LETTRE XIV
Tableau de rArchipel; les îles Macronisi ou Granaë, Zéa^ CyaroS) Négrepont ; df^ssion au sujet de cette île. "^ Rocher du Caloyer. ^-* Occupations des matelots grecs , A la fin du jour.
Depuis que nous sommes entrés dans l'Ar'^ thipel j nous avons abandonné le gouvernail à nos Grecs ; et ^ quoique la navigation ne soit pas sans danger dans ce labyrinthe d'îles et de rochers, Ton a cru pouvoir se confier à leurs connoissances pratiques du gisement des côtes ^ des ports et des moindres attérages. D'ailleurs i la nuit ils diminuent de voiles , et à la plus légère apparence de danger ou de mauvais temps nous jetterions Fancre. Le capitaine, et même les matelots , sont fiers de cette marque de dé^ férence ; ils s'acquittent de leurs fonctions avec beaucoup d'importance, et le zèle semble avoir doublé leur activité naturelle,
J'ai déjà parlé de leur manœuvre; elle courtraste encore plus avec la nôtre depuis qu'ils l'exécutent à leur fantaisie, Tout se meut à la
fois , sans ordre ni régularité ; point de subordination ni de concert. Le porte -voix du capir
taine et le sifflet du contre-maître retentissent constamment, et donnent souvent des ordres contraires. Le silence, si rigoureusement observé sur nos vaisseaux , leur est inconnu. Ils parlent tous à la fois, s^ençours^gent mutuellement par des cris, des gjestes de forcenés; et, pour héler le plus petit cordage , ils accompagnent leurs efforts d'une espèce de chanson, dont les mousses répètent le refrain du haut des mâts. Cependant toutes les voiles sont tendues ; on en ajoute même encore d'autres i Textrémité des vergues : aussi, malgré l'irrégularité de la manœuvre, nous glissons rapidement sur les eaux à peine émues. Le flot se brise sur la proue , bouillonne sur les flancs du navire, se resserre derrière nous, et une nouveUe vague efface bientôt le ^ sillage , qui n'a marqué qu'un instant notre route. C'est ainsi que l'empreinte des pas de l'Arabe dans le désert est effacée par les mêmes vents qui ensevelissent sous les sables les monumens des monarques inconnus de l'Egypte , tandis que le souvenir des vertus et du génie surnage, et bravera les siècles. L'organe délicat et fragile de la mémoire nous a transmis , comme il transmettra à nos descendans , les vertus de Socrate , le génie d'Homère et la gloire d'Alexandre.
Faisons usage de cette faculté précieuse , et , au
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défaut de monumens, interrogeons nos souvenirs ; ils répandront de l'intérêt sur le reste de notre voyage. Si les lieux que nous visiterons ne nous présentent qu'une terre déserte , stérile ^ nous évoquerons ses anciens habitans ; nous ùous entourerons en idée des productions de leur génie ou de leur industrie ; et tel rocher qu'on évite maintenant avec soin , nous présentera peut-être une époque mémorable , un fait important ou une anecdote curieuse.
Assis sur le tillac , les yeux fixés sur le promontoire de Sunium, qui va bientôt disparoître, j'éprouve, en quittant les côtes de la Grèce y les mêmes sensations et les mêmes re*^ grets qu'en partant de France. Ce n'est , à ce qu'il nous semble , qu'à présent que nous entrons sur le domaine d'une contrée étrangère. Tant que nous voguions vers l'Attique, tout nous rappeloit notre patrie.
L'île de Cythère , et ses riantes fables ^ nous retraçoient les prestiges enchanteurs de nos jeunes années , et le pays des Spartiates , Famour de la patrie et la valeur française. A Hydra nous reconnoissions l'activité industrieuse de nos compatriotes, et l'Attique allojit enfin nous rappeler l'urbanité , la vive gaîté , et surtout le génie et l'amour pour les arts , qui» ont fait comparer les Français aux Athéniens.
la.
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Rhodes , mort au siège de Troie. Polyxo , regardant Hélène comme la cause de son veu»
vage , résolut de s'en venger. A cet effet , elle envoya des femmes habillées en Furies, qui surprirent la malheureuse princesse au moment qu'elle étoit au bain, et la pendirent à un chêne.
Les Grecs, qui avoient sans doute d'autres
idées que nous sur la fidélité conjugale , ont célébré la coquetterie de quelques femmes, comme ils ont immortalisé les foiblesses de leurs Dieux et de leurs héros. Les Rhodiens , voulant honorer la mémoire d'Hélène , bâtirent un ten^ple, qu'ils consacrèrent sous le nom à! Hélène-Dendriiis ; ils prétendirent aussi que les dernières larmes qu'elle versa, donnèrent naissance à une fleur qu'on nomma hélèmorij et à laquelle on attribua la vertu d'embellir les femmes, et de rendre gais et souvent querel*» leurs ceux qui en mettoient dans leur vin.
Occupons - nous maintenant de Tîle de Zéa, l'antique Céos (i), que nous laissons à notre droite. Patrie de Sijnonide, poète lyrique qui, dit-on , inventa les lettres grecques , cette île a été aussi le berceau d'une invention dont l'uti-
(i) On rappelle aussi Cos ; mais il ne faut pns la confondre avee celle du même nom, qui se trouve auprès de Rhodes, sur les côtes de l'Asie mineure, et qui étoit la patrie d'Hippocrate.
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lité, sinon plus importante, est presque aussi générale. Pline nous apprend que Pamphile, fille de Latoîis, fut la première qui trouva le moyen de dévider la soie, et d'en faire des étoffes destinées à rehausser Téclat et la somptuosité des vétemens des femmes. Les anciens considéroient ces étoffes comme fort précieuses , parce qu^elles étoient si déliées, qu'on pouvoit distinguer toutes les parties du corps au travers. Les poètes ont. souvent fait mention des voiles et des tissus de Céos (i).
Ces tissus étoient fabriqués avec une soie tr es- Ane, qu'on teignoit en pourpre avant de l'employer, parce que, après que cette gaze étoit faite , elle n'avoit pas assez de corps pour souffrir la teinture*
11 n'y avoit d'abord à Rome que les courtisanes qui osassent mettre de pareils vétemens ; mais les honnêtes femmes ne tardèrent pas à les imiter. La mode en subsistoit encore au temps
(i) Tibulle, Properce, OWde et Horace.
On nommoit, en latin , tennuani les ouvriers qui fabriqaoient ces robes fines , ces habits transparens , ces gazes de Cos , si fort en ▼ogue dans le temps de la dépraration des mœurs des Grecs et des Romains.
Rosinus nous décrit Tusage et la variété de ces nuages de lin ou de soie, qu'un poète nommoit si heureusement uentos texiles et nthula iinea, « Est-il honnête , disoit-il , qu'une femme mariée porte des habits de vent, et paroisse nue sous une nuée de lin ? Cependant les' femmes et les filles d'Orient, et en particulier celles de Jérusalem , étoient vêtues d'habits semblables. »
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de saint Jérôme; car, en écrivant à Laeta, sur réducation de sa fille , il lui recommande de ne pas la Tétir de ces habits qui couvrent le corps sans le cacher.
Ces étoffes n^ont, à ce qu'il paroît^ aucun rapport avec la plupart de nos soieries, dont l'apprêt et la roideur sont un des mérites, et qui, loin de se modeler sur le corps, ne présentent que des plis anguleux , très-peu faro^ râbles à la peinture et à la sculpture.
On *pourroit plutôt comparer les anciennes étoffes de soie à celles qui sont encore en usage dans le Levant, et dont les Turcs font des chcs mises. C'est une espèce de ga^e sans apprêt, souvent rayée, qui est très^-fine, forme en effet des plis ondoyans comme ceux de la mousse^ line, et accuse aussi bien les formes.
On reconnoît dans quelques statues antiques, et notamment dans celle de Diane chasseresse, l'imitation exacte de ces sortes de draperies. Le travail du marbre en indique très-bien les ondulations et même la rayure, que Ton retrouve aussi, d'une manière plus marquée, dans les peintures antiques d'Herculanum , et même dans celles des vases grecs de la plus haute antiquité, dits étrusques ; ce qui feroit remonter la mode de ces vêtemens plissés ou rayés à une époque très -reculée.
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Il y avoit, dit-on (i), dans l'île de Céos, une fontaine dont Teau rendoit insensible ou même faisoit perdre Tesprit, et Ton ajoute (2) que les habitans, et surtout les femmes, y jouissoient d'une longue et belle vieillesse ; mais ils n'atten^ doieiit pas que la mort les surprît , ils la prévenoient eux-mêmes , en prenant du pavot ou de la cigu*é avant qu'ils ressentissent les infirmités ou la foiblesse qui accompagnent un âge avance.
On raconte que ces insulaires (3), assiégés dans leur ville • par les Athéniens , résolurent de faire mourir les plus âgés d'entre eux , afin que les vivres pussent leur durer plus long-temps ; mais leurs ennemis, moins cruels qu'eux, en ayant été avertis, levèrent le siège, et s'en retournèrent à Athènes, pour empêcher l'effet d'une si horrible et si sanglante résolution.
Nous avons reconnu cette île de très-près/ Vers midi , nous étions en face et à quelques milles de la ville de Zéa , qui , à cette distance , nous offroit un coup d'œil très - pittoresque ; elle est construite sur le plan incliné d'une montagne , dont les hauteurs sont couronnées de moulins à vent.
On ne peut mieux se représenter ce site
(1) PKne.
(a) Héi-aclite.
(3) Stra)K)n.
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qu^en supposant que les maisons, bâties proprement et couvertes en terrasses , sont fondées sur }es degrés semi-circulaires d'un théâtre antique, dont le port occupe le centre , et dont le canal , qui sépare cette île de celle de Cranaë , est la scène. Nous y figurions même comme acteurs :
car notre capitaine voulut donner aux habitans de Zéa le spectacle d^un simulacre de petite guerre. Ayant aperçu une flolille de bâtimens marchands , il leur a rendu la peur qu^il avoit éprouvée lui-même précédemment, à la vue de plusieurs vaisseaux de guerre qui nous avoient donné la chasse ; il a fôit, en conséquence , des démonstrations hostiles, que notre équipage nombreux et la quantité de nos canons , quoique la plupart fussent de bois , pouvoient faire croire sérieuses. Après avoir brûlé quelques amorces, on a forcé de voiles et couru sur les bâtimens, dont le canal étoit couvert , et qui se sont dispersés de droite et de gauche , les uns vers Zéa, d'autres vers l'île Longue. Ces petites voiles blanches, qui paroissoient voler à la surface des eaux, ressembloient assez à une troupe de pigeons poursuivis et dispersés par un oiseau de proie. Enfin, après s'être bien divertis de la frayeur de leurs compatriotes, nos Grecs ont traversé en triomphateurs l'espace vide qu'on ieur avoit cédé sans difficulté, et nous avons
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continué paisiblement notre voyage ; ce qui n^auroit peut-être pas eu lieu, si le capitaine H^eût été gêné par notre présence ; car il arrive souvent que les vaisseaux turcs^ rançonnent /en passant, ces flotilles grecques.
Après avoir dépassé File de Céos , on aperçoit dans la même direction la petite île de Gyaros, que son élévation au dessus de la mer fait découvrir malgré son éloignement.
A une époque très-reculée , ce rocher fut le théâtre d^une guerre assez singulière, et qui peut avoir donné à Homère Tidée de son po'éme burlesque de la Bairachomyoïnachie.
Des légions de rats disputoient le peu de nourriture que ce sol stérile foumissoit à ses habitans. Ces hôtes incommodes devinrent si nombreux , que , les provisions et Tespoir des récoltes étant perdus, la famine se déclara. Les insulaires , réduits , pour dernière ressource , à se nourrir des ennemis qu^ils pouvoient tuer, se virent enfin accablés par le nombre; et, sur le point d'en être dévorés eux-mêmes, ils furent forcés , pour sauver leur vie , de céder le champ de bataille, et de s'embarquer, abandonnant sans retour leur patrie.
On ajoute qu'après avoir chassé les habitans et consommé tout ce qui pouvoit leur servir de pâture , ces voraces animaux rongèreat jusques
aa fer, et TraîsemblaMeinent finirent par se dé-* Torer entre eux ; car, par la suite , cette île fut encore halHtée, et elle Fétoit dn temps d^ Auguste, par des *pédienrs fort misérables. Ce prince se trouvant à Corindie, après la bataille d^ Actium , Tun de ces pedienrs vint se jeter à ses pieds pour le supplier de vouloir bien diminuer le léger tribut qu'ils étoient obligés de loi payer, alléguant qu'il surpassoit de beaucoup leurs moyens. Les Romains firent, par la suite, de cette ile un lieu d'exil (i); ils y envoyoient les criminels distingua par leurs qualités et leurs emplois. Le nom de Gyaros étoit même passé en proverbe ; et , pour exprimer une faute qui méritoit une sévère punition, on disoit qu'elle étoit digne de Gyaros (2).
Cette île n'est pas la seule qui ait été dévastée par les rats. L'Ile-de-France en fournit un exemple récent : Ces animaux, transportés d'Europe par les vaisseaux, s'étoient multipliés au point qu'on prétend qu'ils firent quitter l'île aux Hollandais. Les Français en ont diminué le nombre, quoiqu'il y en ait encore une grande quantité (3).
• (i) Tacite.
(a) Juvénal^ Aude aliquid hrevibus gjraris et carcere dignwn ,.«i tns este aUquis.
(3) Buffon^ Supplénentf tom. VIII > pag. 3o3.
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Nous avons , à bord de notre bâtiment , des rats dignes descendans de ceux de Gyaros ; ils dévorent toutes nos provisions, et résistent ouvertement aux attaques des chats , que même ils mettent hors de combat. Leur voracité est telles qu^un matelot, accablé de fatigue , et qui s'étoit endormi profondément sous le gaillard d^avant, a été réveillé par des douleurs horribles rc'étoient les rats qui lui rougeoient les talons, qu'ils avoient déjà dépouillés de la peau épaisse que Fhabitude d'aller nu-pieds y avoit formée.
On prétend qu'après une longue traversée > lorsque l'on jette l'ancre dans un port, ces animaux affamés s'élancent à la mer, nagent en foule vers le rivage, et vont se refaire à terre des privations du voyage. En Amérique, des villes , des îles entières ont été infestées de cette manière par l'approche d'un vieux vaisseau , et ce n'est pas un des moindres fléaux dont les navigateurs ont fait l'échange avec les trésors du Nouveau-Monde:
Je ne rapporte ces faits minutieux que pour appeler l'attention sur les effets dangereux de la voracité de ces animaux , auxquels on peut attribuer, autant qu'aux vers, les voies d'eau qui se manifestent tout à coup , et qui mettent un vaisseau, loin des côtes et de tout secours^ en danger de périr.
Koos Bcios dirigcoDs tcts N^repont. Les l o cl l gts escajrpés et pyramidaïuL du cap d'Oro retafti à notre gaadie; et » comme il n^ a point de pcMTt m dTatténgrs de ce côte, nous nous Mkiloi» de passer rapidement et de jour de- TaM cette côte dmgf icn^c > L^on j distingue des incktij^ taill» à pic^ et des petits îlots dëtadb»y dk»t les pointes menaçantes sont blanches
Ce pffooMMiAoire^ connn anciomement sous le nom de CtipktmmHÊ^ est celetire par le naufrage des Grecs qui rerenœent du siège de T^riMe^ soas la coadùte d'Agamemnon.
NmyBnaL» rot d^Eidiee et fis de Neptune, aTaiA appris qne^ par les artifices et les menées d1JWsse> son fib P^bmede aToit été injustem»! laqpide par les Grecs^ ^ura de s'en Tcnger. Le ^fien des m»s lui en fournit Foccasion, et les KTra à son ressentiment; car, lorsqu^ib retOiimoMnt daus leur patrie, une tempéle e£firoyable les surprit à la Tue des côtes de TEubee. Le ressentiment in^ira à Nauplius de faire allumer^ sur le cap Caj^arée, un grand feu que les Grecs prirent pour un j^are ; ils s*y dirigèrent^ dans Tesperancede mettre leur flotte à Tahri dans le port qu'cm paroissoit vouloir leur indiquer; raab^ rictimes de cet indice trompeur» ils Tinrent heurter, et se brisèrent
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sur les rocs parsemés autour de ce cap, où pi:esque tous leurs vaisseaux firent naufrage. Cependant, Nauplius , ayant appris qu^UIysse et Diomède , à qui il avoit notamment tendu ces embûches, s^en étoient heureusement garantis, désespéré de n'avoir pu réussir dans son dessein, se précipita du haut d'un' rocher dans la mer, et s'y noya.
Ce même prince avoit aussi cherché à satisfaire sa vengeance d'une manière moins tragique, mais non moins perfide. Parcourant la Grèce , dans l'intention de brouiller les familles des généraux et des officiers qui étoient au siège de Troie , sur de fausses nouvelles de la mort de ces guerriers, il engageoit leurs épouses. à se remarier, espérant , par la suite , d'exciter entre eux des inimitiés irréconciliables , qui , les armant les uns contre les autres, pourroient expier, par leur commune destruction, la mort de son fils.
L'£ubée est couverte de montagnes qui s'élèvent à mesure qu'elles se rapprochent du centre de l'île; elle est beaucoup plus longue que large, et, lorsqu'on est en face du cap d'Oro, comme on la voit dans le sens de sa largeur, les montagnes se groupent de manière à ne présenter qu'un sommet pyramidal, entouré de divers plans ou gradins qui en forment l'empa-
tement ; mais , dans le sens de sa longueur , on voit trois sommets bien distincts, et séparés par des vallées qui, nous a-t-on dit, sont très-productives à cause de la diversité des expositions et de la douceur du climat. Le front de ces montagnes, souvent couvert de neige, est dépouillé de forêts, et la couleur blanchâtre du rocher indique qu'il n'y existe plus de terre végétale^ Plus bas, on aperçoit un peu de verdure , et les vallons sont dominés par quelques parties boisées^ que leur couleur obscure fait distinguer.
Les éxcellens pâturages de cette île étoient renommés; ils nourrissoient beaucoup de bœufs. Thucydide rapporte qu'au commencement de la guerre du Péloponèse, les Athéniens y envoyèrent leurs troupeaux , et les brebis y devenoient très-fécondes; elles dévoient aussi des avantages singuliers à deux rivières, dont les propriétés étoient bien différentes ; car l'une avoit la vertu de faire devenir blanche la toison des brebis qui buvoient de ses eaux, et l'autre de la faire noircir (i). Enfin, il y avoit des sources d'eaux thermales et sulfureuses, qui n'étoient pas moins renommées pour la guérison de certaines maladies.
(i) On raconte U même chose de deux rivières de la Béotie»
&VK lA MOR££. igS
Les habîtans de FEubee passoient anciennement pour les meilleurs chaudronniers qu'il y eût au monde, et on prétend qu'on avoit trouve dans cette île le premier cuivre qu'on ait vu , et que les Curetés j nourriciers de Jupiter, établis par ce dieu pour gardiens du temple de Junon , mirent ce métal en œuvre , et apprirent cet art aux habitans de l'Eubée.
Du temps de Strabon , on tiroit de cette île seule uifi métal particulier ou bronze naturel , qui étoit un mélange de fer et de Cuivre. Il seroit intéressant de constater, par des expé^ riences , si ce métal ne seroit pas celui qui scr-^ Yûit aux anciens pour fabriquer des outils , dont là trempe étoit plus parfaite que celle de notre acier, et avec lesquels ils travailloient les matières les plus dures, et surtout le porphyre, qui résiste à nos outils.
Les Grecs , et , avant eux , les Egyptiens tailloient au ciseau les pierres réfractaires (i); et,* ce qui ajoute au merveilleux, c'est qu'il paroît qu'ils trempoient le cuivre, si, comme on le présume , ils ignoroient l'emploi du fer et de l'acier. Nous ne sommes pas en état d'exécuter de pareils travaux, et la manière dont on taille le porphyre et le granit est le résultat du temps ,
(0 Ménwn iur VArchUecturt ég)^pu'enn€, par M. Quatreinèr«. .
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de la patience et d^un excès de dépense. On ne retrouva Fart de tailler le porphyre au ciseau que sous les M édicis , et ce secret , dû à Côme I" (i), s'est perdu de nouveau.
Homère parle rarement du fer, et la plupart des armes de ses héros étoienl de cuivré.
L'art de fondre le fer devoit être encore dam Fenfance du temps d'Alyatte, c'est-à-dire six cents ans avant Jésus-Christ , et il est probable que les Romains employoient plus communément le cuivre que le fer aux usages auxquels nous faisons servir ce dernier métal. M. le comte de Caylus (2) soutint cette opinion , au moyen de l'analyse de plusieurs armes romaines y trouvées dans des fouilles , et il en résulta qu'elles étoient composées d'un métal très-<lur, souvent de cuivre pur, et quelquefois allié à un peu de fer ou d'étain : il parvint même à imiter assez bien ce métal, en le recomposant des mêmes élémens et dans leur même proportion ; il pensoit que les anciens se servoient de cuivre ferrugineux , qui se trouve dans certaines mines , et qui étoit ce cuivre aigre et dur que nous appelons cuiiTe noir y s'épargnant, par là, la peine de le
, (i) Vasarif édit. cJeLivoume, 'T^?* tom. I, pag. 4©.
(a) BecueU d^ Antiquités, pag. a38; et Dissertations dans let Mémoires de 1* Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ro- Lame XXXI, pag. a5, et Hist., yol. XII, pag. x83.
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dépurer ; ce qui même Tauroît rendu moins propre à Fusage auquel ils le destinoient. Les mines de l'île d'Eubée doivent peut-être leur célëbrité à la qualité supérieure de ce métal, dont il faut que Tusage ait été bien précieux, puisqu'on en attribue la découverte aux nourriciers de Jupiter. Au reste, ces mines de cuivre ferrugineux foumiroient un mét^ propre , sinon à tous le^ usages , au moins à certains ouvrages grossiers , où la main-d'œuvre est considérée comme peu de chose , et la durée pour beaucoup , tels que les ferremens qui sont exposés aux injures de l'air, et, par là, dans le cas d'éprouver l'effet destructif de l'oxidation. On a surtout remarqué cet inconvénient de l'emploi du fer dans ]a construction , pour lier les pierres entre elles. Les anciens employoient aussi les métaux dans leurs bâtisses; mais ils* n'en faisoient pas un abus aussi condamnable que les architectes modernes ; ils ne s'en servoient pas comme moyen de soutien indispensable, mais de consolidation. De courtes barres de bronze , de fer enduit de plomb et d'étain(i),ou quelquefois même
(i) Dans des fouilles qui ont été faites en 1789, parmi les ruines du temple dorique de Jupiter olympien (dit des Gëans), à Girgenti en Sicile, on a trouvé de grands goujons en fer, ayant la forme d*un T, lesquels étoient revêtus , dans toute leur superfide , d'une lame de plomb qui les avoit parfaitement préservés de la rouille. Ge«
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des morceaux de bois , servoient d^axe aux cch lonnes , dont ils réunissoient les tambours , sea* lement pour les empêcher de glisser dans un choc violent , et surtout dans les tremblemens de terre , ou tel autre cas fortuit et extraordinaire. On auroit pu, à la rigueur, s^en passer: la solidité de ces constructions étant calculée suivant les lois de la gravitation, elle étoit à répreuve, de tous les cas ordinaires de détérioration, résultats insensibles du temps.
Dans plusieurs de nos monumens modernes on a fait, au contraire, un tel abus du fer, qu^ils ne pourroient se soutenir sans Taide de ce métal , qui , venant à se décomposer, laisse les pierres sans appui, et tend à la destruction de Fédifice, plus qu^à sa solidité. D^ailleurs, quand bien même le fer seroit à Tabri de la rouille , il ne le seroit pas de Faction de Tair chaud ou froid qui le fait allonger ou raccourcir; de manière que cette action, lente et insensible en apparence , n*en opère pas moins un frottement qui Fempéche de faire corps avec la pierre, et la fait éclater , ou au moins ce lien de fer ne remplit plus son objet , qui est de servir de point
goujons, dont la tête avoitsix pouces de largeur et dix-huit pouces de longueur, avoient servi à fixer et consolider les triglyphes angulaires de la frise du temple. ( Kote communiquée piar M. Dufoumf, membre de flnstàut, )
de réunion. Mais terminons cette longue digression pour continuer notre route.
Nous avons passé par le détroit qui existe entre Négrepont et Andros ; il n'est pas assez large pour qu'on ne puisse distinguer parfaitement les côtes opposées. Nous nous sofnmes ensuite élevés vers le nord, en côtoyant TEubée, dont les montagnes dévoient nous servir de point de départ pour nous diriger au large vers l'île de Chio , et par ce moyen éviter un rocher qui se trouve à quelques lieues au nord d'Andros, et qu'on appelle Buon- Vecchio par antiphrase , à cause qu'il est dangereux. Les Grecs le nomment CaloyerOy et ont donné la même dénomination à d'autres rochers menaçans, parsemés autour des îles. Le plus remarquable se trouve à vingt milles de Nisari ; il est entièrement inaccessible, et escarpé de tous côtés. Cependant on raconte qu'un Caloyer avoit autrefois choisi ce rocher pour y passer ses jours, avec deux autres religieux , sous les lois d'une discipline fort sévère ; il avoit trouvé le moyen d'y élever, à l'aide d'une bascule ou d'une poulie, une légère caïque, où deux personnes pouvoient cependant se placer, et qui leur servoit pour aller dans le voisinage chercher des provisions. Ils croyoient, par ce moyen, être parfaitement à l'abri de toute inquiétude. Néanmoins, un jour les deux
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religieux étant descendus dans la caïque, àU manière accoutumée, ils furent tués par deux Turcs, qui se revêtirent de leurs habits, et se présentèrent sous cette figure pour être élevés au haut du rocher par le Caloyer, qui les prit pour ses confrères. Ces Turcs étoient des bri-t gands, qui dévalisèrent le bon anachorète, et emportèrent jusqu'aux omemens<le sa chapelle,
On remarquera dans cette tradition, comme dans presque tous les contes des Grecs^ Tesprit d'animosité qui les anime contre les Turcs , aux^ quels ils font toujours jouer les rôles les plus odieux , se servant de Tarme des foibles , de la calomnie, ou tout au moins de la médisance, croyant se venger par là de l'oppression où ils sont retenus : aussi ne faut-il pas s'en rapporter aux uns ni aux autres , pour bien connoître et apprécier la moralité des deux nations, qui se détestent et se méprisent mutuellemeiit.
Les derniers rayons du soleil couchant s'arrê-» toient encore sur le sommet des montagnes de FËubée , tandis que pour nous il avoit déjà dé-i passé rhorizon. Dans cet instant de calme et de quiétude, Ton se réunit sur le pont, et c'est dans les épanchemens de l'amitié que finit la journée.
Tandis que nos timides conducteurs, sous prétexte d'obéir à la voix de la prudence , serrent
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une partie des voiles pour ralentir la marchç du navire, et qu^un petit nombre de matelots surveille la manœuvre, le reste de l'équipage se livre, sur le gaillard d'avant, à ses plaisirs favoris. C'est alors que les plus âgés s'entretiennent de leurs affaires de famille, se racontent leurs longs voyages , entrepris et exécutés à travers une foule de périls souvent imaginaires , entremêlant communément leurs récits de traits de forfanterie , et quelquefois de plaisanteries qui ne sont pas dépourvues d'esprit ni de sel.
On croit entendre les compagnons d'Ulysse, et reconnoître le caractère des Grecs, qu'Homère a tracé d'une main si savante.
D'autres jouent à divers jeux, ou chantent en s'accompagnant des instrumens de leur pays.
Quelques uns, réglant leurs pas sur les sons de la musique , figurent des danses que le peu d'espace les force de circonscrire , et ils terminent ordinairement la soirée par se rassembler autour de celui qui s'érige en conteur, et atteint le but qu'il ' s'étoit proposé , celui de provoquer le sommeil de tout son auditoire.
Plus les mœurs étrangères diffèrent des nôtres, et plus elles nous frappent vivement, et même nous intéressent. Le moindre mélange de ces objets nouveaux avec ceux qui nous sont familiers , rompt rharmonie que nous nous plaisons
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à observer entre les traits , l'habillemciit , les manières et les habitudes des diverses nations. Ce mélange a quelque chose de forcé, de bizarre, qui affecte désagréablement : aussi n'ai-je pu voir un de nos Grecs jouer sur le violon des contredanses françaises sans éprouver ce senti* ment pénible qui est indépendant de la réflexion, du jugement, et la suite naturelle d'idées qui se rattachent à nos premières sensations et à nos première3 études.
Nous nous sommes formés, par exemple, des prii^cipaux personnages de Pantiquité, une idée peut -être fort inexacte, mais qui au moins est en rapport avec ce que l'histoire nous en apprend. Homère, privé de la vue, ne ressemble en rien aux autres aveugles. Âlcibiade n'a point la tournure de nos petits maîtres , et Platon celle de nos philosophes. Qu'on représente cçs personnages dans un tableau, il faut que le peintre conserve leur caractère de physionomie , en quelque sorte générique , sous peine d'être taxé de mauvais gpût, comme il le seroit de bizarrerie et d'ignorance s'il leur prêtoit des habillemens qui n'étoient pas ceux de leur temps, ou les représentoit avec des manières et dans des situations inconvenantes. Il en est de même des notions que nous avons sur le caractère et les habitudes des peuples modernes. Une Espa-
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gnole auroit peut-être moins de grâce en pinçant de la harpe , qu'une Française , et celle-ci tireroit un parti moins heureux de la mandoline et des castagnettes.
• Ces réflexions sur Tari des convenances , qui est le résultat du goût dirigé par la science, seroient susceptibles de développemens que je ne peux leur donner ici.
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Le i6 férrier.'
Iles d'Ipsara, Metelin et Ténédos. — Côte de Troie. — Gap Sigée. — Châteaux et canal des Dardanelles. — Accident qui nous force de relâcher à Gallipoli.
Nous avons élé réveillés avant le jour par les cris de joie de Téquipage. Capitaine, officiers et matelots , tous étoient réunis sur le pont. Le timonier lui-même avoit abandonné le gouvernail, et les plus impatiens étoient montés aux haubans et sur les hunes pour mieux découvrir leur terre natale. Ipsara! Ipsara! gligora pe* dia , s'écrioient-ils. Enfans , courage ! réjouissez-vous , voilà notre chère patrie, Ipsara!! A peine Taube blanchissoit TOrient,
déjà toutes les lunettes étoient dirigées vers le point de l'horizon où se trouvoit celte île. Les transports des Grecs éclatoient à Faspect de la côte où étoit leur toit paternel , qu^ils croyoient apercevoir malgré l'éloignement , et même rimagination frappée leur représentoit leurs parens , leurs amis ; ils tendoient les bras vers eux, leurparloient sans réfléchir qu'on ne pouvoitni
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les voir ni les entendre. Il auroit été cruel de les détromper, et ces sentimens si naturels et si vivement exprimés par les Ipsariotes , étoient partagés par le reste de Féquipage et par nousmêmes. C'est à regret que nous avons été forcés de leur refuser la consolation d'embrasser leur famille ; mais le vent étoit favorable : un devoir rigoureux nous ordonnoit d'en profiter. D'ailleurs y si nous avions abordé à Ipsara , nous devions craindre la désertion de plusieurs de nos matelots ; ce qui nous étoit déjà arrivé à Hydra , où nous en avions perdu deux, séduits apparemment par les armateurs de cette île , qui promettent de grands avantages à ceux qui prennent parti sur leurs vaisseaux marchands.
L'île d'Ipsara est petite et peu propre à la culture ; elle ne seroit pas dans le cas de nourrir ses habitans s'ils ne se li^Toient , comme les Hydriotes , au commerce maritime. Ils four* nissent, comme je l'ai déjà dit, de bons mate-^ lots, et même des officiers à la marine turque.
Ce rocher, situé au centre de l'Archipel, et favorisé d'un bon port, devient une espèce d'entrepôt des marchandises des îles voisines , et les bateaux des Ipsariotes servent à transporter les denrées et les objets de commerce de l'une à l'autre de ces îles , dont ils sont les commissionnaires,
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On peut les comparer à ces hommes de peme qui , forcés par la misère d'abandonner le sol ingrat de leur pays, vont s'établir momentanément dans les grandes villes , où , par leur industrie , leur amour du travail, et surtout parleur fidélité et leur économie , ils parviennent nonseulement à subsister, mais encore à amasser une petite fortune qu'ils rapportent enfin dans leur patrie, dont ils conservent toujours le plus tendre souvenir (i).
Pierre Belon rapporte un fait qui pourroit être rangé au nombre de ces contes ou plaisanteries populaires inspirées par la rivalité , la jalousie ou la haine qui divise souvent les habitans de deux îles voisines. Peut-être a-t-on voulu ridiculiser la prédilection des Ipsariotes pour leur rocher stérile, en prétendant qu'il nourrissoit beaucoup d'ânes sauvages , tous différens de ceux que l'on voit dans les campagnes d'Assyrie, et qui ne pouvoient sortir de l'île ; car lorsqu'on les transportoit hors de leur air natal, ils venoient immanquablement à mourir. Les anciens disoient aussi, par dérision , Psyra Bac-
(i) Les porte-faix de Constantinople , qui sont aussi estimés pour leur fidélité, que les Auvergnats le sont en France , se nomment hamtils ; ils viennent d*un lieu appelé Hamaài , situé dans la Natolie, à peu près à cinquante heures de marche sur le chemin de Scutari à Mosul, entre Boli et Tosie. ( f^oj'oge à Btusora, de Sestini. )
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chum, parce qu'il n'y venoit point de vigne, ou que le vin en éloit mauvais. Nous étions tentés de demander à notre capitaine des éclaircissemens sur ces faits singuliers; mais il auroit mal pris la plaisanterie : d'ailleurs , nous lui avions occasionné assez de chagrin par la résistance que nous avions opposée à son désir bien naturel d'aborder dans sa patrie, et il falloit ménager sa bonne volonté pour continuer notre route.
Nous avons rencontré dans le voisinage de Metelin ( l'ancienne Lesbos ) des troupes nombreuses de dauphins ; ils nous rappeloient l'aventure merveilleuse d'Arion, dont les médailles de Lesbos, sa patrie , ont conservé la trace. On sait qu'ayant été jeté à la mer, il dut son salut à l'un de ces poissons qu'avoient attirés les accords de sa lyre. Ils sont maintenant bien moins sensibles aux charmes de l'harmonie , et nous avions déjà éprouvé qu'ils préféroient à nos chansons la pâture plus sul>stantielle que nous leur jetions, et qu'ils se disputoient en se jouant au-' tour du vaisseau. Les habitans de Lesbos n'ont pas conservé davantage leur ancien goût pour la musique , et leur école, digne héritière de la lyre d'Orphée , est oubliée comme le nom de ce Terpandre qui remporta quatre fois de suite les prix aux jeux pythiques , calma une sédition à Lacé-
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démone par ses diants mélodieux, et ajouta deux cordes à la Ijre. La poésie s^est aussi eidlée de cette terre qui TÎt naître Sapho et Alcée ; mais en échange elle a conservé son ancienne fécon- 4ilé. Elle produit d'excellent blé , dont la farine, Uandie cooune la neige, sert à faire plusieurs Kets recherdiÀ (i). La vigne s^enlace toujours «Qftour des arlures, les orne de ses pampres; les raisins pmdent, et mûrissent à Textrémité de leurs brandies chargées en outre de leurspropres £niils> et la récolte des nns et des autres n'en est ffÊt plus abcMEidante. Les vins de Lesbos sont encore dignesde leur ancienne renommée (2), et les tableaux da diantre des amours de Daphnis et Chloe consnrent ici toute leur fradcheur , ils fourniroienl même des scènes pastorales, dont un peintre pourroit animer ses paysages. Le temps des vendanges offre surtout une succession de fêtes et de divertissemens dignes de ses crayons. On ne peut cependant plus les comparer aux antiques bacchanales; caries modernes habitans de Lesbos n'ont conservé des moeurs efféminées et
licencieuses de leurs ancêtres , qu'un peu plus
(t) Les Turcs font de ceUe fijrîne ce q«*ib nomment UxichiPia et houkowri^ <{tti sont des mélanges de plusieurs aiimens réduits en consistance de booiUie ou de potage.
(a) Aon emkm mrioiibus.pendei tHndeÊiua nostrù, Qumm MfeifymmiiQ carjfà de paimùe Lesbat.
GsoEC.^ Ub. II.
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d'affabilité et de douceur que les autres insulaires de l'Archipel. Les femmes y sont même beaucoup moins coquettes qu'à Milo ; celles-ci découvrent leurs charmes de manière à effaroucher la pudeur, tandis que celles de Lesbos , plus modestes , ou entendant mieux leurs intérêts y enveloppent leurs formes de voiles transparens qui ajoutent à leurs grâces naturelles une grâce de plus , et à leurs attraits Tattrait plus puissant du désir. C'est un Grec né dans cette île , qui s'exprimoit ainsi. Peut-être y avoit-il laissé une maîtresse , et je me borne à lui servir ici d'interprète et non de garant.
Nos voiles, toujours enflées par le vent favorable , nous font passer avec la plus grande ra* pidité entre Ténédos et la côte de la Troade. La Troie d'Alexandre avec les ruines de ses temples, la côte découpée par les monumens funéraires et pyramidaux d' Ajax , de Patrocle et d'Achille , le mont Ida , qui couronne tous ces objets , et sur lequel ils se détachent, forment un immense tableau qui se déroule sous nos yeux, et qui laisse de profondes traces dans notre esprit , en y réveillant les émotions produites par la lecture d'Homère. Son ombre vénérable semble planer sur ces bords , et porter encore sur les ailes de son génie les grands noms qu'il a sauvés de l'oubli. Nos Grecs eux-mêmes répé-
toient, avec une sorte d'orgueil, ces noms sacrés , et contcmploieiil , avec un mélange de ' respect et d'attendrissement, le plus ancien théâtre de leur gloire.
A près avoir salue le promontoire Sigée , nous avons découvert les deux châteaux qui défendent l'entrée de rHellcspont(P/,jV/''^/y), etnous cinglons vent en arrière pour y pénétrer. Le canon des Dardanelles nous avertit en vain d'attendre la visite à laquelle on est dans l'usage de se soumettre. On se contente de hisser le papillon turc, de l'assurer de trois coups de canon, et de pousser des cris de rcconnoissance. Nous arborons aussi aux haubans un petit pavillon français , dans l'espoir qu'il sera aperçu par le consul de France aux Dardanelles, avec lequel on ébnt convenu d'avance de ce signal pour lui annoncer notre passage , et lui témoigner notre désir d'avoir des nouvelles de France et de Constantînople ; mais le courant , qui venoit en sens contraire du vent , faisoit amonceler les vagues , rendoit la mer très-grosse , et nous empéchoit de mettre en panne pom' attendre Tarrivée des ' caïques. D^ailleurs, l'équipage étoit aussi impatient que nous d'atteindre la Propontide, où désormais nul obstacle ne devoit nous empêcher d'arriver à notre destination. Le capitaine a e'té d'avis de remontei; le canal sans s'arrêter,
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et chacun de nous a promis de passer la nuit sur le pont pour aider à la manœuvre.
Dans ces dispositions nous avions déjà franchi les passages les plus resserrés du détroit, et laissé Gallipolià notre gauche. Du côté opposé, Lampsaki et le Tchardak disparoissôient, ainsi que le fanal d^Asie. Le vent augmentoit de moment en moment, à mesure que le soleil s'abaissoit vers Thorizon. Des nuages blanchâtres et déchirés passoient avec la rapidité de la flèche au-dessus de nos têtes , et nos vœux étoient encore plus rapides que leur course. A l'aspect de la mer de Marmara , qui se déploie au-delà du canal , et se confondoit en face de nous à Thorizon , nous souhaitions la vue perçante de Taigle , et peut-être alors de cette place aurions-nous découvert les hauts minarets de Constantinople.
Déjà nous faisions nos dispositions pour notre prochaine arrivée; nous nous communiquions nos projets, nos espérances. Les uns allôient, après une longue absence, revoir leurs familles. La plupart dévoient faire de nouvelles connoissances , acquérir peut-être de nouveaux amis.
Les marins se félicitoientde voir le terme de leurs travaux , et de recevoir la récompense qui leur étoit due. En effet , il étoit probable que, le lendemain, nous jetterions Tancre dans le port de Constantinople. Nous nous bercions de ces
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agréables chimères, lorsque notre joie et ions nos projets ont été en un instant anéantis par un événement que nous étions loin de prévoir, et qui cependant est assez commun dans ces parages.
Le soleil , sur le point de disparoî^e à Thorizon , semble imprimer un mouvement rétrograde et subit à Tatmosphère. Le vent cesse : un calme effrayant y succède. Une vapeur épaisse , qui s'élève rapidement de la surface de la mer^ s'étend , et voile le ciel ; elle reçoit encore le» derniers rayons du soleil , qui la colorent d'une teinte rougeâtre ; mais elle s'épaissit de plus eu plus , et se change en nuages plombés. Le vaisseau étoit immobile , quand tout à coup une rafale de vent du nord fond sur les voiles encore tendues , fait ployer les mâts, et couche le bâtiment sur le côté. Heureusement le gouvernail, manié par une main exercée, nous fait éviter une submersion totale , et on s'occupe , quoique un peu tard, et avec bien des difficultés , à ployer les voiles. Néanmoins, pendant ce temps nous étions repoussés avec rapidité en sens contraire de notre route , et forcés de revenir dans le canal. Pour surcroît d'embarras , la vapeur, qui d'abord s'étoit élevée , retombe en brouillard épais , qui nous dérobe la vue des côtes , dont nous étions cependant très-voisins , et sur
lesq.uelles nous avions la crainte de nous briser. Cette vapeur s'obscurcit de plus en plus , la nuit arrive , et la plus profonde obscurité nous eAvironne. Nous cherchons à ralentir la marche du navire , que la double action du vent et des courans entraîne toujours. En ce moment critique, plusieurs clartés percent le brouillard. Sontce des feux allumés sur la côte , ou bien . les .signaux de quelque vaisseau en danger de périr ? La sonde ne trouvant point de fond , nous mettons en travers pour ralentir notre course , et alors, voyant ces lumières approcher, nous Jugeons qu elles appartiennent à un bâtiment qui partage le péril de notre situation. Pour éviter qu'il ne vienne nous heurter, nous allumons aussi plusieurs fanaux. Ne pouvant nous maintenir à la même place , nous nous attendions à
quelque fâcheux événement. Il arrive Tout
à coup nous éprouvons une forte sepousse , et un bruit inaccoutumé , qui indique un grand frottement, ne nous permet pas de douter que le vaisseau n'échoue. La quille est soulevée et retombe sur les rochers : la vague l'enlève de nouveau , et le fait heurter avec plus de violence : il n'obéit plus au gouvernail. Le désordre est accru par les cris de l'équipage, qui appelle tout le monde sur le pont pour aider à la manœuvre , et , dans ce danger extrême , on travaille à lan-
cer la chaloupe à la mer : on sonde autour du bâtiment , et Ton fait jouer les pompes. Enfin , les lames, devenant de plus en plus fortes et fréquentes , enlèvent encore le vaisseau , le rejettent au-delà du récif, l'en dégagent, et le font voguer de nouveau : aussi , sans perdre de temps , et la sonde indiquant que le fond diminue encore , nous jetons l'ancre sàps que personne d'entre nous pût juger où nous étions.
En ce moment , des coups de canon redoublés nous font présumer que le bâtiment que nous avions déjà aperçu , et qui nous suivoit à la lueur de nos fanaux , avoit éprouvé le même malheur; mais la mer étoit horrible , et l'obscurité étoît trop profonde pour songer à lui porter du secours. D'ailleurs, notre état n'étoit jguère plus rassurant.
lia nuit s'est écoulée dans une inquiétude continuelle, ^et nous attendions impatiemment que l'aurore nous dévoilât le danger ou les ressources de notre situation. Enfin , le jour paroît. En même temps une forte pluie , dissipant le brouillard, nous fait découvrir la côte parsemée de rochers , sur lesquels, un instant plus tard, nous nous serions brisés , n'en étant éloignés que de quelques toises. Sur notre droite, nous apercevions le malheureux bâtiment qu'involontairement nous avions engagé sur les ré-
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cife : il y étoit échoué , immobile et couché sur le côté ; il disparoissoit à tous momehs sous le» lames. La pointe de Gallipoli étoit à notre gauche ; et, en face de nous, s'élevoit une petite église dédiée à saint Georges , patron de notre vaisseau. A cette vue, qui offroit le spectacle du naufrage à côté du signe d^une religion consolante , l'équipage , mu par un sentiment unanime et presque involontaire, tombe à genoux, élève ses actions de grâces vers le ciel , remercie la Pro>idence , dont la protection spéciale semble seule nous avoir guidés au travers des écueils redoutés , et auxquels nous ne pouvions échapper que par son secours. Les vagues étoient toujours fort élevées, et le vent très-fort ; mais^ comme il se trouvoit favorable pour gagner le port de Gallipoli, on résolut d'en profiter pour se mettre à l'abri de la tourmente, qui pouvoit augmenter , et à laquelle les avaries que nous avions souffertes ne nous auroient pas permis de résister davantage.
La prudence ne nous permettoit pas même de retirer nos ancres. On s'est contenté d'y attacher des bouées qui , flottant sur l'eau , dévoient aider à les retrouver, et l'on a coupé les câbles. Ayant presque aussitôt doublé le cap de Gallipoli, ^ nous avons mouillé à la hâte dans le port, sur Vancre de miséricorde, la seule qui nous restoit.
Snr-le-champ nous avons donné avis du malheur arrivé à nos compagnons de voyage , et nous avons appris , avec une vive satisfaction ^ que réquipage et les passagers s^étoient sauvés à terre sur leurs chaloupes.
Nous sûmes depuis que c'étoit un bâtiment marchand vénitien , heureusement tout neuf; car sans cela il n^eut pas résisté à la violence de la tempête ; il étoit chargé de ^el , qu^il restitua à la mer pour s'alléger. Par ce moyen , et les secours qu'on lui envoya de Gallipoli , on parvint à le remettre à flot , et il revint quelques jours après dans le port.
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