F ANN Y
LETTRE Y
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris, 27 mai 182] .
Pour répondre à l’ardeur qui vous anime , belle Fanny , j’aborderai de suite dans cette lettre le sujet qui paroîtvous intéresser si vivement, et je vous dirai que bien des gens qui ne jugent du mérite et de la difficulté d’un tableau que par la dimension , prononcent hautement que la miniature est le genre dans lequel il est le plus aisé de réussir. Je suis loin de partager cette opinion ; et je soutiens au contraire qu’un peintre en miniature a plus de difficultés à surmonter , pour arriver à la perfection de son art, qu’un peintre à l’huile qui se
borne au portrait. Il faut également de connoissances du dessin et du coloris dans les deux genres ; mais dans la miniature les couleurs étant plus difficiles à manier, on n’arrive qu’avec plus de peine à certains effets qu’on peut obtenir du premier coup, en peignant à lhuile : cela vous prouve, mademoiselle, combien il est essentiel de bien savoir ce que 1 on fait , et de ne pas employer inconsidérément la couleur dans l’espérance d être favorisé par le hasard : la fortune , qui se rit de tous les humains , semoqueroit encore bien plus d’un peintre en miniature qui se reposerait sur elle du succès de son ouvrage. Il serait, à peu de chose près, aussi fou que celui qui en remuant souvent une grande quantité de caractères d’imprimerie , espérerait par ce seul moyen pouvoir devenir un beau jour l’auteur d’un bon traité de philosophie ou de jurisprudence. Quant à
nous , qui ne voulons point nous en rapporter au hasard de la réussite de nos projets , nous allons nous occuper à bien eonnoître les matériaux que nous avons à employer : nous nous en servirons timidement d’abord , et lorsque nos pas seront devenus plus assurés par un peu d’expérience et d’habitude , nous ne craiudrons point d’adopter une marche plus hardie, sans jamais cesser cependant d’être prudents.
Vous trouverez dans l’envoi que je vous ai fait hier par la diligence, tous les objets qui pourront vous être nécessaires pour peindre; j’y ai joint l’esquisse d’une tête, et sur une autre feuille cette même tête ébauchée légèrement. Avant de commencer, il faut que vous sachiez préparer un ivoire qui n’est jamais assez poli et rarement assez blanc, lorsqu’il sort de chez le marchand.
(C’est à l’aide de la chaleur du feu ou
de celle du soleil, qu’on parvient à les blanchir. Vous pouvez donc les placer sur un poêle modérément échauffé , ou les exposer au soleil : la chaleur les fera bientôt se recoquiller d’un côté; vous les retournerez alors de l’autre , et lorsqu’ils auront atteint le degré de blancheur que vous desirez, vous les retirerez pour qu’ils ne se sèchent pas trop, parceque dans ce dernier cas , ils perdent leur transparence , et sont sujets à éclater lorsque l’on veut les couper. Cette opération terminée , vous passerez à une autre plus importante , et qui demande une certaine habitude , c’est le poli.
Quelques peintres se servent pour cela d’un large grattoir ; d’autres d’un instrument dont la lame, longue de trois ou quatre pouces , est de forme triangulaire. Jepréfèreàcesdeux manières rusaged’un rasoir. Pour vous en servir avec succès, il faut vous assurer qu’il n’ait pas la moindre
petite brèche , et que le fil n’en soit pas trop tranchant. Il faudra l’ouvrir et renverser la lame en arrière , de manière à ce qu elle vienne toucher par le dos le manche de cet instrument ; vous vous en servirez ensuite très facilement pour gratter votre ivoire d’un angle à l’autre. Lorsque vous aurez poli de cette manière toute la surface de votre feuille, vous ferez bien de recommencer dans la direction des deux autres angles, pour vous assurer qu’il n’existe plus aucune trace de la scie sur le côté où vous voulez peindre. Il me semble vous voir d’ici , aimable Fanny, dans tout l’embarras de cette préparation, vous en acquitter certainement avec adresse et intelligence ; mais peut-être aussi avec un peu d’impatience.
Ne peut-on pas, dites-vous en vousmême, en acheter de tout préparé, ou le faire préparer? Oui, on le peut souvent,
mais on ne le peut pas toujours; d'ailleurs , pour le faire faire , ou pour juger si cela est bien , il faut l avoir fait soi-même. Continuez donc avec courage, charmante Fanny, votre petite besogne , et tirez du fond de la caisse cette boîte de carton qui ne renferme pointdes rubans, malgré qu elle soit de la même forme que celles qu on emploie pour les contenir ; ouvrezla , ce que vous y voyez est de la pierre de ponce réduite en poudre et passée au tamis de soie. Placez votre ivoire au milieu , tenez-le fixé au fond de la boîte à laide d’une main , de l’autre prenez ce petit chiffon de papier que vous voyez dans le coin de cette même boîte , et servez-vous-en pour poncer le côté de la feuille que vous avez poli ; ayez soin de frotter toujours en tournant. Si votre ivoire est devenu d’un blanc mat, et que le brillant quil a dû prendre sous la lame du rasoir, ait totalement disparu,
vous pouvez le retirer de cette boîte ; et le tenant de manière à ce que vos doigts ne touchent point la surface qui vient de vous causer tant de peine à préparer, balayez légèrement avec un pinceau ce qui peut être resté de pierre de ponce. Prenez pour cela le plus gros de ceux que je vous ai envoyés; il vous servira aussi à enlever de dessus votre peinture les petits atomes qui pourroient s’y fixer pendant que vous peindrez. Car autant ces opérations préliminaires sont désagréables et même fatigantes , autant ce qui vous reste à faire exigera de propreté, de soins, et de précautions.
Pour vous le prouver, je ne craindrai point de vous répéter, tant c’est important, de ne jamais toucher votre ivoire avec les doigts : tenez-le toujours par les extrémités; quelque jolies , quelque délicates que soient vos petites mains, vous verriez la couleur refuser de s’étendre à
1 endroit qu’elles auroient touché. Si cependant ce malheur vous arrivoit , comme il n y a point de péché sans miséricorde , vous auriez recours, non pas à la boîte de perlinpinpin , mais bien à celle qui contient la pierre de ponce; vous feriez une estompe de papier un peu ferme ; et à laide de la pointe, vous ponceriez 1 endroit de 1 ivoire où vous auriez commis ce forfait. Pour éviter autant que possible cet accident, il faut toujours en travaillant avoir un garde-main. Lorsque vous en serez arrivée à gouacher, vous en aurez besoin d’un en bois ou en carton , mais fait de manière à ce qu’il ne touche point votre miniature , parceque la chaleur de la main fait souvent coller le papier sur la peinture, à cause de la gomme qui entre dans les couleurs. Voilà donc enfin votre ivoire préparé; vous êtes prévenue contre les accidents quipourroient vous arriver. Mettez-vous
doruc à la besogne ; fixez ce même ivoire au nnilieu de votre pupitre, en ayant soin de imettre en dessous une feuille de papier-, et placez l’esquisse que je vous ai envtoyée , perpendiculairement au-dessos. Je pourrais encore long-temps vous teniir en échec et éprouver votre patience, en wous faisant l’énumération des noms et dles propriétés de toutes les couleurs susceptibles d’être employées dans la miniature , mais vous n’y perdrez rien pour atteindre , et vous ne l’échapperez pas un jour’ où j’aurai plus de temps à moi : servez-wous donc, en attendant, d’unepalette toutte chargée que je vous envoie; et consultez le dessin que je joins à cette lettre, pouir connoître le nom des couleurs que j’y an fait placer. Choisissez parmi vos pinceaux celui dont la pointe la plus délitée et la plus ferme en même temps, voms donnera le plus de facilité pour former: un trait fin et assuré ; servez-vous-
en pour l’esquisse, et ayez soin de ne prendre d’eau que la quantité nécessaire pour délayer une très légère quantité de couleur. Prenez du précipité rouge pour esquisser; et si tous avez besoin d’effacer un trait incorrect, employez la pointe du pinceau trempé dans l’eau seulement.
Je remets à demain les instructions dont vous aurez besoin pour ébaucher : tâchez seulement de faire votre esquisse aussi correcte qu’il vous sera possible.
Le désir de répondre à vos vues et de vous mettre à même de travailler, m’a fait supprimer une foule de recommandations sur lesquelles j’aurai occasion de revenir par la suite.
L’heure avancée de la nuit me force aussi à retarder ma réponse aux autres articles de votre lettre ; mais je vous dis adieu , aimable Fanny, en vous promettant de revenir bientôt à vous.