‹ Lettres sur la Morée: l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 10 sur 13 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Gallipoli^ le 19 fëTrier.

Description de la Tille de Gallipolî : basars, fontaines, mosquées, tombeaux, ruines de monumens antiques. — Visite chez un Grec

JNous sommes à l'ancre en face de rextrémité méridionale de la ville de Gallipoli. C'est la partie la plus accessible ; car, en remontant le canal , la côte est hérissée de rocs éboulés , et il' y existe des bas-fonds très-dangereux.

Notre chaloupe a abordé proche d'un petit pont en bois , à l'extrémité duquel se trouve la maison de la douane, où l'on nous a reçus avec les cérémonies accoutumées.

Nous avons ensuite parcouru la ville ; elle est encore assez grande ; mais les ruines qui couvrent des espaces de terrain considérables , même dans son enceinte, ainsi qu'au dehors, font juger qu'elle étoit autrefois bien plus peuplée et infiniment plus étendue. Il reste peu de monumens antiques bien conservés ; mais partout l'on voit des fragmens de sculpture et d'architecture.

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La plupart des galeries qu'on a etabUe's devant les maisons sont supportées par des colonnes de marbre, dont les chapiteaux servent ^souvent de base. Au-dessus d'une porte nous avons remarqué une tête colossale de cheval, qui sailloit du mur, et d'autres morceaux de sculpture aussi bizarrement placés. Une haute tour carrée , qui se lie par des murailles à l'ancienne forteresse, nous a paru construite en entier avec des débris divers entassés sans ordre, et qui semblent montrer la précipitation avec laquelle cette bâtisse a été faite : l'on y voit jusqu'à des colonnes couchées parallèlement en forme d'assises. Laissons un moment ces amas de ruines , qui né nous intéressent que quand elles peuvent servir à expliquer ou à remplacer quelques feuillets de l'histoire ancienne , et écrivons quelques pages de l'histoire moderne.

Les bazars ou marchés ne sont pas ce qu'il y a de moins curieux dans une ville turque.

Ceux de Gallipoli sont vastes , fournis de marchandises de toute espèce et de tout pays , rangées avec beaucoup d'ordre , et tenues avec une .propreté recherchée.

Ces marchés sont divisés en rues nombreuses ; et, dans chacune, l'on ne trouve qu'une sorte de marchands et de marchandises. Le devant des boutiques s'ouvre comme une porte à deux bat-

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tarts, renversés horizontalement, de manière à procurer une espèce de montre ou de comptoir, et un auvent qui met les marchandises à l'abri de la pluie. D'ailleurs, les rues sont couvertes de bannes ou d'un treillage supporté par des colonnes ou des piliers en bois. Ce treillage est recouvert de branches de palmiers , de nattes ou de vignes , qui mettent la foule d'acheteurs et de négocians à l'abri du soleil ; ce qui offre en outre des effets de lumière aussi agréables que piquans.

Dans l'une de ces rues l'on trouve réunis tous les orfèvres , dont les ouvrages en métal précieux ou en filigrane brillent moins par le bon goût des formes , quoiqu'il y en ait d'assez élégantes , que par la prodigalité des omemens et de la ciselure. Dans une autre rue bien moins riche, mais dont le coup-d'œil est très-agréable , on voit les marchands de bottines et de babouches. Ces chaussures sont de maroquin rouge , jaune ou vert , et la plupart sont couvertes de riches broderies en relief d'or ou d'argent , de perles , et même de pierres précieuses. Ces babouches , réunies sur des tablettes ou suspendues en guirlandes , et formant des dessins réguliers , offrent le plus singulier spectacle,

La rue des parfumeurs et des droguistes n'est pas une des moins agréables, au moins pour l'odorat; car la profusion des parfums dont les

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Turcs font usage s'exhale de ces boutiques^ et domine même sur Fodeur de la fumée de la pipe. C'est là aussi où Ton vend le tabac de Lataki et de Salonique ; il est en paquets de feuilles d'un jaune-doré , dojat le parfum aromatisé est bien préférable .À l'âcrelé et au piquant de nos tabacs. Dans la même rue on trouve V henné réduit en poudre, dont on se sert pour donner aux ongles une teinte rosée ; le surme\ avec lequel on noircit le tour des yeux , et une autre drogue pour teindre les cheveux en une couleur qui paroît violette vue au soleil , et noire à la lumière. On y trouve aussi la terre sigillée ou savon minéral, qui polit Tépiderme. Les femmes en font usage dans les bains , quoiqu'on prétende qu'au lieu de restituer la fraîcheur à la peau , il l'enlève à celles qui en font abus (i). Enfin ce lieu, fréquenté surtout par les femmes, leur fournit tous les élixirs pour la toilette ; les odeurs , les mouches et les compositions de tous genres propres à couvrir les ravages du temps ou à augmenter, aux yeux des Turcs , des attraits qui nous paroissent s'éloi-

(i) On nomme aussi cette terre lemnienne, parce qu'elle se tire de Lemnos. Pierre Belon donne des détails sur son extraction , ses vertus^ etc. Les anciens la connoissoient, et ils prétendoient qu'elle a voit guéri Philoctète de sa blessure. Etienne Albecarius en parle, et on trouve d'autres détails dans Y^geo rediwiuo , etc. de François Placentia.

gner beaucoup de l'idée que nous nous formons du beau idéal, ou tout au moins de la beauté piquante de nos jolies compatriotes. Je ne vous parlerai pas des autres marchands, dont le grand art consiste dans l'arrangement de cette diversité de marchandises qu'ils disposent de la manière la plus propre à attirer les regards , et à exciter le désir des acheteurs.

Il n'y a point de spectacle plus intéressant pour un observateur, que la réunion d'individus que présente un bazar ou marché turc. La première fois que j'ai vu cette foule bigarrée de gens de toutes nations , de toutes couleurs , habillés suivant la mode de leur pays , j'ai cru voir se réaliser* les tableaux qu'offre la lecture des contes arabes. Les costumes orientaux, par leur forme, leur richesse et leur éclat , sont généralement aussi beaux que les nôtres sont mesquins. Un artiste préférera sans doute ces vêtemens larges , ondoyans, enrichis de broderies ou de fourrures , ces schalls précieux , ces turbans de toutes les formes , à nos chapeaux contournés , à nos habits étroits , écourtés , et à nos échantillons de linge. Les couleurs les plus vives , que nous trouverions dures et tranchantes , mais qui sont en harmonie avec les climats chauds, où le soleil colore les fleurs, et jusqu'au terrain, de teintes aussi variées qu'éclatantes , sont affec«*

tées aux personnages les plus respectables , et il est à remarquer que les nuances les plus fraîches , tels que le rose , le vert-pré , le bleu de ciel ou le jaune-citron, sont celles des habits des vieillards , et que les jeunes gens plus modestes se contentent des couleurs obscures ou du blanc.

Dans cette foule, qui se renouvelle sans cessé, on démêle bientôt , avec un peu d^attention , les difierentes nations et la diversité des états et des sectes , à la forme des vétemens , et surtout de la coiffure; mais on peut aussi les reconnoître à leur caractère de physionomie et à leur allure.

On distinguera le Turc au milieu de tous les autres , à son regard superbe , à la gravité de sa voix et de son maintien. Le Grec se fera remarquer par la vivacité et la souplesse de ses mouvemens et de ses manières , à sa prononciation rapide et chantante; F Arménien, à sa patiente douceur et à son air réfléchi. Quant au Juif, sa physionomie est la même dans tous les pays , et elle est assez connue pour qu^il ne soit pas besoin de son costume particulier pour le faire recoiyaoître.

Les magasins des bazars se louent fort cher : aussi n'y loge-t-on pas. Chaque rue est fermée à la fin du jour, et on y établit des gardiens

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pendant la nuit. Les marchands se rétirent le soir dans leurs maisons , situées dans d^ autres parties de la ville , qui paroissent presque désertes pendant le jour. Nous avons parcouru ces quartiers , où l'on aperçoit cependant de trèsjolies maisons ; nous entendions même , dans l'intérieur , les femmes rire , folâtrer , chanter en s' accompagnant des instrumens du pays ; mais nous ne pouvions les voir, la plupart des fenêtres étant fermées du côté de la rue, et ouvertes seulement vers les cours intérieures ou les jardins.

Le vaste emplacement qu'occupent les bazars, la foule continuelle qui y abonde, la quantité d'étrangers de toutes nations qu'on y remarque , tout fait présumer que la ville de Gallipoli doit être fort riche par ses relations commerciales : aussi possède -t- elle quelques monumens qui ne seroient pas déplacés dans une ville plus importante. Plusieurs fontaines surtout sont remarquables , tant par leur grandeur que par les matériaux précieux dont elleâ sont construites. L'une de ces fontaines , bâtie» nous a-t-on dit , par un visir , se trouve à l'angle d'un carrefour. Le dôme , recouvert en plomb doré , attire de loin les regards , et se termine par une corniche très-saillante. Le dessous est enrichi de compartimens arabesques , où l'or se

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marie aux cquleurs les plus vives. Ce dôme est soutenu par dés colonnes et des pilastres de beaux marbres , les unes toutes d'une pièce , les autres par assises alternées de plusieurs couleurs. Ces colonnes et ces pilastres posent sur un soubassement de marbre sculpté , peint et doré , au bas duquel se trouvent les robinets et les réservoirs qui servent pour les ablutions et pour abreuver les chevaux et les bestiaux : il y a même de petites auges ^ situées beaucoup plus bas, pour les chiens et les chats. Le vide d'une colonne à l'autre est rempli par une grille dorée , à losanges et à fleurons , au bas de laquelle , à hauteur d'appui et sur la saillie du soubassement, on a ménagé une quarantaine de petites ouvertures en arcades , dont chacune contient un vase de métal du Levant très-brillant. Ces vases , attachés par leur anse à une petite chaîne de cuivre, sont continuellement remplis d'eau par des gardiens qui se tiennent dans la pièce intérieure, où est le réservoir. L'eau se répand de là vers les fontaines particulières des maisons et dans les usines où elle peut être utile. On remarquera, dans la vue que je donne de la place de la grande mosquée , une autr« petite fontaine isolée , qui est d'un style arabesque très -élégant. Un beau sarcophage antique , orné de têtes de béliers et de guir-

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landes , sert de réservoir : il y a même une inscription grecque assez longue , qu'on ne nous a pas permis de copier. Ce sarcophage est élevé sur une base, aussi bien en proportion que l'ensemble de ce petit monument.

Il est rare que les Turcs ne mutilent pas les matériaux antiques dont ils se servent en les adaptant à leur usage , et il seroit à désirer qu'ils les employassent toujours aussi heureusement qu'ils Font fait à l'égard de ce tombeau , qui , selon les apparences , abrité comme il l'est , et consacré à l'utilité publique , sera aussi respecté par les Turcs , que tous les établissemens de ce genre. Le même dessin donnera l'idée des rues des bazars, et de la disposition des boutiques ÇPlanche Xf^III).

La mosquée que l'oh voit sur cette place est un bâtiment dont le plan est assez régulier; mais la décoration de la façade est singulière , et contre toutes les règles de l'architecture et du goût. On monte, par un escalier d'une douzaine de marches , à un vestibule dont le toit , extraordinairement saillant , est soutenu par une lourde <iharpente. La balustrade qui règne en avant est revêtue de riches tapis qui pendent au dehors. C'est sous ce vestibule que les Turcs déposent leurs babouches , avec lesquelles ils n'entrent jamais dans les mosquées, ni même

dans leurs appartemens. Trois portes donnent entrée dans le temple. Au-dessus de celle du milieu est une table de marbre blanc , avec uner inscription dont les caractères sont dorés et en relief. L'intérieur de Tédifice est éclairé par des fenêtres assemblées trois par trois , et plusieurs rangs de piliers supportent des dômes demicirculaires , qui forment la couverture.

La saillie prodigieuse des toits et la multiplication des encorbellemens de la plupart des maisons , sont un des caractères distinctifs de la manière de bâtir des Turcs. On pourroit en quelque sorte excuser la manie de ces toits saillans par l'utilité qui en résulte , celle de mettre les étages inférieurs à couvert de l'ardeur du soleil, et de ménager un abri aux passans contre la pluie. Il y a même des exemples en Italie de ces toits en saillie , qui , supportés par des loges à jour ou par des colonnades , loin d'être ridicules , couronnent les palais d'une manière aussi légère qu'élégante ; mais les Turcs, loin de chercher à accorder le bon goût avec l'utilité , sacrifient l'art à des considérations souvent puériles, comme on peut le remarquer à l'égard du péristyle de cette mosquée. En effet, la saillie de ce péristyle devoit paroître suffisante pour l'usage auquel il est destiné I et les piliers ou colonnes qui soutiennent

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le toit formoient une décoration convenable; mais , ayant imaginé d'orner la balustrade de lapis, il falloit une saillie extraordinaire pour les abriter, et Ton n'a trouvé d'autre moyen, pour soutenir cette espèce d'auvent , que d'employerd'immensespoutres inclinées quiforment un angle aigu avec les piliers, et. produisent Feffet le plus désagréable.

La ville de Gallipoli est ancienne. On fait dériver ^on nom de Caligulœ portas on Culigulœ polis , ville ou port de Caligula , parce que cet empereur l'enrichit de nombreux monumens ( i ).

Elle continua d'être un port très-fréquenté dans le moyen âge. C'est à Gallipoli que l'empereur d'Allemagne , Frédéric, passa le détroit avec son armée de Croisés , peu de temps avant la malheureuse imprudence qui leur coûta la vie.

Ce prince, suivant les conventions qu'il a voit faites avec l'empereur grec , trouva , dans le

(i) Je ne mû pas sur quelle autorité on se fonde pour dériver le nom de Gallipoli àe Caligulœ portas ou Caliguàe polis f mais ce qu'il y a de certain , c'est que Tite-Live , le premier auteur qui en fasse mention, l'appelle Callipolis, et que c'est ainsi que beaucoup d'autres la nomment après lui. Si, dans les auteurs du moyen âge, on la trouye appelée KakliovitoXiç , ils dérivent ce nom d'un certain Callias , et du moins la composition en est conforme à son origine ; mais je ne vois pas comment l'empereur Caligula auroit pu fonder Callipolis, qui cxistoit long-temps avant lui. ( Note communiquée par M* Barbie du Bocage, membre de Clnstitut. )

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