LETTRE VIII
Mœurs et usages des Turcs habitans de Malyoisle.
Apres avoir parlé des mœurs simples des Moraïtes nomades , je crois devoir vous faire part de quelques observations relatives à lem^s voisins , les habitans de la ville de Malvoisie. Ces Turcs tiennentle milieu entre les peuples sauvages et les nations policées : leur demi -civilisation leur a enlevé, si je puis m'exprimer ainsi, Técorce de la nature , sans leur donner le poli de Fart. Ils ne possèdent ni les vertus natives , ni les qualités brillantes et factices qui cachent les vices. Leurs iQœurs sont un mélange d^orgueil et de bassesse, décourage etd^apathie. Us donnent tout à Textérieur : on les voit se nourrir de la manière la plus mesquine , et porter des habillemens sur- Aargés de broderies en or faux. Us font parade de pipes garnies d'ambre jaune, d'armes damasquinées en argent ; et leurs enfans vont dans les ^^es absolument nus. On y voit même de jeunes filles presque sans vétemens , quoique la jalousie fasse renfermer les femmes avec le plus grand soin dans des appartemens inaccessibles aux regards,
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OÙ le jour même ne pénètre qu^à travers de petites lucarnes ëlevées, garnies d^un treillage ou de vitraux colorés et dépolis. Leurs maisons sont intérieurement dénuées de tout ornement , des meubles les plus simples, et qui nous semblent les plus nécessaires, et elles sont peintes au dehors de riches couleurs.
Se considérant comme les maîtres du pays , ils s'arrogent sur les Moraïtes Tempire le plus ^absolu : leurs exactions les font redouter et haïr; aussi ne sortent«ils jamais de leurs mai* sons , ne fût-ce que pour se promener dans les rues, quHls ne soient armés d'un poignard et de plusieurs pistolets (i). Apprennent*ils que les Maltais > 4eurs ennemis jurés , ont opéré un débarquement, ou bien que les Magnotes ravagent le pays, ils courent au devant du danger, et combattent avec courage ou plutôt avec une fureur irréfléchie ; rentrent - ils ensuite dans leur ville , ils retombent dans un engourdissement profond; Foisiveté et la paresse font leur bonheur. Ils passent leur vie au café, dans quelque jardin^ sur le bord d'un
(i) <c Sans déibnse dans leurs demeures , sans sûreté dans leurs n Yoyages, les Grecs ne quittoient point les armes ; ils s'acquittoient, » armés, des fonctions de la vie commune, à la manière des Bar- » bares. Lts Athéniens , les premiers , déposèrent les armes , et » prirent des mœurs plus douces. » ( Thucydide , Iïy. I. )
ruisseau , auprès d'une eau jaillissante ou tombante ; ils restent là des journ<^es entières, assis les jambes croisées, fumant leur pipe avec lenteur, et dW air qu'on prendroit pour de la réflexion; savourant goutte à goutte le café, leur boisson favorite, et s'amusant à compter et recompter les grains d'une espèce de chapelet (i) de corail ou de bois de santal qu'ils ont sans cesse entre les mains. J'en ai vu quelquefois qui ont lassé ma patience, par leur flegme et leur immobilité ; je les quittois , et , revenant quelques heures après , je les retrouvois à la même place et dans la même attitude. Lorsqu'ils nous voient promener de long en Jaiçe pour le seul plaisir de faire de l'exercice , ils disent que nous sommes fous , que nous avons l'air de nous fuir nous-mêmes , de pousser devant nous le temps , et de le poursuivre en quelque sorte, tandis qu'eux, beaucoup plus ^ges , savourent tous les instans de leur existence , et les voient s'écouler comme le sable
(1) Ce chapelet, que les Muaulmans Domment tespûi, est composé de quatre-Tiiigt-diz-ii«af petites boules d*agate , de jaspe , <i'ambre , de corail ou d'autre matière précieuse : il y en a même en Paries fines. C'est sur ces chapelets que les Turcs récitent , à plu- ■leurs reprises, les noms ou plutôt les attributs de Dieu, qui se lovent au nombre de quatre-vingt-dix dans TAIcoran. llyacepen- ^ntde ces chapelets qui ont jusqu'à <iiiiq cents grains. (Toderini, ^ /« Littémture tUs Turcs. )
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de lears horloges , dont ils comptent les grains. Ils portent le même esprit de paresse dans les travaux qui exigeroient de FactiYité. J^ai tu , chose à peine croyable, un serrurier assis sur un coussin, la pipe à la bouche , battre tout doucement le fer sur une petite enclume placée entre ses genoux.
Attribuera-t-on cette apathie au climat? C'est cependant le même qui a donne naissance à ces Grecs , le peuple le plus gai , le plus aimable j le plus actif. Et les Grecs modernes, ne les voit-on pas encore, lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes, qu'ils sont loin des yeux de leurs tyrans , se li\Ter à tout le délire de la joie ? Ne cultivent-ils pas même les arts avec enthousiasme ? N'ont-ils pas des po'étes, des peintres, des musiciens , à la vérité assez médiocres , mais auxquels il ne manque qu'un autre théâtre , de l'émulation et de bons maîtres pour devenir des gens à talent? Ne sont-ce pas les Grecs qui couvrent la Méditerranée de leurs flottes marchandes ? Sans cesse en mouvement pour leurs intérêts, ils sont les négocians, les fabricans et les colporteurs de tout le commerce de détail du Levant. Enfin , le sentiment intérieur de leur ancienne gloire n'est pas éteint chez eux ; ils se rappellent Homère : beaucoup d'entre eux le lisent, et les grands noms de leurs an-
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cêtres les font encore tressaillir d^orgueil et de regret. Il est constant néanmoins que le caractère moral des Turcs est Topposé de celui des Grecs. J'ai cherché en vain à expliquer d'une manière satisfaisante cette opposition qui m*a souvent frappé. Je laisse cette matière importante à discuter au moraliste et à Fobservateur éclairé.
L'insouciance des Turcs a fait plus de tort dnx arts que la lime du temps. Ils ne se donnent pas la peine de tailler des pierres ; ils démolissent de superbes édifices antiques , et se servent des matériaux pour construire des bal'aques. J'ai tu les ruines d'un temple de la pins riche architecture, des blocs de granit, des marbres précieux, couverts de bas -reliefs et ^ omemens du plus beau fini, servir à maçonner ^ne digue grossière qui détournoit les eaux <1 un ruisseau pour faire tourner les roues d'un niisérable moulin en bois. Ailleurs, ce sont des ^^olonnes de tous ordres, arrachées à divers nionumens pour servir de soutien au comble d une écurie. Ici , c'est un autel qu'on a creusé ^n forme de mortier, qui sert à dépouiller le grain de son enveloppe ; un tombeau antique dont on a brisé le fond , formera la margelle d'un puits , et un autre servira d'auge où les troupeaux viendront s'abreuver. L'on trouvera.
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d 3 Cul rmdrecctte ÎKtke anxTiircs, qalls aient detmit pour le seul ^aisir de la destmctkm ; ils ne font pas le mal a^ec connoissance de caose , mais pfaitôl par ignorance que de pit^os délibère : enfin , ils sont moins fanatiques el intolërans qu'on ne le pense communément.
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Course dans nntérieur du pays. — Productions naturelles. — Habitations abandonnées. — Rencontre d'un conteur grec. — Metica, histoire moraîte.
INous venons de faire une promenade de plusieurs lieues dans Tintérieur des terres , yers Touyerture des montagnes du fond de la rade.
Ayant suivi long-temps te lit d*un ruisseau qui est à sec , nous Tavons trouvé parsème de débris curieux détachés de la masse des rochers quHl traverse , et y avons reconnu des fragmens de ^anits , d^agates , de spaths colorés , de cristaux , ainsi que plusieurs espèces de marbres qu^on appelle antiques , et dont les carrières sont perdues, tels que le jaune et le vert. Ces mêmes marbres qui se voient en Italie , y ont été transportés de la Grèce , que les Romains ont tant de fois dépouillée pour enrichir l'Occident (i). Je regrette de n'avoir pas recueilli des échan-
(i) Pline, et beaucoup plus tard, Sidoine Apollinaire et Prudence, ont fait mention d'un marbre vert de la Laconie. A propos des marbres antiques dont l'Italie est devenue, depuis plusieurs siides , la carrière unique , l'observation que je fais , que ces marbres
tillons de ces marbres précieux, pour les con-t front er avec ceux que Ton conserve en Italie , et m' assurer, par leur identité, de Teidstence des véritables carrières en Morée,
Nous marchions au milieu d'un pays désert sans apercevoir la moindre trace de culture; seulement nous voyions de distance en distance des habitations abandonnées et; tombant en ruines , entourées de bosquets composés d'arbres fruitiers livrés à la merci du voyageur.
Parvenus dans une vaste plaine couverte dp rejetons de toute espèce qui marquent la fertilité du terrain, nous nous sommes dirigés vers un bois touffu que nous apercevions dan^ Véloignement. Quelle a été notre surprise , de trouver en cet endroit écartç une grande quantité d'orangers et de citronniers chargés de fruits, que nos guides nous ont dit n'appartenir à personne ! Nous avons cueilli avec empressement quelques oranges ; elles étoient petites , la plupart rouges et extrêmen^ent sucrées. Nous nous proposions de revenir en faire une plus ample provision , qui nous sera fort utile en mer. Au milieu de ce verger il existe une fontaine ^^■^■"""""^ ' '■ ' ^■^^"^^■*»
viennent du Levant , n*est pas nouvelle; mais elle confirme celle de^ anciens , et pourroit mettre sur la voie pour découvrir ces carrières depuis si long-temps oubliées. On peut consulter à ce sujet Touvrage de Biaise Cariophilus : De Marmoribus. ( Voyez la note^ pag« 5a. )
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de construction turque, qui fournissoit une source abondante. Autour du réservoir étoient plantés irrégulièrement d^immenses platanes , des orangers , des sycomores et des grenadiers dont les branches s^entrelaçoient en berceau audessus des eaux qui les réfléchissoient, et dont la surface étoit parsemée de leurs jolies fleurs. Cet endroit délicieux flattoit tous les sens à la fois , et nous jouissions paisiblement d^un dou% repos , nous entretenant des causes qui avoient pu faire abandonner Fhabitation construite près de là sur le penchant d'une xolline couverte d'oliviers , lorsqu'un Grec , fort bien vêtu et d'une belle figure, s'est avancé vers nous. Après nous avoir salués cordialement, à la manière orientale, en portant la main à son cœur, il a .étendu son manteau sur le gazon, et s'y est assis les jambes croisées.
Notre interprète l'a questionné sur le sujet de son voyage : il a répondu gaiement qu'il couroit le pays pour son plaisir et celui des autres ; poëte , conteur , musicien , il alloit de ville en ville , chantant des romances , récitant des morceaux de poésies, et faisant des contes; et trouvoit autant de profit que d'agrément dans cette occupation.
Cette rencontre nous a rappelé nos troubar ^purs y ainsi que les rapsodes qui parcouraient
anciennement la Grèce , et chantoient , en s'ac" compagnant de la lyre, les poèmes d'Homère.
Nous nous sommes assis autour de lui, nous disposant à Técouter en silence. Il a prëludé par quelques accords tirés d'un instrument presque semblable à une mandoline, mais plus petit et garni d'un manche fort long : il pin- ^it les cordes avec un morceau d'écaillé de tortue ( Planche XIII). Après avoir exécuté plursieurs morceaux d'une difficulté qui nous a surpris , il a chanté , en s'accompagnant da même instrument, plusieurs airs de différens genres avec beaucoup de goût et d'expression ; tantôt la modulation en étoit douce, langoureuse et triste ; tantôt elle devenoit gaie , vive » emportée. Flatté des applaudissemens que nous lui avons prodigués , il nous a proposé de nous raconter une histoire dont les principaux évé* nemens s'étoient passés à l'endroit où nous nous trouvions.
L'ignorance où nous étions de la langue devoit rendre cette offre inutile pour nous ; mais notre interprète s'est chargé de recueillir les faits marquans de son récit, et de nous en faire jouir en nous les traduisant à mesure. Je serois tenté de croire que cette prétendue histoire n'est qu'un de ces contes faits à pl^aisir pour désennuyer les habitans ^e la ville de
Malvoisie. Après s'être rafraîchi, notre Grec a commencé son récit qu'il interrompoit de temps en temps pour laisser à l'interprète le loisir de nous le traduire. Au reste, lorsque nous avons su à peu près de quoi il étoit question , en suivant ses yeux , ses gestes et l'expression extraordinairement juste de sa physionomie , nous le comprenions presque entièrement, tant il étoit bon pantomime. Il a entremêlé son histoire de plusieurs romances ,^ qu'il a promis de nous donner par écrit. Grâce à ce secours, et à l'excellente mémoire de notre interprète , nous avons pu recueillir et lier les principaux faits de la narration du lafasan , et donner , par ce moyen , une idée de ces sortes de compositions (i).
(i) Dans la première édition des Lettres sur la Marée, nous, ayions^supprimé le récit du lafasan ou conteur grec , qui se trouvoit hors de proportion avec le reste de l'ouvrage. Ce d'est même pas sans avoir long-temps hésité^ que nous Tarons rétabli ^ en le dépouillant néanmoins de tous ses épisodes et de la plus grande partie des stances chanjtées , dont il étoit entremêlé; mais nous avons conservé avec soin tout ce qui pouvoit tendre à peindre les localités , et k faire connottre^ en les mettant en actionj^.lesmœqrset les habijtades d£8 babitans de ces contrées.