LETTRE VL
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris, 2 juin 1821.
(Grâce à une séance manquée, et à Faccueûl un peu froid que j’ai été forcé de fain e à un vieil ami qui avoit bien bonne enwie de causer, me voilà de nouveau aveîc mon intéressante élève. Vous voyez, Famny, que j’y apporte du zèle; mettezen donc autant de votre côté, et je parviendrai à faire de vous une émule des premiers artistes. Je ne veux cependant pass vous parler peinture de suite.
^Vous avez eu l’amabilité de me donner dans votre lettre quelques détails quii m’ont beaucoup intéressé, mais qui m’iinspirent quelque crainte : la pre-
mière et la mieux fondée , c'est que le séduisant séj our que vous avez choisi ne vous fixe trop long-temps éloignée de Paris. La seconde vient de l’obligation où je me trouve de n’être pas tout-à-fait de votre avis relativement à l’aventure de Blois.
Vous avouez vous-même que M. votre père avoit quelque fondement pour être contrarié. Je connois trop votre cœur pour supposer que vous eussiez préféré le voir s’en prendre à madame Andrews.
En bonne conscience , il ne peut en vouloir à celui qui vous a sauvée ; ni vous non plus, je pense : son extérieur d’ailleurs étoit trop prévenant. Vous auriez peut-être préféré voir ce bon père s’en prendre à la populace , et la haranguer du balcon de l’hôtel. Je vous accorde que les habitants de Blois, touchés du pathétique de son discours, fussent tombés à genoux , et , les mains élevées , eussent fait amende honorable; qu’en eût-il ré-
suite? Vous êtes partie le lendemain, vous ne repasserez peut-être jamais à Blois ; et je dois vous prévenir que dans toutes les villes du monde, il ne sera jamais prudent à vous , jeune et jolie comme vous l’êtes , de sortir à pied sous la seule escorte de madame Andrews , qui , malgré toute l’estime que je lui porte , est beaucoup trop âgée et trop bizarrement costumée, pour en imposer beaucoup. M. votre père, tout en vous aimant tendrement, vous a témoigné ce qu’il éprouvoit ; vous avez reconnu votre imprudence : rien de mieux ; vous avez pleuré , cela n’étoit pas nécessaire : il a été tendre pour vous le lendemain , ne vous a parlé de rien de ce qui s’étoit passé : tout cela est parfait. Il est aux petits soins, très bien; et craint l’ennui pour vous : je ne suis plus de son avis ; dites-lelui. Lorsqu’on joint à de l’esprit et de l’instruction le désir d’apprendre en-
core, on ne peut s’ennuyer nulle part.
Apprenons donc , et emparons-nous de nos pinceaux.
Parmi ceux que je vous ai envoyés, vous en trouverez de trois espèces : ceux dont la pointe est carrée sont destinés à gouacher; la seconde sorte, qui est faite avec des poils de petits-gris , sert à ébaucher les chairs , les fonds , et les draperies pointillées; la troisième, qui est faite avec de la martre, sert à polir le travail et à mettre les finesses.
Avant débaucher, je vous conseille d’étudier avec soin votre modèle, et de bien vous pénétrer des tons que j’ai employés. J’ai eu soin de faire cette ébauche très largement pour que vous puissiez aisément les distinguer. Commencez donc par attaquer les principales fermetés de la tête; ce ne sera que lorsque vous aurez bien assuré la forme de vos quatre traits, que vous pourrez passer au con-
tour’ et aux cheveux; tâchez en accusant les formes de ne pas les arrêter. Si, en lfaisant vos yeux, vous dessinez vos paupières par un trait trop sec, vous parviendrez difficilement ensuite à les adoucir. 111 en est de même des prunelles, de l’omlbre portée du nez, et de celle du menton. Commencez par les indiquer légèrement ; observez si elles sont de la forme et diu ton de celles de votre modèle, et revemez ensuite à différentes fois , jusqu’à ce qiue vous soyez arrivée à la vigueur nécessaire. L’ébauche que vous avez sous les yieux est faite d’après une tête de vieillard „ peinte par Greuse.
Cte peintre joignoit à beaucoup d’expresssion un coloris agréable. Il est excellemt à étudier pour les peintres en miniiature , et je vous engagerai par la suite; à faire quelque copie d’après lui. Pour’ réussir dans celle que vous avez à faire actuellement, ayez soin de n’em-
ployer d’abord que des tons chauds, et ne mettez qu’après ces teintes grises que vous apercevez sur le bord des demiteintes , du côté qui se rapproche de la lumière ; autrement vous feriez lourd , et vos ombres ne seroient pas transparen- | tes. Ménagez avec soin vos lumières, surtout celles qui se trouvent sur les pommettes des joues, l’extrémité du nez et le front. Quelques peintres se servent avec succès du grattoir; mais il faut le manier bien adroitement, et ne se servir que du plat de la lame, pour ne pas faire sec : il vaut mieux aller prudemment, de manière à être plutôt obligé de remettre de la couleur, que d’en ôter. Travaillez par hachures; tâchez de les placer à égale distance les unes des autres, et de leur faire suivre , autant que possible , le mouvement des chairs et des muscles. Si, malgré ces précautions, vous faites quelques épaisseurs de couleur, ou que pour avoir
pris trop d’eau dans votre pinceau , vous aperceviez quelque point qui fasse goutte, vous vous servirez de la pointe du pinceaui , humectée cfun peu d’eau légèrememt colorée, pour fondre ce que vous aurez mis de trop, sans cependant enlever itotalement la couleur. Il est essentiel auss5i de ne pas travailler long-temps dans le nnême endroit; car de cette manière vouss enlèveriez vos dessous. Je veux encore? pour faciliter votre marche , si vous n’êt<es point ennuyée de m’entendre bavarder, vous désigner par leurs noms, les «couleurs que vous avez à employer aujourd’hui.
Læs principales vigueurs de votre tête sontt faites avec du bistre mêlé de terre de Sienne brûlée, et dans quelques endroiits , de précipité.
L,es demi-teintes sont faites avec de l’ocire jaune, de l’outremer et très peu de préœipité rouge. Les tons de chairs sont
faits avec du brun rouge par-dessus lequel vous reviendrez avec une petite pointe de laque orangée (i). Les tons verdâtres que vous voyez près de la bouche et dans le cou, sont faits avec de l’ocre jaune, de l’outremer, et très peu de laque. Les cheveux gris de ce vieillard sont préparés avec de légères teintes de bistre et de noir dans les ombres, d’ocre et un peu d’outremer dans les demi -teintes; vous pouvez ajouter un peu de précipité rouge. Les prunelles sont faites avec de la terre de Sienne brûlée et du bistre ; vous ferez bien de vous servir d’indigo pour leur contour extérieur. Le blanc des yeux est fait avec de l’outremer, un peu de noir,
(1) La laque orangée ne se trouve point figurée sur la palette de chair, parcequ’elle n’est autre chose que de la laque mêlée avec un jaune ou un brun plus ou moins foncé, suivant le ton que vous desirez obtenir.
et de laque ; vous ferez la bouche avec du brun rouge mêlé de laque et d’outremer. Dans la bouche d’une femme ou d’un jeune homme, vous pourriez mettre avec succès une petite pointe de vermillon dans la lèvre inférieure, pareequ’elle paroît toujours plus colorée. Dans celle que vous avez à faire, vous vous contenterez de réchauffer les coins avec un peu de terre de Sienne brûlée et du précipité. Je n’ajouterai aujourd’hui à toutes mes recommandations que celles de ne pas craindre de me faire part en détail des difficultés que vous pourriez rencontrer, et que je n’aurois pas prévues. Je vous lirai avec attention, et je tâcherai d’être aussi clair dans mes explications, que je suis sincère lorsque je vous parle de l’intérêt et de l’attachement que vous porte pour la vie , etc.