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port de Gallîpoli , beaucoup plus de vaisseaux qu^on ne lui en avoit promis ; tant Isaac ayoit hâte de se délivrer de ces dangereux hôtes, qui s'étoient parfaitement remis de leurs fatigues, et enrichis à ses dépens dans un si bon quartier d'hiver.
« Il y avoit , tant en barques qu'en brigantins, en galiotes et en galères , jusqu'à quinze cents bâtimens (i). Ainsi Farmée , à laquelle plusieurs nouveaux croisés s'étoient venus joindre , et qui se trouvoit du moins aussi florissante qu'elle rétoit en sortant d'Allemagne, ayant commencé à passer le jour du Vendredi-Saint ( 28 mars 1190), traversa l'Hellespont en sept jours. Ce fut avec tant de bonheur , qu^il ne se perdit pas un seul homme dans ce passage , par les soins qu'en prit l'empereur, qui, se défiant toujours de la foi des Grecs, et craignant qu'ils n'entreprissent de donner sur les derniers , quand les premiers seroient passés, ne voulut s'embarquer qu'après ses troupes , comme il fit le septième jour qu'il alla les joindre heureusement dans l'Asie, auprès de Lampsaque. »
L'an 758 de l'hégire, Orcan ou Orkhan, second sultan des Ottomans, fit passer FHellespont sur des radeaux à Soliman-Schah , son
(0 ^<c P* Mainbour^^ Hist, des Croisades , yol. 11^ pag. a3o.
fils aîné , lequel , étant abordé à Madra avec un bon nombre de troupes , prit cette ville d'assaut, ainsi cpie celle de Ramnah , qui n'en étoit pas fort éloignée. L'année suivante, Soliman- Schah , après avoir élargi ses quartiers en Eur rope , entreprit le siège de Calliopolis ( Gallipoli), ville importante, laquelle, ayant été prise par force , ouvrit à Orkhan et à ses successeurs les portes de toute la Grèce. En effet , cent ans après , Mahomet II s'en empara de nouveau , la fortifia , et construisit un château sur cette côte avant de marcher sur Constantin ople. Depuis, elle tomba entre lès mains des Vénitiens , auxquels on attribue plusieurs grandes constructions.
L'un de ces monumens me paroit cependant déceler une origine plus ancienne : ce sont des remises pour les galères et autres petits bâtimens ; situées au bord de la mer , elles sont formées de murs épais , parallèles entre eux , et percés d'arcades plein cintre, comme celles des aqueducs, mais plus éloignées l'une de l'autre. Ces murs , qui s'avancent dans la mer, sont terminés de ce côté par des éperons de la même forme que ceux des ponts ; ils servent aussi à fendre les flots , et opposent une barrière étroite au courant , qui , par ce moyen , ne
peut prendre l'extrémité de ces murs que sur
une face obliqae , sur laquelle Feau glisse y au lieu de les frapper directement.
Voici les raisons qui me portent à supp oser ces constructions plus anciennes qu^on ne le (Croit communément : on reconnoît ici , à Tappareil des pierres et à leur mélange avec de grandes briques , la manière d^opérer des Romains du temps des Empereurs. Le peu de largeur de ces remises feroit aussi penser qu^elles n^ont jamais pu contenir les galères de la république de Venise , au plus haut degré de sa puissance, lorsqu'elle possédoit Gallipoli, et certes je doute fort, malgré les récits magnifiques des historiens, que les vaisseaux romains pussent entrer en comparaison avec ces galères ; car ces remises ne pourroient servir tout au plus qu'à receyoir de petites tartanes et des felouques y quoique Pierre Belon dise que , de son temps, vers i55o, « on voyoit les galères » vénitienneSjtirées à sec dans le port de Galli- * poli, le long du rivage, dessus des pilotis » couverts de limandes et mernun, fait en » manière d'arsenal. »
Il existe aussi dans la ville . d'autres monumens, tels qu'un pont en pierres de trois arches, qui porte le caractère de solidité et d'élégance attaché aux ouvrages des anciens.
Dans les ruines de la forteresse on ren-
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contre encore d'autres traces de constructions antiques, surtout dans un petit port intérieur 'qui paroît avoir été creusé par les Romains, et entouré de quais revêtus de grandes pierres parfaitement jointes. Ce petit port est presque comblé en ce moment, et il n'a jamais pu contenir que de très-petits bâtimens.
On voit aussi près de là d'immenses ruines à plusieurs étages. Dans le dessin que j'en donne , Ton remarquera une arcade qui sert encore de porte , et trois arceaux murés , et plus petits , qui en supposent autant du côté opposé , maintenant ruiné {Planche XIX).
L'arc du milieu donne entrée dans une galerie intérieure en arcs de cloître, encore existante en partie, et qui entouroit une vaste cour. Des murs fort épais , dont quelques pans s'é* lèvent vers la gauche , forment un étage supérieur , percé de croisées. On peut supposer que ce grand bâtiment étoit destiné à un usage public, tel qu'à servir de grenier d'abondance, de marché ou de halle; car le style sévère, et simple autant que solide , de ces constructions , ne paroît pas désigner un palais ou toute autre maison d'habitation. Au reste , la solidité des voûtes, la manière régulière dont elles se pénètrent , les arêtes vives et la coupe savante des pierres font juger du soin , de l'intelligence
Vue diiri Tombeau à. GaJIipoli.
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J'ai dessiné le plan et Télévation de plusieurs chapelles sépulcrales. On y remarque l'appareil d'assises de marbre de différentes couleurs. Ce mode de construction est fort en usage chez les Turcs , ainsi que la forme de leurs arceaux, qui ne sont point ogives comme dans les monumens gothiques, ni plein cintre comme dans ceux des Romains , mais terminés , vers le claveau , par deux portions de cercle qu'on peut comparer au double talon — . Dans Tune de ces chapelles, le tombeau tout en marbre blanc forme une caisse dont les deux bouts sont élevés verticalement de plusieurs pieds, et taillés sur un dessin contourné. Sur les côtés sont incrustées des inscriptions en lettres noires. La caisse est recouverte par deux dalles de marbre, en forme de toit. ( Planches XXI et XXll. )
Pierre Belon parle de tombeaux antiques en forme de cône , pareils apparemment à ceux de la Troade. « On voit auprès de Gallipoli, dit-il, » des sépulcres antiques des rois et des empe- » reurs de Thrace, faits comme une butte ronde, » qui ressemblent à de petits monticules : on » en voit plus loin sur les montagnes. » Nous n'avons pas été à portée d'observer ces tombeaux, et peut-être même n'existent -ils plus maintenant.
£n sortant de la ville du côté du nord , la
côte est escarpée. CVst sur cette hautear que se trouvent les toinl)eaux turcs dont j'ai parlé précédemment, et une grande quantité de ruines, au travers desquelles on voit ça et là quelques maisons. Cet endroit paroît avoir subi un grand bouleversement. Des masses énormes de rochers ont croulé dans la mer : d'autres , suspendus sur le vide d'une manière effrayante , laissent entre eux des passages étroits et tortueux, qui ressemblent à un labyrinthe. Il n'est pas besoin d'un événement extraordinaire pour expliquer ce bouleversement. On peut l'attribuer à l'effet de l'infiltration des eaux de la mer, qui ont peu à ;peu sapé les piliers soutenant les voûtes de carrières dont on voit encore les vestiges. Ces soutiens , venant à manquer, auront fait écrouler toute la plafe-forme supérieure.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sans un certain plaisir dont on ne peut rendre raison , et qui est commun surtout chez les artistes , que nous errions au milieu de ces débris , qui présentent des effets très-pittoresques. Quoique bien près du tumulte de la ville, nous ne devions entendre , en cetendroit, d'autre bruit que celui des vagues qui frappent en bouillonnant sur les rocs , et nous nous figurions être dans une solitude complète, lorsque les accords harmonieux d'une musique qui sembloit aérienne, excita
notre surprise et notre curiosité. A mesure que nous changions de position, les sons répercutés par les rochers se faisoient entendre d'une ma- *nière distincte, ou sembloient se perdre et s'éteindre dans réioignement. Trompés à tout moment par ces effets de Tacoustiqûe, nous suivions un sentier frayé , lorsque nous rencontrâmes un ♦Grec, avec lequel nous avions eu quelques relations pour Tapprovisionnement de notre navire. Il nous reconnut : nous lui parlâmes de Tobjet de nos recherches ; il sourit , et nous engagea à le suivre chez lui pour nous y reposer et nous rafraîchir , sa maison étant dans le voisinage . En effet , nous arrivons bientôt auprès d'une petite porte percée dans un mur d'enceinte assez élevé. Il ouvre : nous entrons dans une cour ombragée par des orangers , et au fond de la^ quelle se trouvoit un joli pavillon construit légèrement, à la manière du pays, mais peint au dehors avec des couleurs vives et assez bien contrastées.
Notre conducteur nous introduit aussitôt dans une espèce de parloir élégamment meublé , et divisé en deux parties par une balustrade à jour et des colonnes minces ornées de chapiteaux arabesques. La première division de cette chambre boisée en marqueterie , formoit une sorte de vestibule percé de deux portes en regard , et sur
détail , il écrivoit pour ne pas se compromettre, en parlant à ses gens.
Notre Grec donna donc de cette manière ses ordres au domestique , qui revint aussitôt avec des pipes et un brasier allumé , qu'il posa sur un trépied. Un moment après, à un second battement de mains , nous \îmes soulever la portière,, et deux jeunes personnes entrèrent d'un air modeste; fort jolies et couvertes d'un voile de mousseline brodée et transparente, ajuste à la grecque , c'est-à-dire de manière à faire ressortir plutôt qu'à dérober leurs attraits; elles nous saluèrent en portant la main à leur cœur, et , s'inclinant sur la main de leur père, elles la portèrent à leur front. C'étoient en effet les filles de notre hôte.*Nous étions loin de nous attendre à cette agréable visite , contraire aux usages généralement reçus dans ce pays. L'une de ces jolies Gpecques tenoit un coffret ; elle y prit des pastilles du sérail , qu'elle jeta sur les charbons. Sa sœur nous présenta alternativement des conserves de confitures et des fruits secs et parfumés. Peu habituées sans doute à voir des étrangers , ces charmantes filles étoient dans une contrainte que nous désirions voir cesser, quelque plaisir que leur présence nous procurât. Au reste, leur timidité parut s'évanouir dès qu'elles furent rentrées dans leur appartement, et elles
commencèrent un petit concert , mariant fort agréablement leurs voix flexibles aux sons d'instrumens qui ressembl oient beaucoup à ceux de la harpe, et qu'on nous dit être la lyre. Les ordres de leur père, ou plutôt la coquetterie leur inspira cette manière de faire regretter leur présence , et de la prolonger en quelque sorte pour nous. En ce moment nous reconnûmes aussi les mêmes accords qui nous avoient déjà char^ mes, et qui partoient en effet de cette même maison bâtie sur les rochers qui dominent la côte.
C'est dans des habitations pareilles que les Grecs passent le temps qu'ils dérobent à leurs affaires ; d'autant plus heureux , que leur bonheur est un mystère qu'ils cherchent à rendi'e en quelque sorte impénétrable aux Turcs. Leurs maisons sont situées dans des quartiers éloignés , entourées de murs élevés , et ne présentent à4'extérieur aucune décoration qui annonce le luxe. Us emploient ces moyens pour échapper aux avanies que les pachas ou même les officiers subalternes se permettent sans raison apparente , n'en alléguant d'autre que leur bon plaisir. Les Grecs, et surtout les Juifs, à qui ils supposent des richesses, se voient souvent exposés à la demande de sommes qu'ils ne peuvent refuser sans se rendre coupables de rébellion ; mais ces mêmes
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gens qui, le matin, vêtus d'une étoffe grossière dans leurs magasins ou dans les rues des bazars , s'inclinent devant le mendiant turc , et tremblent à l'aspect du janissaire . armé d'une simple baguette , changent de rôle lorsqu'ils rentrent chez eux ; ils dépouillent alors leurs sous-guenilles , et se revêtissent d'habillemens de soie et de riches fourrures. Le petit marchand du matin s'endort le soir aux sons d'une musique délicieuse , couché sur des coussins de satin , et respirant une atmosphère embaumée par les fleurs les plus rares. C'est ainsi qu'ils savent se dédommager, dans l'intérieur, des privations qu'ils s'imposent au dehors. Ils sont despotes dans leur petit domaine : entourés d'esclaves qui obéissent au moindre signe ; de maîtresses ou de femmes toujours prêtes à satisfaire leurs caprices ou leurs désirs ; d'enfans élevés dans la soumission et le respect le plus profond pour le chef de la famille. Au milieu des recherches du luxe et de tous les raffmemens de la sensualité/ ils coulent des jours qui seroient heureux s'ils n'éloient sans cesse empoisonnés par la crainte de les voir fmir dans la misère , et quelquefois même terminés par le fatal lacet, ou le supplice encore plus cruel de la bastonnade; crainte fondée sur l'exemple des caprices de la fortune , moins
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rares dans cette contrée qn^ailleiirs : affireuse destinée qoi, suspendue comme Fépée de Damoclès , menace tous les indiTidos , et fait trem- Uer le sultan lui-même sur son trône !
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