Mais trêve de compliments et de noms d’anciens maîtres , allez-vous me dire :
les uns ne vont plus à mon âge , et les autres ne m’intéressent point. Cependant ne vous en déplaise , belle demoiselle , je vous rappellerai souvent à ces derniers: c’est chez eux que nous puiserons, à l’exemple des maîtres modernes que vous admirez avec raison , les leçons dont ils se sont servis, pour arriver à la perfection de leur art. Il faut toujours viser plus loin pour atteindre à son but: si notre siècle a quelques avantages sur ceux qui l’ont précédé , il le doit aux travaux, aux recherches, et aux difficultés vaincues par l’héroïque constance de ceux qui nous ont devancé dans la carrière des arts. Nous sommes entourés de monuments, de chefs-d’œuvre en tout genre , qui attestent leur goût et leur
génie. Sachons les admirer, et nous serons dignes de les imiter.
Quelque éloignées que paroissentêtre ces considérations générales delà sphère à laquelle vous paraissez vouloir vous borner; vous ne sauriez trop vous pénétrer de l’importance qu’il y a à choisir une bonne route, dussiez-vous n’y faire que quelques pas.
J’ignore la longueur de la carrière que vous êtes destinée à fournir; mais je ferai ce qui dépendra de moi, pour que vous ne soyez jamais obligée de revenir en arrière. Vos succès en dessin ; le goût que j’ai vu percer dans la manière dont vous avez copié les modèles que je vousai mis sous les yeux, me donnent beaucoup d’espérance.
Mais il vous faudra faire encore plus de preuves de docilité à la distance où vous vous trouverez de moi , que lorsque bous étions près l’un de l’autre.
Je me suis plu quelquefois, je vous l’avouerai , à vous laisser vous égarer, pour voir ensuite si vous reconnoitriez vos fautes; cela m’a réussi, et vous avez appris à vous défier de cette dangereuse facilité dont on ne sauroit trop se garder, lorsqu’on n’a pas quelqu’un qui vous arrête àtemps. Il viendra une époque où je donnerai un peu plus de latitude à votre imagination; mais, en attendant, il faut vous soumettre à m’entendre vous prescrire des régies très exactes pour les commencements. J’entrerai même dans des détails qui vous paroîtront arides, insignifiants, mais dont vous reconnoîtrez plus tard l’importance. Quelque élégant, quelque hardi, quelque riche que soit un édifice, il faut pour le construire, aller chercher des pierres dans la même carrière , des bois dans la même forêt d’où l’on retire les matériaux nécessaires à la construction de la plus modeste habi-
tation. Ne vous étonnez donc point, aimable Fanny, si je fais broyer à vos jolies mains, du noir, aussi bien que du rose; si je ne crains point d’armer votre bras d’un instrument tranchant , non pas pour tuer ou blesser personne ; mais pour polir un ivoire ; d’une lime qui n’aura point pour but de briser une grille, ou de faire sauter une serrure ; mais qui vous servira pour donner à votre portrait la forme que vous desirerez obtenir, etc, etc. Vous ne peindrez pas tou* j°u rs des amours : je vous engagerai quelquefois à attaquer de touches fermes les traits caractérisés d’un homme sur le déclin de l’âge; et cela pour lutter avec la propension qu’ont toutes les personnes de votre sexe, à sacrifier la forme et le modelé à la grâce et au coloris.
Avant d’entrer dans plus de détails, j’ai besoin de savoir si vous avez tout ce qui vous est nécessaire pour peindre: vous
ne me dites rien à cet égard; j’attendrai donc votre réponse pour vous en- Ivoyer ce qui peut vous manquer, et vous expliquer la manière de vous en servir. Si je remets cette importante affaire à ma prochaine lettre, je n’attendrai pas plus long-temps, pour vous dire combien, au résumé, la vôtre m’a causé de satisfaction, et avec quel plaisir j’entrerai, pour vous être agréable, dans les plus minutieuses explications.
Recevez-en l’assurance, et agréez celle de l’estime, oserai-je dire de 1 amitié, de votre très humble serviteur.
Deville.