LETTRE PREMIÈRE
Le a4 décembre 1796.
Départ de Marseille. — Relâche dans la rade d'Hières ; aspect du pays ; jardins plantés d'orangers. — Ancien château d'Hîères.
Le kirlanguith (i) turc, le Saint ^ Georges ^ sur lequel nous ëtions embarqués , est sorti de la rade de Marseille le 20 décembre. C'est alors
(i) Mot turc, qui signifie hirondeile; c'est le nom de petits bÂtimens de 1* Archipel^ armés en course, qui sont légers et fins voiliers. Celui-ci avoit à la poupe l'image sculptée de saint Georges^ en grande vénération parmi les Grecs « et même parmi les Turcs, qui ont ( dit Postel , dans ses Hist. Orîeni.) une infinité de saints : l'un console les désolés , l'autre aide les voyageurs, etc. ; mais le
seulement que nous aTons pu nous faire une idée de la manière d'hêtre en mer sur un bâtiment de la marine turque ; celui-ci étoit à trois mâts , et quoique fort petit, la moitié du pont serroit de parc où Ton Toyoit confondus des moutons , des cheTres , des veaux , des canards et des poules ; tout cela génoit beaucoup la manœuvre , et s^arrangeoit assez mal du roulis du bâtiment , qui de plus étoit encombré de canons , la plupart ne servant que de parade , car ils étoient de bois ; Ton s^est même bientôt vu forcé de les descendre à fond de cale.
Notre société offroit aussi un spectacle vraiment curieux par les élémens hétérogènes dont elle se composoit : diversité de langage , de manières , de costumes , de professions ; dans qertaines circonstances, chacun étant mu par ùhv sentiment dérivé de son état particulier, et parlant Tidiome qui lui étoit propre , on se disputoit sans s'entendre ; tout le monde commandoit , personne ne vouloit obéir ; et si la Providence , et parfois la force n'étoient venues à notre secours, nous aurions renouvelé This*
plus célèbre, ajoute -t- il, est saiiit Greorges, qu'ils nomment Chederles. C'étoit un grand héros , qui tua un dragon , et sauva une fille qui devoit en être dévorée. Ils se le figurent monté sur un beau cheval, courant le monde ^ aimant les combats, et assistant Us guerriers qui Tinvoquent, de quelque religion qu'ils soient.
toire de la tour de Babel. En effet, quoique le bâtiment fût turc, le capitaine, ainsi que la plus grande partie de l'équipage , étoient Grecs , et le reste se composoit d'Italiens et de Provençaux.
Nous n'avions à bord qu'un pauvre Turc , reçu par charité , qui ne se disoit pas moins de la respectable et nombreuse famille d'Ali , dont il arboroit le turban vert. Se complaisant dans sa tacitumité farouche et méprisante pour les Grecs et les Francs , avec lesquels il avoit , malgré nos prévenances , le moins de rapport possible; faisant d'ailleurs ses ablutions et ses prières avec un imperturbable sangfroid , au milieu des cris , des juremens ou des chants et des danses joyeuses de l'équipage , il ne vouloit communiquer avec personne , et se retiroit dans un coin du navire ; il y fumoit tranquillement sa longue pipe du matin au soir sans autre distraction que de caresser sa barbe grise , ou de compter les gros grains de son chapelet de verre coloré.
A peine avions-nous fait quelques dieues en mer, qu'un accident, occasionné par la maladresse de notre équipage , nous a forcés de relâdier dans la rade d'Hières. Le contraste de cette côte avec celle que nous venions de quitter, est frappant: quoiqu'en hiver, depuis les
bords de la mer jusqu^à la cime des montagnes, tout est revêtu de verdure : les plages , naturellement stériles, offrent de vastes salines; plus loin, dans les terres, s^élèvent des oliviers les plus beaux de la Provence ; les coteaux sont pares de vignes plantées en allées parallèles, qui renferment d^autres cultures. Sur les montagnes il croît des pins et des chênes verts , de Fespèce qui fournit le liège ; enfin , les sommets sont tapissés de buissons résineux j auxquels on met le feu de temps en temps , afin qae les troupeaux retrouvent une nourriture abondante dans les nouveaux jets qui poussent après cette opération.
Les orangerà croissent ici en pleine terre ; ik sont plantés en quinconce dans des jardins uniquement destinés à. ce genre de culture : on les taille avec soin, éN^s sont arrosés par le moyen de canaux qui distribuent les eaux nécessaires au pied de chaque arbre. Le coup d^œil que présentent ces jardins est riche sans être beau : cette industrie symétrique fatigue , cette abondance de fruits devient à la longue fastidieuse , et l'atmosphère surtout est chargée de trop d*odeurs. Nous aurions vu avec plus de plaisir un oranger s'élever isolément au milieu d'un verger : le parfum de ses fleurs nous auroit semblé plus doux , et son fruit plus savoureux.
SUR LA MOREE. 5
J'ai été chercher la nature agreste sur les hauteurs qui dominent la ville , et me suis enfoncé dans lés ruines de l'ancien château d'Hières ; il est fondé sur des rochers qui paroissent être de marbre noir : ses tours crénelées sont d'un beau style, et encore imposantes quoiqu'à demi ruinées.
Les débris des monumens grecs et romains étonnent, et inspirent une sorte de respect par leur antiquité : la mémoire des temps passés impose davantage à mesure que ces temps s'éloignent de nous. Toutefois les édifices appelés gothiques , quoiqu' offrant des souvenirs plus rapprochés , ont aussi leur intérêt ; ils appartiennent à notre pays ; ils ont été construits par nos ancêtres : des traditions se sont conservées ; une foule de familles encore existantes doivent leur origine à ces temps chevaleresques. Ces murs sombres et abandonnés ont été jadis le séjour de la magnificence ; ils ont retenti de cris de guerre et d'allégresse , témoins tour à tour de combats , de plaisirs , de sièges et de jeux. Ces événemens ne sont pas si éloignés ni si opposés à nos mœurs , que nous ne puissions encore nous en former^une idée assez exacte , tandis que les faits historiques des nations plus anciennes nous semblent relégués dans le domaine des fictions mythologiques.
De ce point éleré Ton plane sor la Tille d^Hières , bâtie en amphithéâtre sar le penchant de la montagne ; elle est entoorée de ▼allons peuplés d^orangers et de grenadiers toujours Tcrts. L^influence du soleil , très-chaud pour la saison , ranime déjà la campagne ; plusieui*s autres espèces d^arbres bourgeonnent ; quelques arbustes fleurissent; la violette et la jacinthe parfument les gazons : tous ces objets éloignent de nous Tidée de l^Ter que nous avons laissé en arrière , et contrastent avec les Alpes couvertes de neige , qui bordent Thorizon. Cet aspect est trop vaste, et le point de vue trop élevé pour me flatter de pouvoir le rendre.
Rade de TooIod , 26 décembre.
Le dommage qu'avoit éprouvé le bâtiment est réparé ; nous avons remis hier à la voile ; Ton a doublé les îles d'Hières , et couru quelque temps vers le sud ; maïs le vent étant redevenu contraire , la mer fort grosse , et tout nous présageant une tempête , le capitaine a jugé à propos d'entrer dans la rade de Toulon.
i3 janvier 1797.
Le vent du mistral , tant désiré , s'est élevé ce matin : on se dispose à appareiller» et nous allons lever Tancre.
SUR JJl MOftEE. 7
Je quittois la France pour long-ternps peutêtre ; des parens , des amis pour ne plus les revoir; je ne devois revenir que pour jeter des fleurs , laisser couler des larmes sur leur tombe , et ne rapporter de mes voyages qu'un petit nombre d^agréables souvenirs, et une foule d'espérances déçues ; néanmoins je partois avec joie , bercé par le rêve d'un avenir heureux. Le passé et toutes les scènes de trouble, les jours de deuil et de sang dont il étoit rempli, fuy oient de ma pensée , et se perdoient dans le lointain vaporeux , dont les dernières traces s'effaçoient à l'horizon ; si les regrets du cœur me faisoient encore regarder en arrière , la brillante illusion, but de notre voyage , fixoit bientôt mes regards enchantés ; et si la France se perdoit dans les brouillards de la nuit , la Grèce m'apparoissoit étin celante de tous les feux de l'Orient.
La jeunesse aime à dévorer l'espace immense offert à sa brûlante imagination ; parce qu'elle entre dans la vie , elle croit cette carrière immense , et n'en soupçonne pas le terme ; en effet , la Providence , comme une bonne mère , nous le dissimule sans cesse , nous amuse avec quelques fleurs sur les bords du précipice qui doit nous engloutir, et nous endort du sommeil étemel au son des accords du plaisir.
Si l'on avoit la triste faculté de prévoir d'à-
vance les contrariétés , les fatigues , les dangers qui vous attendent dans le cours de vos voyages ; et si , dans un miroir fidèle et prophétique , vous aperceviez la série des événemens qui vous menacent au retour, de quelle horreur ne seriezvous pas saisi à la vue d^un pareil spectacle ; que deviendroient vos espérances et vos illusions ! Bien loin de là vos jours sont tous sereins , la mer est toujours calme , le vent favovorable, les saisons obéissantes; tous les hommes sont francs 9 bons, hospitaliers. Vous ne quittez votre famille et vos amis que pour les retrouver pleins de vie et de prospérité ; vous leur faites déjà partager en idée les jouissances dont vous allez vous enivrer ; ils n^auront pas à vous plaindre, car le malheur ne peut vous atteindre : en est-il dans l'avenir pour la jeunesse ? ou si , par un retour involontaire sur la foiblesse humaine , vous* consentez à faire la part de la douleur, et convenez enfin qu'il ne peut exister de bonheur sans mélange : quelques gouttes d'acide versées dans la coupe des plaisirs suffiront pour en modérer la douceur, et dans la trame dorée que les Parques vous préparent, il n'entrera qu'un petit nombre de fils obscurs destinés à faire mieux ressortir le brillant de l'étoffe.
SUE l'A MOftEE.
LETTRE n.
A bord du hrlangiath,
Trarersée. — Ile Galita. — Gap Bon, en Afrique. — Côtes de Garthage. — Sicile. — Pantellerie. — Malte. — Gouo , ancienne habitation de Galjrpso. — Différence de climat. — Gandie. — Gôte d'Europe; aspect qu'elle présente. — Mont Tajgète. — Entrée de l'Archipel. — Ghasse aux mauyes ; événement à cette occasion. — Gérigo. — Gap Saint - Ange ; perte d'une ancre. — Retour à Gérigo (antique Cjthère).
Nous avons perdu de vue les côtes de France ; le vaisseau marche rapidement, faisant plusieurs lieues à Theure dans la direction du sud : ce n'est même que par supercherie que nous sommes parvenus à suivre cette route. Nos ignorans conducteurs vouloient nous faire cô* toyer Tltalie , passer entre Carybde et Scylla qu'ils redoutent moins que la pleine mer.
Le capitaine de notre kirlangiUth est Grec , comme la plupart des ofiîciers et matelots de la marine turque. Il a deux frères ; Tun fait l'office de maître d'équipage , et l'autre est simple matelot ; néanmoins , dans les occasions
importantes 9 ils prétendent tous les trois au commandement, se disputent, sHnjurient, en viennent même aux coups : les matelots, ne sachant à qui obéir, embrouillent les manœuvres, et c'est ce qui a occasionné notre accident.
Heureusement M. Lesseps(i), bon marin, et qui se trouve , par le caractère dont il est revêtu , avoir une sorte d'ascendant sur eux , s'est emparé du gouvernail. Il a fait consentir le capitaine , quoique après beaucoup de difficultés , à tourner le cap sur les terres d'Afrique , et cela à l'insu de son équipage , qui s'y seroit opposé. On a exécuté avec succès ce projet pendant la nuit. Le capitaine et M. Lesseps ont veillé eux-nriêmes à la manœu^Te faite par les matelots français et italiens que nous avions à bord , et qu'on avoit exprès désignés de quart. A la pointe du jour , les frères du capitaine et les autres Grecs, n'apercevant plus la terre, ont jeté les hauts cris , se recommandant dans leur frayeur à tous les saints de la liturgie grecque. Ils vouloient retourner à la côte : nous insistions pour continuer notre route ; chacun
(i) M. Lesseps 9 alors attaché à l'ambassade de France à Gonstantinople, fut chargé de porter au gouvernement français le yœa de la Porte -Ottomane, relatif à notre mission. l\ est connu par rintéressante relation de son voyage par terre du Ramtschatka en France , où il a rapporté le journal de l'expédition du célèbre et fualheareux Lapeyronse.
SUB LA MO&EE. ffl
soutenoit son opinion avec opiniâtreté ; cependant M. Lesseps , qui sait leur langue , après les avoir pérores , est parvenu à rétablir le calme. Alors il s^est entouré d'instrumens d'observation et de cartes ; il a pris la hauteur du soleil, opération dont la plupart des Grecs n'ont pas d'idée, et, ayant jeté le loch pour apprécier la marche du navire , il leur a promis que le surlendemain ils apercevroient l'Afrique. En effet, deux jours après, l'on a reconnu l'île GaUtaÇi)^ et peu après, le cap Bon (2). A cette vue , l'équipage a fait éclater sa joie d'une manière très-bruyante.
Nous avons passé avec respect devant ces côtes jadis couvertes des flottes de Carthage. Cette mer, théâtre des combats de deux nations rivales qui se disputèrent long-temps l'empire, ne présentoit a sa surface que des troupes de pacifiques marsouins qui se jouoient autour du navire , et qu'on faisoit suivre en leur jetant quelques alimens.
Le mont Etna , dont on n'apercevoit que la cime , nous a fait remarquer la Sicile , et nous avons passé à côté de la Pantellerie (3). Cette
(i) C'est ▼ralsemblableinent celle que Ptolomée nomme Calathé. (2} L'ancien Hermœum.
(3) La Pantellerie a trente milles de circuit; elle est distante de cinquante milles du cap Bon , en Afrique , et de trente sii^ lieuts
dernière île , qui appartient à un prince de Naples , est fort élevée : des nuages couvrent , dit-on , en tout temps le sommet de ses montagnes , ce qui la rend malsaine ; néanmoins elle paroît fertile ; les coteaux sont cultivés ; Ton aperçoit çà et là des maisons dispersées , et une petite ville sur le bord de la mer ; mais il n*y a pas de port.
Le 1 7 , nous avons découvert Malte : en approchant , rîle de Grozzo semble s^en détacher. C'est là que certains interprètes d'Homère ont voulu placer la demeure de Calypso. En ce cas , il ne falloit pas moins que Fart de cette enchanteresse pour rendre ce séjour agréable : l'aspect en est aujourd'hui tout-à-fait repoussant. Gozzo ne présente qu'une suite de rochers coupés à pic , couronnés d'un château et de fortifications qui paroissent inabordables. On ne voit point d'autres habitations , ni la moindre trace de culture. Enfin, Malte se déploie tout entière; elle est également ceinte de rochers blanchâtres , mais moins élevés , formant une plate-forme
de Malte > elle contient trois mille habitans , toiu bien aguerris , bons arbalétriers. L'tle produit du bon bétail^ des olives, des figues^ des raisins et des câpres. Le prince de la Pantellerie , de la Maison de Réquezens, la possède comme un fief de la Sicile, (if eVnoiine sur U royaume de Sicile, par M. le comte Zinzindorf. )
La position de cette fie parott répondre à celle de l'ancienne ^ssira»
SUR LA MOftEE. l3
que Tindustrie de ses habitans a rendue fertile. A cette latitude , le climat nous a paru différer très - sensiblement de celui de la France. Quoique nous fussions au mois de janvier , le soleil étoit incommode , et nous restions sur le pont une partie de la nuit ; plusieurs d^entre nous y ont même couché sans en être incommodés.
Le 19 , nous avons découvert à notre droite Pile de Candie 9 qui joint presque TEurope à l'Asie.
La traversée jusqu'à ce moment a été rapide , et nous nous félicitions d'avoir vu , dans l'espace de quelques jours, trois parties du monde , lorsque le vent a cessé tout à coup à la vue de la côte d'Europe. L'extrémité de la chaîne du Taygète (ancien !Ze/iar6), aujourd'hui le cap Matapan en Morée, offroit un spectacle neuf et imposant : ses montagnes étoient couvertes de neige ; l'éloignement leur donnoit une couleur si diaphane , qu'on les prenoit pour des nuages entassés, et ce n'est même qu'en approchant que nous avons pu nous assurer de la véritable nature des objets.
Nous sommes restés deux jours à l'entrée de l'Archipel , louvoyant pour y entrer , tantôt repoussés par le vent contraire , tantôt enchaînés par le calme..
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• Pendant cette alternative , nous avons chassé , ou plutôt péché de gros oiseaux aquatiques , qu^on nomme mauçes : on laissoit traîner à la surface de la mer, des lignes armées d^un^fort hameçon garni d'un appât ; les mauves voltigeoient autour, et finissoient , en rasant Teau , par engloutir Tappât et Thameçon. Aussitôt elles s'élevoient verticalement avec rapidité , emportant la ligne qu'on avoit soin de leur lâcher ; enfin, affoiblies par la douleur et les efforts ipi'elles faisoient pour se débarrasser, elles re^ tomboient en pirouettant, toujours attachées à la ligne au moyen de laquelle on les retiroit des flots. On en a pris de cette manière qui avoient jusqu'à cinq pieds d'envergure. Les matelots se sont régalés , et nous-mêmes n'avons pas mangé sans plaisir de ce mets , dont on ne fait aucun cas dans nos ports de la Méditerranée ; peut-être ces mauves sont-elles d'une autre espèce.
A l'occasion de cette chasse, l'un de nos ma* telots italiens, en descendant l'échelle extérieure du bâtiment pour tâcher de saisir une mauve qu'on avoit tuée, tomba à la mer; il ne savoit pas nager. Un Grec son camarade , bon nageur, plongea aussitôt à plusieurs reprises, et parvint à le sauver. Le pauvre Italien , que la frayeur avoit saisi, resta quelque temps sans parler ; reprenant ensuite ses sens , il se jeta à
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genoux devant son libérateur, lui demanda pardon à plusieurs reprises. L^on croyoit que la peur lui faisoit perdre l'esprit ; alors il confessa naïvenient que le jour même il avoit mangé en cachette un poisson dérobé à son camarade. Le Grec , s'étant aperçu du vol , dans sa colère avoit souhaité de voir noyer celui qui s'en étoit rendu coupable : l'Italien crut le souhait accompli lorsqu'il tomba dans l'eau ; mais s'étant re* penti, dit-il, subitement dans cet instant qu'il croyoit être celui de sa mort , il avoit recommandé son âme à Dieu j qui lui avoit sans doute pardonné ; il finit en conjurant son camarade d'en faire autant en faveur de son repentir : le Grec , malin , ne put s'empêcher de rire , et lui pardonna pour cette fois seulement.
Les Grecs, familiarisés dès l'enfance avec l'élément dont ils se jouent, sont pour la plupart excellens nageurs. De l'extrémité des vergues ils se plongeoient dans la mer „ à une grande profondeur, pour ramasser de l'argent qu'on y jetoit ; d'autres passoient sous la quille du bâtiment, et faisoient mille jeuib aussi diver-^ tissans pour eux, qu'ils nous paroissoient dan-^ gereux.
Le 23,, nous sommes enfin entrés dans l' Archi* pel, laissant Cérigo à notre gauche. Nous nous réjouissions , avec l'équipage , d'être entourés de
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ports OÙ nous pouvions nous réfugier en cas de mauvais temps , et surtout de toucher à ces illustres plages où chaque objet réveille un souvenir. Bientôt après , le vent ayant changé , nous avons jeté Tancre à la pointe du promontoire Malio ou Saint- Ange (i). C'étoit la première terre où nous touchions depuis notre départ de France ; nous parcourions des yeux ce pays qui, bien que sauvage, n'en avoit pas moins de charme pour des gens fatigués de la mer. L'aspect de la terre nous ranimoit : nous désirions y débarquer pour marcher sur un sol ferme et stable , pour respirer à Tombre des arbres qui commençoient à se couvrir de feuillage , et nous désaltérer avec une eau fraîche , plaisir dont nous étions privés à bord. La crainte de la peste nous a retenus : il falloit nous informer si ce fléau n'existoit pas dans le pays.
Le capitaine et notre interprète se sont embarqués dans la chaloupe pour aller aux informations ; mais , à leur approche , plusieurs habitans qui les avoient aperçus , se sont enfuis précipitamment« Il n'y avoit point d'habitations de ce côté , et nos députés , ayant manqué leur but , sont revenus , ne rapportant de leur expédition qu'une grosse tortue qu'ils avoient surprise , un
(i) G'eft 1« fameux cap Jlfalea des Grecs.
bouquet de fleurs aromatiques , et quelques herbages et racines. On remit au lendemain à faire une nouvelle tentative si nous restionsàce mouillage , d^ailleurs assez mauvais, comme nous nous en sommes convaincus bientôt ; car dans le milieu de la nuit nous avons été réveillés par les clameurs de Téquipage : le vaisseau chassoit rapidement sur son ancre , et un courant très-fort nous portoit sur les rochers de la côte. Nous nous sommes hâtés de monter sur le pont pour aider à virer le cabestan : des cris plus perçans nous ont annoncé un malheur. En effet, le matelot frère du capitaine , par un zèle inconsidéré , s'étoit penché pour débrouiller le câble , . qui, lui passant tout à coup sur le corps, Tavoit cerné , et l'écrasoit contre le plat-bord , de tout le poids d^une grosse ancre. Aussitôt, sans balancer , on a tranché le câble à coups de hache, et sacrifié l'ancre au salut du pauvre Grec. On s'est éloigné à la hâte des rochers sur lesquels , un moment plus tard, nous aurions échoué , et ce n'est même pas sans danger que nous avons pu, en longeant la côte, nous diriger vers Cérigo, l'antique Cythère.
Ce nom fait naître une foule d'idées agréables ; il rappelle les plus ingénieuses fictions de la mythologie grecque. Cette île fut le séjour de Vénus et des Grâces ; elle fut le témoin des premières
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joaissancesdu ravisseurd^Hélène, de cette beauté funeste qui fit couler tant de pleurs et de sang. En approchant, nos illusions se brisèrent en quelque sorte sur les rochers arides qui bordent cette île. Cependant les voyageurs Font trop dédaignée : nous y avons reconnu avec intérêt la trace des arts antiques. Les habitans, malgré leur profonde ignorance , se rappellent encore leur illustre origine. Là , ils vous montrent les bains de Vénus ou d^Hélène ; c^est une excavation où les vagues s'engouffrent : ici , le point élevé d'où la mère de FAmours'élançoit sur son char traîné par des moineaux ; c'est un tombeau ouvert, taillé à la sommité d'un roc. Plus loin, ils donnent le nomdelavilledeCytbéréeàun amas confus de débris ; enfin , des tronçons de colonnes rongées par le temps indiquent la place du temple de la déesse.
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SUR LA MORËË. ig