LETTRE VIII
M. DEVILLE A MISS FANNY
Paris, 29 juin 1821.
(C’est déjà avoir fait un grand pas dans la science, aimable et modeste Fanny, qu<e de savoir qu’on ne sait rien. Les gens satiisfaits de leur talent sont rarement desstinés à aller plus loin. Je conçois lenthcousiasme de ceux qui vous entourent ; et, sans le partager entièrement, je ne craiindrai point de vous dire que je suis trèîs content, parceque vous avez dépassé meîs espérances. Il faut avoir une grande halbitude de peindre pour ébaucher aussi lar -gement et avec autant de fermeté que l’esst la tête que je vous ai envoyée. Vous auiriez pu, j’en suis sûr, revenir plus
dans le caractère, en finissant davantage ; mais vous avez bien fait de vous arrêter: il vaudra mieux pour vous recommencer cette étude et tâcher de plus vous conformer , s’il vous est possible , aux recommandations que je vous ai faites dans ma dernière lettre. Après cela vous serez plus dans le cas de réussir dans la copie de ce que je vous envoie : c’est un portrait de femme un peu plus fini, mais cependant facileà faire. Vous aurez soin de ne mettre que peu ou point de bistre dans les ombres ; vous les ferez avec les mêmes tons que je vous ai indiqués pour les demiteintes de votre vieillard ; c’est-à-dire avec de l’ocre, de l’outremer, et du précipité ; le ton local des chairs est fait avec de la laque orangée que vous rehausserez dans les parties les plus colorées, avec de la laque pure et même un peu de vermillon ; vous ferez les demi - teintes avec un léger mélange de laque, d’ocre, et d’ou-
trermer ; vous ébaucherez la bouche avec de la laque et du vermillon; vous reviçmdrez sur la lèvre supérieure avec un peui de brun rouge, d’outremer, et de précipiité ; vous pourrez aussi mettre un peu d’oiutremer dans l’ombre portée de la lèvre: supérieure ; et vous ferez bien de réchamffer un peu les coins de la bouche avec une légère touche d’ocre jaune ou de terre de Sienne mêlée de laque.
Pour peindre le cou et la poitrine, tâchcez de ne point perdre de vue le ton local des chairs, qui est fait avec de la laque oramgée. Faites vos ombres bien transparemtes; passez bien vos contours, et laitesles; tourner en serrant votre travail sur les; bords ; noyez le trait , sans nuire cependant à la pureté de la forme. Les cheveiux de cette femme sont d’un châtain claiir. Pour arriver à ce ton, vous les ébaucherez avec du bistre mêlé d’un peu de; noir; vous pourrez mettre du préci-
pité dans les fermetés, et, après avoir ménagé vos lumières, vous passerez dessus une eau colorée d’un peu d’ocre. Rien n est plus flou, plus transparent, moins ai reté dans la nature, que les cheveux; tâchez donc de les travailler en conséquence; faites participer les extrémités du ton du fond, et ne commencez ce dernier qu après que votre tête sera un peu avancée. Vous 1 ébaucherez largement , mais avec de légères teintes et un travail aussi égal que possible. Les parties bleues seront faites avec de l’outremer; puis vous y ajouterez , dans celles qui sont grisâtres, du noir et un peu de précipité: vous passerez des teintes de terre de Sienne brûlée ou d’ocre jaune dans celles qui sont dorées ; et vous harmoniserez le tout avec une seule teinte en rentrant dans le travail ; c’est-à-dire que si le ton général est trop bleu, vous finirez avec du noir; s il est trop noir, vous em-
ploierez du bleu; et s’il est trop froid, vous ajouterez du jaune. Quant à la robe qui est de mousseline, vous emploierez de la laque mêlée avec de l’ocre jaune et de l’outremer; vous mettrez quelques glacis de jaune doré dans les reflets, et vous ombrerez avec la terre de Sienne, du précipité, et un peu de noir.
Je ne vous dissimulerai point la difficulté qu’il y a à bien faire les linges ; aussi je vous engage à y apporter tous vos soins. Je vous enverrai demain une palette où vous trouverez du blanc : vous vous en servirez pour toucher les lumières de votre robe. Je joindrai à cet envoi quelques instructions sur les couleurs de gouaches qui vont vous devenir indispensables pour les études que je me propose de vous faire copier ; mais avant d’aller plus loin, je dois vous prévenir que les couleurs que je vous désigne pour les chairs ou les vêtements sont re-
latives seulement au modèle que vous avez sous les yeux ; je n’entends point vous prescrire des règles que vous deviez suivre toujours. Lorsque vous aurez copié plusieurs maîtres, et sur-tout lorsque vous aurez peint d’après nature, vous verrez qu’il faut, à chaque nouvelle peinture , consulter le modèle qu’on a sous les yeux, pour juger des tons à employer pour le rendre. Il y a plusieurs manières de faire bien ; et d’ailleurs le même objet dans la nature se présente sous tant d’aspects , que ce seroit une folie insigne de donner à une élève une recette pour faire les chairs, une autre pour faire les linges , etc. ; c’est un système cependant malheureusement employé par beaucoup de maîtres, et qui contribue à égarer ceux qui l’adoptent. Loin de consulter la nature et de chercher à la rendre comme elle se présente à leurs yeux, ils ne visent qu’à imiter servilement leur
maîrtre : aussi leurs productions sont-elles mamiérées, ridicules, et 111e font l’effet pluttôt de palettes encadrées, que de représentations de la nature. Tant que voues ne ferez que copier, vous devez chercheir la manière du maître que vous avez sous; les yeux , et c’est à cause de cela que je v<ous l’explique. Vous vous aiderez par la suiite de vos observations et de la facilité que vous aurez acquise, en copiant pou r voir et rendre la nature ; mais il ne faudlra jamais sacrifier l’exactitude à l’envie de produire un effet que vous ne verr ez pas.
J”ai encore à vous faire quelques réflexiions sur l’ébauche que vous m’avez envioyée : j’y remarque que vous mettez trop) d’eau dans votre pinceau ; c’est le défaïutde presque tous les commençants : cela donne au travail un aspect maigre et désaigréable : tâchez donc de n’humecter votre couleur qu’autant qu’il est néces-
saire pour l’étendre sur l’ivoire, et vous peindrez plus grassement. Ne mettez point vos hachures si près les unes des autres, ménagez-vous des places pour revenir. Employez vos tons plus purs , en ébauchant sur-tout. Lorsque je vous dis de mettre dans telle ou telle partie deux ou trois couleurs que je vous désigne, je n’entends point que vous en fassiez le mélange avant de peindre: cen’estquala fin du portrait qu’il est bon, pour harmoniser et passer les demi -teintes dans les lumières, de se servir d’une teinte composée. J’emploie volontiers un léger mélange de laque, d’ocre et d’outremer, que vous composerez suivant le besoin de la partie où vous travaillez; c’est-àdire si elle manque de fraîcheur, vous emploierez davantage de laque; si elle est trop froide, vous y mettrez de l’ocre ou de la terre de Sienne; si elle vient trop en avant, et que vous sentiez le he-
soin d’en neutraliser l’effet, vous pourrez employer un peu de noir mêlé avec de l’outremer. Vous pouvez aussi dans certains cas mettre ce qu’on appelle des glacis: cela se fait en donnant, par-dessus un travail suffisamment uni, mais qu’on veut monter de ton , une large touche d’eau colorée. Pour le faire avec succès, il faut que le travail de dessous soit bien sec, et ne pas y revenir à deux fois dans le même endroit; autrement tout s’enléveroit. Vous sentirez mieux le besoin d’avoir recours à ces moyens , lorsque vous copierez des miniatures plus finies ; mais nous n’en sommes point encore là ; et je tiens trop à vous faire bien saisir le mécanisme de l’art, pour vous mettre sous les yeux un ouvrage trop terminé , et dans lequel vous ne pourriez apercevoir le chemin qu’a tenu l’artiste pour arriver à l’effet qu’il a obtenu.
Je passe au dernier paragraphe de
votre lettre, et je vous avouerai franchement que si j’ai attendu jusqu’à présent pour y répondre, c’est queje ne sais trop que vous dire. Ce n’est pas la première fois qu’une femme aimable embarrasse d’un mot l’homme du monde qui , un instant auparavant, se croyoitle mieux sur ses pieds. En y réfléchissant cependant, je ne vois pas pourquoi j’hésiterois à vous répondre. Vous me demandez pour quelle raison j’ai souligné deux mots dans ma lettre. Ils étoient de vous , mademoiselle, et, il est d’usage, lorsqu’on a de la délicatesse , de souligner en écrivant, ou de marquer avec des cédilles, ce qu’on emprunte aux autres. Beaucoup d’auteurs de nos jours se dispensent de cet usage, probablement par un motif également louable; je suppose que c’est pour simplifier à leur imprimeur et à eux-mêmes peut-être les frais de la composition. Suis-je intelligible aujourd’hui,
aimable chicaneuse? — Non, direz-vous. — Eh bien ! à demain , je le serai davantage , parceque je vous parlerai de peinture.
Toutes les fois qu’un homme veut sortir de son métier , il ne sait presque jamais ce qu’il dit. 11 en est bien autrement des femmes qui peuvent parler avec grâce et justesse sur tous les sujets quelles veulent traiter, et auprès desquelles nous commençons à balbutier, dès l’instant où elles nous font apercevoir qu’elles ne sont plus de notre avis.