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LETTRE IV

MISS FANNY A M. DEVILLE

Au chateau de Beauregard, le 21 mai 1831.

Vous avez beau faire le méchant, mon cher monsieur Deville, l’amabilité de votre caractère, perce encore au travers de 1 enveloppe dont vous voulez vous couvrir. Je soupçonne que l’intérêt que vous me portez, vous engage à prendre de loin un aspect plus sévère, pour me rendre plus docile; connoissez moi mieux, et rendez plus de justice à Fanny : vos préceptes seront des oracles.

Pour commencer à vous prouver mon obéissance, j’essaierai de réparer mes oublis en vous disant que la santé de mon père s’est améliorée dans le voyage, mal-

gré quun incident bizarre ait failli altérer l’égalité et la douceur habituelle de son humeur à mon égard. Pour la première fois de ma vie, je me suis permis de penser qu’il n’avoit pas tout -à-fait raison. En fille respectueuse, cependant, je me suis soumise, et j’ai promis d’être plus prudente à l’avenir. L’affaire au surplus n’étoit pas d’une bien grande importance; vous allez en juger.

Nous avions quitté Paris depuis quatre jours, et nous n’étions encore qu’à Blois: vous voyez que nous voyageons à petites journées ; mon père étoit allé visiter le vieux château; impatiente de le voir revenir, et désirant un peu connoître la ville, j’engage madame Andrews à sortir avec moi pour aller au-devant de lui. En parcourant les rues adjacentes, l’incertitude de notre démarche, notre costume de voyage, trahirent aux yeux des habitants de Blois le pays qui nous a vus naître; in-

sensiblement nous fûmes entourées , et , sans le dévouement d’un jeune homme d’un extérieur très prévenant pour nous, et qui parut en imposer aux curieux importuns qui nous environnoient , nous aurions eu bien de la peine à revenir à notre hôtel sans éprouver quelque mésaventure. Notre protecteur eut la discrétion, malgré nos instances, de se retirer aussitôt notre arrivée.

Mon père 11e tarda pas à rentrer; je lui contai ingénuement ce qui s’étoit passé. Je ne sais si la fierté de son caractère fut froissée d’avoir des obligations à un inconnu , ou s’il blâmoit réellement beaucoup ma conduite ; ce qu’il y a de certain , c’est qu’il la désapprouva hautement. Je pleurai toute la soirée : c’est bien naturel. Le lendemain il fut meilleur que jamais pour moi, n’ouvrit pas la bouche de l’aventure de la veille, et fit preuve à mon égard des attentions les plus délicates.

J’aurois bien tort au surplus de lui en vouloir, il semble ne penser qu’à moi, ne s’occuper que de moi; sa tendre sollicitude me pénètre de reconnoissance. Il a choisi pour notre séjour une habitation délicieuse près de la jolie ville de Tours. Il paroît craindre que je ne m’ennuie : il est bien dans l’erreur, ce bon père; partout où il sera, Fanny se trouvera la plus heureuse des filles. Il a beaucoup goûté l’idée que j’ai eue de m’occuper de peinture, et il regrette vivement que je n’aie pas commencé à Paris. Il me charge de vous remercier de la complaisance avec laquelle vous êtes disposé à m’aider de vos avis ; quant à moi , je ne sais comment vous peindre ma reconnoissance et l’empressement que j’éprouve à faire mes premiers essais.

Envoyez-moi donc par le retour du courrier, tout ce qui m’est nécessaire : je n’ai ici que des crayons. En attendant

je méditerai votre lettre dont je goûte très fort la morale et les principes; j’ai même, pour faire amande honorable à | la musique, joué plusieurs fois le « God ! save the king » à madame Andrews.

Malgré cela, hâtez- vous de me faire peindre, je ne rêve que pinceaux , couleurs, palettes , etc.

Adieu , mon cher M. Deville ! point de très humble serviteur au bas de vos lettres; et ne craignez pas d’honorer de votre amitié celle qui sera trop heureuse de joindre au titre de votre élève celui de votre amie.

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