‹ Lettres sur la Morée: l'Hellespont et ConstantinopleChapitre 6 sur 13 · MELIC A · texte numérisé non relu

MELIC A

HISTOIBE JMO&ÂÏTE « IMITEE DU 6HBG YULGAIBE.

La fortune est comme une échelle : yoas montez autant d'échelons qu'il vous en faudra descendre; encore ne vous fiez pas à cette trompeuse qui^ souvent ^ vous laisse ' tomber

du fatte, et vous brise dans la chute

Mais quand on se voit au comble de l'affliction, c'est alors qu'il faut es})érer d'être consolé : le plus étroit du défilé est le plus proche de la plaine. Elm. Fbkk (i^t^ue/ierf.)

Les M oraïtes , habitans dé Tantiquè Pëloponèse, ont conservé quelques traces de leur origine ; on retrouve chez eux les mœurs pastorales , et les vertus naturelles de ces Grecs primitifs , dont la civilisation n'avoit pas encore poli les manières , éclairé l'esprit , et peut-être corrompu le cœur.

Mais ce n'est point dans les villes , d'ailleurs soumises au joug pesant des Turcs , qu'on doit chercher le caractère moraïte dans toute sa pureté ; il faut s'enfoncer dans l'intérieur des terres, en des lieux écartés des routes , entourés de montagnes presque inaccessibles, qui servent de barrières naturelles et de remparts à ces

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agrestes vallons. C'est là où se trouvent des peuplades peu nombreuses soumises à Tautorité d'un chef, véritable père de famille ; car tous les individus qui la composent sans nulle communication avec leurs voisins , qu'ils considèrent . souvent comme des ennemis , s'allient entre eux, . et réunis autant par les liens du sang , que par . 1 intérêt commun, cette. intimité toujours crois-- ^«àiite donne à leurs mœurs une teinte patriar- ^^e si bien empreinte dans les livres sacrés, ^t dont on retrouve des traces dans les poésies d'Homère, d'Hésiode et deThéocrite.

Romeco , chef de l'une de ces pleuplades , entraîné d'abord , par une âme ardente et sen- . sible., loin de sa patrie , et après avoir parcouru l'Orient et une partie des contrées occidentales , , ^^vint dans son pays natal avec une fortune accjuise sans fraude dans le commerce maiîtime ; il y rapporta surtout un trésor plus rare et plus jprécieux, des vertus et des connoissances variées . qu'il vouloit rendre utiles à ses compatriotes à moitié barbares.

Il se retira non loin de la ville de Malvoisie, dans une vallée fertile mais écartée ; il défricha cet endroit sauvage où jadis s'élevoit une antique cité dont le nom même est oublié , et c'est avec les débris de monumens de marbre qu'il construisit sa modeste habitation. Les colonnes

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d'un temple servoient de support à ses treilles , un riche sarcophage de réservoir aux eaux d^une source , les tombeaux creusés dans le flanc des rochers lui tenoient lieu de magasins pour conserver le produit de ses récoltes. Qrâces à ses travaux , les moissons de doura et de froment couvrirent bientôt le fond de la vallée ; des oliviers ombrageoient les coteaux, et Ton voyoit croître et mûrir Tamande , la pêche et Torange aux lieux jadis couverts de buissons épineux et d'arbres infertiles.

Déjà plusieurs familles de Moraïtes avoient, quoique à regret , consenti à quitter leurs montagnes , et s'étoient établies dans le voisinage.

Romeco leur apprenoit à manier la charrue ; et, les retenant par les liens de la reconnoissance encore plus que par Tautorité , il polissoit leurs |3iœurs , et les cirilisoit sans les corrompre. Cet homme vertueux méritoit de recueillir le fruit des bienfaits qu'il se plaisoit à répandre ; ses vœux commençoient même à se réaliser , mais cet espoir de bonheur s'évanouit bientôt comme ces feux qui s'élancent de la terre , éclairent un moment l'horizon y et retombent pour ne plus se rallumer.

Une nation du Nord , à peine policée , aiguisoit sur ses rocs glacés les traits qui dévoient lui frayer le chemin de l'asservissement du Pélopo-

nèse ; les Russes méditoient depuis long-temps Cette conquête, et ils étoient secondés par les Vénitiens (i) qui , se rappelant d'avoir été chassés de cette contrée , vouloient encore y déchaîner le lion de Saint-Marc.

Romeco , instruit de ce projet , voyoit avec douleur que la plupart de ses compatriotes , séduits par les brillantes promesses de ces étrangers, croyoient, en s' unissant à eux, assurer par là rindépendance de la Grèce.

Eclairé par l'expérience , il pensoit avec plus de raison qu'on ne recherchoit l'alliance de ses compatriotes que pour les asservir , et considéroit l'appit qu'on leur présentoit comme un piège.

Cependant il communiqua ses idées aux principaux habitans de sa peuplade et à ses voisins, qui consentirent tous à suivre des conseils dictés par la prudence.

Sur ces entrefaites , une flotte formidable traverse la Méditerranée ; mais à peine a- 1- elle atteint les côtes du Péloponèse , que les dieux semblent désavouer cette injuste agression. Une tempête effroyable se prépare, les vents re-

(i) Le conteur parott confoudre ici la guerre de 1770 avec les précédentes. Les Vénitiens n'entrèrent pour rien dans cette dernière gaerre ; d'ailleurs » il n'indique pas l'époque précise à laquelle se rai^rte son récit

Bo LtTtRES

poussent et dispersent les vaisseaux , les vagues leur opposent des montagnes menaçantes, et la foudre frappe la cime de leurs mâts qu'elle brise.

Le plus imprudent de ces navires échoue sur les rochers qui ceignent le Taygète ; mais les marins courageux bravent le danger, et leur industrie le sauve de la destruction. Néanmoins la mer, pour s'apaiser, demande uii sacrifice : une chaloupe, où se trouvoit l'unique enfant du capitaine , devient le jouet des vagues ; et l'infortuné père, du haut de son navire, voit cette frêle embarcation se renverser sur les mariniers : il reconnoît son fils luttant contre la mort qui l'entraîne dans l'abîme.

Les secours qu'on prodigue à ces malheureux sont vains ; et , malgré l'habileté de la manœuvre et le désespoir du capitaine , le vaisseau est entraîné par les courans loin du théâtre de' cette funeste catastrophe.

Alors la mer se calme , rejette et roule sur la plage les cadavres de ses victimes ; Fiorellî seul entre ses compagnons conservoitun souffle de vie ; quelques Moraïtes charitables, accourus sur la côte et témoins de ce naufrage , se hâtèrent de lui donner des secours.

Quand le jeune Vénitien rouvrit les yeux, il fut surpris et presque effrayé de se voir entouré

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de gens inconnus et d^un aspect aussi agreste qu^extraordinaire , et tels qu'on lui avoit représenté les habitans de cette contrée, que les Francs appeloient des sauvages et des brigands ; mais , recohnoissant dans leurs yeux la plus tendre sollicitude et dans leurs soins l'intention de le rendre à la vie , il tourna ses regards vers le ciel , et, portant leurs mains réunies sur son cœur, il chercha par ses gestes, au défaut du langage , à leur témoigner sa gratitude.

Les Moraïtes lui prêtèrent leur appui pour

l'aider à les suivre ; ils le conduisirent vers les

rochers où étoit creusée leur habitation : c'étoit

une vaste grotte où ils reposoient la nuit entou*

rés de leurs troupeaux. En ce moment, les

femmes préparoient leur nourriture auprès du

foyer ; mais , à l'aspect d'un étranger , elles se

hâtèrentde fuir, et s'enfoncèrent dans les réduits

les plus écartés de leur habitation souterraine.

Lorsque Fiorelli eut réchauffé ses membres engourdis par le froid, qu'il eut changé ses vêtemens européens , qui étoient en pièces et trempés par l'eau de la mer, contre la simple tunique grecque , on l'invita à prendre part à un repas grossier dont la nature avoit fait tous les frais , 'et que la faim assaisonnoit mieux que les épices de rinde. Aussitôt après on étendit sur le sol, près du foyer/ des peaux de btebis et des nattes

de feuilles de palmier. Fiorelli prit place sur ce modeste lit , et un sommeil réparateur ferma ses paupières appesanties.

Dès le lendemain, les habitans de la caverne ^ familiarisés avec Tétranger, et ne le considérant plus comme tel , se livrèrent à leurs occupations journalières , auxquelles il prêta lui-même une main maladroite ; néanmoins on sourioit avec bonté à ses efforts , car c^étoit le zèle de la re^* connoissance qui le faisoit agir. Il accompagnoit aussi ses hôtes à la chasse , il leur apprenoit Fart de tendre des pièges aux bêtes sauvages et carnassières , et leur enseignoit les ruses employées par les Européens ; mais il étoit forcé de recon-r noître la supériorité des forces et même de r adresse des Moraïtes dans tous ce3 exercices.

Une vie complètement agreste ne pouvoit plaire long-temps à un jeune homme élevé au milieu des délices et des richesses de la ville souveraine de TAdriatique : aussi désira-t-il bientôt trouver les moyens de rejoindre son père, ce qu'il ne pouvoit exécuter qu'en se rapprochant de la partie de la Morée vers laquelle la flotte devoit se diriger.

Lorsqu'il put prononcer quelques mots dans le langage des Moraïtes , il chercha à exprimer jce désir en nommant la ville de Napoli di Malvasia. Les bons Moraïtes le comprirent , et le

fils de son hôte s^offirit pour lui servir de guide. Avant de quitter cette famille » Fiorelli , pour ajouter à ses témoignages de gratitude , voulut faire accepter à son hôte une somme quUl avoit destinée à cet usage ; mais à l'aspect de cet or, <pii porte l'empreinte du lion de Saint-Marc, le Mdraïte s'écarte avec un mouvement d'horreur, le courroux s'allume dans ses yeux,. et rejetant avec mépris la main qui lui offre le salaire de l'hospitalité , « Nous te l'avons accordée , dit-il , » et non pas vendue ; d'ailleurs Je vois à cet or » que tu es Vénitien ; ce sont ces tyrans des » mers qui m'ont enlevé deux de mes enfans ; » ils gémissent maintenant dans les fers des » chrétiens , plus barbares cent fois que ceux » qu'ils appellent de ce nom. Va, reprends tes » dons ; mais , quoique notre ennemi , tu n'as » rien à craindre, nous respectons encore en i» toi notre hôte , celui qui a partagé le pain et » le sel avec nous. Nous ne souillerons pas Thos- » pitalité par une perfidie ; le ciel a permis que i> nous te sauvions de la mort, nous voulons » t'accorder plus que la vie : la faculté de revoir » les tiens. » Je n'en ferai usage , dit Fiorelli , que pour vous marquer ma '\Tive reconnoissance ; mon père, moi-même^ nous avons quelque crédit parmi nos compatriotes : si vos enfans existent encore , je les rendrai à votre tendresse ,

ils plaideront ma propre cause , et acquitteront ma dette envers vous.

Fiorelli partit aussitôt avec son guide y il traversa la chaîne escarpée des nK)ntagnes habitée» par les Magnoles , et au-delà desquelles la.ville de Malvoisie est située. Partout il trouva la même hospitalité^ parmi les familles errantes de bergers. Vers la fin du quatrième jour, il commença à descendre vers la plaine, et.il aperçut de loin le rocher isolé qui supporte, les hautes tours de NapoU. Encore trop éloigné de cette ville pour se flatter d'y arriver le même soir, son guide le. conduisit vers une maison qui s'élevoit du milieu des arbres de la vallée^ et où ils dévoient demander. Thospitalité. Le guide prit les devants pour annoncer Fiorelli , qui continua seul sa route tracée sur les bordsd'un ruisseau serpentant sous de frais ombrages.

En ce moment les derniers rayons du soleil faisoient élever et répandoient dans les aii^ un nuage de parfums aromatiques ; les oiseaux sembloient le saluer par les plus doux ramages, et le murmure des eaux se joignoit à leurs chants.

Tout à coup une voix qui retentit dans le bocage fit oublier le chant des oiseaux et le murmure de Tonde , car elle étoit plus harmo^ ^nieuse encore (i).

(i) là !• Ufaian chaiiU c» l'accompagnant de la mandolise.

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w Les longs jours d'hiver se sont enfuis avec » leurs tristes nuages, les traits de feu du père »'du jour éclairent et réchauffent de nouveau la »4erre.

» Déjà les insectes ailés se hâtent d'éclore et » voltigent sur la tige des plantes couronnées » d'une jeune verdure ; ils attendent que les » boutons se changent en fleurs, et qu'ils ouvrent » leur calice rempli d'une céleste ambroisie.

» L'hirondelle est revenue avec le printemps ; » elle se joue dans le vague de l'air attiédi et » purgé de vapeurs , elle retrouve le nid qu'elle » avoit construit au-dessus de ma fenêtre, et » ses cris joyeux semblent me remercier du soin » 'que j'en ai pris en son absence.

» "Avec elle revient son fidèle compagnon ; » ils réparent ensemble les brèches que la saison » 'des pluies a faites aux fragiles murailles de » leur demeure , ils ramassent les touffes de » 'laine que les brebis laissent suspendues aux » buissons épineux , et disputent aux zéphirs le

Sa narration est^ comme je Tai déjà dit, entremêlée de plusieurs morceaux de poésies , dont j'ai supprimé le plus grand nombre. Elle est d'ailleurs accentuée dans le genre du récitatif des improYisatenrs italiens ; il l'interrompt aussi , comme ils le font , par quelques accords^ soit pour reprendre haleine , soit poul: se donner le temps de composer la suite de leur fable. Enfin , ce récit devient parfois un véritable chant qu'on peut comparer au récitatif obligé 9 GOr à DOS romances* .

» coton échappé de la graine qui le contenoit;

» Ils en tapissent leur nid et en font une » couche moelleuse où la femelle ya déposer ses » œufs ; son ami , perché sur les branches de 3> Féglantier, Tamuse par son doux gazouille* » ment ; et , s*il s^absente pour chercher sa » pâture , bientôt il revient avec joie la partager » avec sa compagne,

» Mais ses soins redoublent ; il voltige , va » » revient ; les petits sont éclos : ils ont percé » de leur bec efHé les murs lisses de leur pri^* » son; ils secouent déjà leurs ailes couvertes de D duvet, gazouillent à leur tour, et répondent » à leur mère.

» Je jouissois autrefois du bonheur de ce » couple fortuné : ce spectacle m'intéresse enii' core , mais j'en suis émue ; leurs jeux ne me » font plus sourire , leurs caresses portent le » trouble dans mes sens , des soupirs m'op-»

» pressent , et mes yeux se chargent de larmes p brûlantes,

» La joie tumultueuse m'importune ; au mi-?

» lieu de la danse , mes pas se ralentissent , je » m'arrête distraite , rêveuse ; je suis heureuse » cependant : pourquoi donc pleurer? le sais-je ?»

Fiorelli surpris s'arrête ; lui-même il soupire tout bas» et à peine ose-t-il se mouvoir craignant de perdre un seul de ces sons harmonieux ; quoi*

qu^il ne comprenne pas le langage de Tenchanteresse, il devine que c'est celui du sentiment, peut-être même celui de l'amour.

U avance avec précaution , cherche à écarter sans bniit les branches flexibles du laurier-rose ; mais à peine a-t-il eu le temps d'apercevoir une figure angélique, qu'un voile importun la lui dérobe « et la jeune fille , plus prompte et aussi légère que la timide gazelle , fuit épouvantée.

Fiorelli la suit des yeux, il s'avance vers l'habitation ou elle est entrée , et qui est celle où il devoit recevoir l'hospitalité dont il a fait un si touchant essai ; mais il étoit loin de prévoir que cette démarche devoit semer sur le chemin de sa vie quelques roses et une moisson de soucis.

Un vieillard d'un noble aspect, marchant d'un pas assuré , s'avance vers lui et le salue avec l'expressioa de la bonté ; Fiorelli , encore ému de sentimens divers , oubliant qu'il est loin de sa patrie , en parle l'idiome ; il est aussi surpris que charmé d'entendre le Moraïte lui répondre dans le même langage ; alors , pour écarter les soupçons que son costume déguisé pouvoit faire naître , il se hâte de raconter les détails de son naufrage, la manière dont il a été sauvé et accueilli par les habitans des côtes; il cache cependant qu'il faisoit partie de l'expédition dirigée contre le Péloponèse.

Le vertueux Romeco, car c'ëtoit ce chef»

connoissoit déjà les malheur$ de Fiorelli par le récit du guide Moraïte; Textérieur du jeui\e étranger le prévint favorablement ; il lui prodigua les consolations de F amitié , et lui offrit un asile , jusqu'à ce qu'il pût trouver les moyens de retourner dans sa patrie.

Ils entrent dans la maison ; Romeco appelle sa fille ; elle se présente avec la contenance la plus modeste; son voile cachoit en partie sa figure , mais ne pouvoit dérober les grâces de son maintien et la souplesse de ses mouvemens. Elle reconnoît aussitôt le jeune indiscret qui l'aVoit surprise dans le bocage, et qu'elle avoit fui moins par un mouvement de crainte que par un sentiment de pudeur; elle rougit, baisse ses longues paupières; et si la curiosité l'invite encore à lever les yeux, les regards caressans de' Fiorelli la forcent de détourner de nouveau les siens en rougissant davantage.

Son père lui ordonne de tout préparer pour recevoir et fêter son hôte , son ami , car il est celui de tous les malheureux ; la jeune fille se retire emportant dans son cœur une foule de sensations et d'idées nouvelles qu'elle n'ose approfondir.

Melica avoit vu quatorze fois le bosquet se couvrir de feuillage et de fleurs moins fraîche^

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qp'elle. Le printemps Ta voit vue jusqu'alors rire et folâtrer avec ses compagnes ; maintenant les promenades mélancoliques avoient remplacé les jeux; des soupirs vagues avoient succédé aux éclats de la joie , et des désirs inquiets Tagitoient sans cesse.

L'arrivée de Fiorelli mit le comble à son trouble , et fixa ses vœux^, l'Amour, de sa flèche la plus acérée , la blessa pour la vie , et du même trait il atteignit le bel étranger. Melica se trouvet-elle en sa présence , sa contenance est timide , embarrassée, ses yeux sont le plus souvent baissés, ou se détournent pour échapper aux regards de son amant. Parle- t-il , le son de sa vqix fait palpiter son sein, colore ses joues; approche-t-il , elle brûle et frémit; s'il s'éloigne , un poids de glace semble peser sur son cœur , et communiquer à ses membres un subit en-* gourdissement ; des larmes roulent sous ses paupières , ses idées errent sans but fixe , ses regards sont incertains , elle parle sans penser, se tait par distraction , se livre à une rêverie profonde qui a pourtant des charmes , et les pleurs qui ruissellent involontairement sur ses joues , sont le seul remède à Fardeur qui la consume. Cependant Fiorelli n'est pas plus tranquille. Les attraits de la jeune Grecque s'offrent sans cesse à sa pensée , et portent le trouble dans ses

go LETTRES

sens. Il envie le bonheur de cette ceinture qui renferme et qui presse les contours de sa taille .souple et légère , du zéphyr qui fait voltiger les larges plis de sa tunique, et se joue à travers la gaze de son voile et les boucles de ses cheveux. Sa mémoire fidèle lui retrace jusque dans ses songes les contours gracieux de son visage , et ce profil dont les lignes simples et harmonieuses semblent avoir été devinées par Fartiste grec qui a le mieux représenté la déesse de la beauté.

Âvcz-vous jamais aperçu des jeunes filles , les bras entrelacés , courir au sommet d^un coteau dont les rayons du soleil coudiant rasent la cime? Ne les prendriez-vous pas pour les ombres aériennes qu^unc ardente imagination se peint dans son délire ? Leurs pieds semblent détachés du sol, leurs vétemens lumineux ettran$parens voilent à peine leurs formes délicates qui se dessinent sous ces légers tissus, comme le disque de Fastre du jour à travers les vapeurs.

Fiorelli avoit joui de ce coup d'œil enchanteur, pendant que Melica et ses compagnes folâtroient le soir sur les hauteurs qui dominent la vallée ; mais un spectacle plus délicieux encore mit le comble au trouble de ses sens.

11 étoit midi ; la jeune Grecque , fuyant Tar- 4eur. de cette heure brûlante , avoit tourné ses

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pas vers le fond du bocage , et suivant le ruisseau qui y prend sa source , elle étoit arrivée sous un berceau touffu , formé par Tentrelacement des branches de sycomores et de platanes.

Assise sur un rocher tapissé de mousse , et qui è'avançoit dans le lit du ruisseau , elle étoit entourée de nappes argentées qui venoient murmurer h ses pieds. Immobile , on Fauroit prise pour la nymphe des eaux du bocage ; elle en avoit la beauté , la fraîcheur et les grâces.

Fiorelli, guidé par sa rêverie dans ce lieu écarté , avoit aperçu Melica ; surpris, enchanté, il Favoit vue s^asseoir sous le feuillage qui, retombant en panaches au dessus de sa tête , ombrageoit la cascade , et sembloit devoir écarter de ce sanctuaire tout coup d^œil indiscret. Elle se croyoit bien seule dans cette solitude ; toutefois elle regarde autour d^elle, écoute si aucun autre bruit que le gazouillement des oiseaux et le murmure des ondes ne se fait entendre; alors, détachant les bandelettes qui retenoient sa chaussure , serrant avec précaution son léger vêtement autour de ses genoux , elle confie au ruisseau ses pieds délicats , dont la transparence des eaux laisse apercevoir Féclatante blancheur.

Cependantla timide MelicaabandonneFonde^ ti se retire. A peine a-t-elle quitté cette place ^

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que Fiorelli accourt, sHnclîne vers la source; • pour calmer les feux dont ce spectacle - vient d^embraser ses sens; il boit à longs traits de cette eau , si fraîche et si limpide , mais elle lui communique une nouvelle chaleur : car elle semble avoir retenu Timage enchanteresse dont son imagination est frappée. ,

Habitant sous le même toit^ partageant les mêmes occupations, se voyant à toute heure sans obstacle comme sans méfiance , Melica et Fiorelli pouvoient-ils résister à rascendant qui les entrsdnoit Tun vers Pautre? Aussi, sans croire se chercher, se retrouvoient-ils sans cesse. Le lieu qu^ils chérissoient le plus étoit celui de leur première entrevue ; chaque matin , Melica venoit s'asseoir à Fombre mobile des palmiers , auprès du ruisseau bordé de lauriers-rose : là, elle s^abandonnoit à ses douces rêveries , ou bien elle répétoit d'une voix incertaine les mêmes airs qui avouent attiré son amant, et qui le faisoient accourir de nouveau.

En cet endroit , qu'il considéroit comme un asile sacré, Fiorelli avoit parsemé le gazon des plus jolies .fleurs ; il Favoit entouré des plus beaux arbustes ; le noisetier, l'arbousier et le grenadier entrelaçoient leurs branches , et rendoient ce lieu impénétrable aux regards des curieux et aux incursions des bestiaux.

C^est là qu^ils passoient les plus doux momens i de leur existence ; les heures s^écouloient dans les plus agréables entretiens : car au langage , expressif des yeux et de la pantomime, avoit succédé rétude des idiomes qui leur étoient propres, et dont ils s^étoient mutuellement donné des leçons.

Fiorelli récitoit et expliquoit à la jeune Grecque les strophes amoureuses du Tasse et de l'Arioste ; elle-même chantoit ensuite Les stances d^Hafitz (i) et les romances grecques les plus touchantes. Un doux badinage succédoit à cette occupation : une tresse des longs cheveux de Melica se détachoit-elle , son amant offroit.de la tresser de nouveau ; il savoit mêler avec art des fleurs, à sa coiffure, il savoit disposer d^une mamère:nouvelle Jes plis de son voile ;. mais ce n*étoit qu^un prétexte pour toucher à ses cheveux , à ses vêtemens , à sa personne ; ce n'étoit qu'une feinte pour s'approcher plus près d'elle , pour respirer son haleine embaumée. Souvent; pour prix de ses attentions , de son empressement, de; ses leçons, il demandoit un baiser, qu'on lui disputoit d'abord pour en laisser prendre plusieurs ; leurs vœux innocens s'étoient bornés jusqu'alors à ces légères faveurs , quand

(t) Haftts^^oëte p«rsa9y gui a chanté 1m Rose^j «tc>

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un événement imprévu mil le comble à leur amour, à leur imprudence, et commença les jours de leurs malheurs. Ils présidoient souvent aux travaux et aux amusemens des bons Moraïtes. Le soir , lorsque la mer enchaînée par le calme, ne présentoit qu^une surface unie et limpide , une foule de pécheurs se dispersoit sur les côtes. Armés d'un trident, et à la lueur des flambeaux formés de branches résineuses du lentisque , ils entroient en silence dans les eaux de la mer ; le poisson , attiré par la clarté factice , sortoit de ses retraites : alors les pécheurs pouvoient le suivre des yeux jusque dans les ehfoncemens des rochers; là, resserré, et ne pouvant s'échapper, il étoit percé du trident.

Le jeune Vénitien assistoit à cette pèche ; par^ fois embarqué avec Melica, dans une légère caïque , il s'écartoit à dessein de la terre et des pêcheurs; dans le silence de la nuit, seul avec son amante , il la rassuroit par ses caresses, loi déguisoit tous les dangers de sa situation , dangers dont elle ne connoissoit même pas encore le plus redoutable : car elle se livroit avec une confiance virginale aux transports de son amant.

Cependant un soir la caïque avoit été entraînée par les courans , et à leur insu , assez loin de la côte; le vent, d'abord léger, commençoit à rider la surface de la mer; quelles nuages

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passoient rapidement sur le disque de la lune, et sembloient, en les plongeant dans robscurité ^ leur présager un malheur.

lies yents firaîchissoient , et le balancement précipité de la nacelle fit sortir le couple amou-** reux de sa sécurité, et mit fin à leurs trans* ports. Fiorelli jette un regard surpris autour de lai, il n^aperçoit plus la terre qu'à une grande distance , et remarque au loin les yagues blan* chies d'écume qui semblent les menacer.

Il saisit les avirons , espérant être encore à temps de se rapprocher du bord qu'ils ont imprudemment quitté; encouragé par sa mai-*tresse , il rame avec ardeur ; mais Je courant de* venu insurmontable , le porte avec rapidité vers des roches escarpées et menaçantes ; il reconhoît alors qœ ses efforts sont vains ; la terreur de Meliea paralyse ses facultés , glace son courage , il s- abandonne au désespoir : en ce moment, la nacelle heurte sur les brisans, elle s^ouvre et s*enfonce

Le malheureux Fiorelli embrasse son amante que l'effroi avoit privé de ses sens ; il est englouti avec elle. Cependant il ne la quitte point; d'un bras vigoureux il la soutient au dessus des flots, et nageant avec rapidité de l'autre bras, il fend les vagues et se dirige vers la terre , qu'un rayon secourable de la lune lui a fait apercevoir.

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Enfin , il touche le fond , il parvient à gravir rescarpement de la plage ; et à peine y a-t-il dé^ posé son précieux fardeau loin du danger, quHl tombe lui-même anéanti. M elica ne donnoit aucuns signes de vie ; il ranime ses propres forcés pour la serrer contre son sein, pour la réchauffer de son haleine ; il interroge les battemens de son cœur, et sent avec transport qu'il palpite encore , quoique bien foiblement. Il redouble de soins, de caresses : Melica ouvre les yeux, elle reconnoît son amant , le serre contre sa' poitrine ; 5a bouche répond à la sienne , et semble le remercier.

Mais apercevant aussitôt le désordre de ses vétemens imprégnés d'eau , et qui couvrent ses attraits sans les cacher, elle le repousse avec douceur, cherche à s'envelopper de son voilé, se soulève avec peine, et propose à Fiorelli de regagner leur habitation. Appuyée sur lui, elfe marche difficilement; l'obscurité est si profonde, qu'ils désespèrent de pouvoir réconnoître leur route : ils ne savent pas même à quelle distance ils se trouvent de la vallée, et quelle est la direction qu'ils doivent suivre pour y arriver.

Aucun sentier ne se présente ; des roches aiguës retardent leur marche, et les ronces embai'ràssent leurs pas; un peii plus Ibini

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ils sont arrêtés par un rocher escarpé , qui leur offre une grotte; elle peut leur servir d^abri. Accablés de fatigue, ils s'y arrêtent; un moment de repos leur étoit indispensable.

Fiorelli ramasse aux environs, des feuillages dont il fait une couche pour son amante ; il trouve quelques fruits sauvages Ique la main de la Providence semble lui présenter, et une source est là pour les désaltérer.

Ce léger repas les rend à la vie, mais, hélas ! à tous les désirs de Tamour. Comment Melica pouvoit-elle résister à son bien-aimé ! elle lui devoit l'existence Un doux et paisible sommeil leur ôta bientôt toute réflexion comme tout remords.

A peine l'aurore éclaire-t-elle l'entrée de cette grotte , asile des plaisirs , que les oiseaux , par leurs concerts , semblent célébrer la victoire de l'amour et le réveil du couple fortuné ; quelques larmes brillèrent dans les yeux de Melica , au souvenir de sa défaite , les baisers de son amant ks séchèrent : elle cacha dans son sein sa con- £asion, sa rougeur et ses regrets tardifs.

Us sortent enfin de leur retraite : un regard jeté sur la contrée leur fait reconnoître au loin les palmiers qui dominent le bosquet de Thospitàlière vallée; ils se dirigent lentement de ce côté.

La jeune fille tremblante soupire à chaque

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pas qui la rapproche du toit paternel , où elle a passé jusqu^ alors des jours si innooens , et qui va devenir le théâtre de longs malheurs.

Fiorelli prodigue à sa compagne les consolations de Tamour,^ la nomme son épouse, et cherdie à faire renaître dans son âme la sécurité ^ la joie , et il embellit son avenir des roses du bonheur.

Il» ne tardèrent pas à rencontrer des serviteurs qui 1 dispersés sur la côte , avoient passé la nuit â leur recherche; le respectable Ro* meco, gftiâé par leurs cris d^ allégresse, s^avance à la hâte , et mêle â ses embrassemens des larmes que la douleur n'avoit pu lui aiTacher ,. mais qu^en cet instant la joie seule lui fait répandre. Sa fille , dVn air timide , lui présente son libérateur; il ne peut entendre Fexpression dé la reconnoissance paternelle, et recevoir sans, embarras les lo«»nges qu^on lui prodigue.

Le confiant Romeco a voit démêlé sans crainte les sentimens de ces deux jeunes gens , et même il les avoit vus se développer avec plaisir, d^ sirant fixer Fiorelli auprès de lui pour Taider. dans ses {projets de civilisation. Il comptoit^ en l'unissant à sa fille , Tenchaîner à jamais par les* Kens de Tamour et de la. reconnaissance. Eifc effet , le jeune Vénitien paroissoit avoir oublié^ dans les bras de son amante , son père et sa pa-

sua ul moree. 99

trie : il ne respiroit plus que pour Tamour ; ce sentiment remplissoit tout son cœur, et usur* poit la place du devoir.

Il étoit temps néanmoins de prévoir les suites de son imprudente foiblesse , de se faire entièrement connoître à Melica , de lui développer les dangers de leur position , et de lui confier enfin les desseins formés par ses compatriotes sur le Péloponèse. Il lui demanda une entrevue secrète ; elle promit de se trouver, à l'entrée de la nuit , dans le bosquet solitaire.

Fiorelli arriva le premier au rendez -vous :

son âme étoit obsédée d'une sombre mélancolie ; quoiqu'il fût résolu à verser ses plus secrètes pensées dans le sein de son épouse , il hésitoit encore , craignoit de troubler son repos , de déchirer le voile de sécurité qui entouroit son cœur ; et , en Féclairant sur sa position , il trembloit de la rendre malheureuse*

Cependant ne valoit-il pas mieux devancer les événemens , que d'en être accablé , et pré* voir le malheur pour en détourner les atteintes ; en proie à cette incertitude douloureuse , il parcouroit les détours du bocage. Ces lieux qu'il s'étoit plu à embellir, avoient perdu tous leurs charmes , et jLl marchoit au hasard sans rien voir, sans rien entendre.

C'est en vain que le zéphîr courbe les branches

lOO IJETTB£S

fleuries da grenadier , on fait pleuvoir sur ses pas à flocons la neige dn jasmin ; il est insen*^ sible aax charmes de la nature ^ et même aux impressions de Famour» car son amante est déjà près de lui , et il ne la voit pas. Muette de surprise , elle s^arréte et le considère en silence ; de plus en plus inquiète de Faj^arente froideur et de la somlnre rêverie qui ternit ses regards : « FioreUi ^ tu ne m'aimes donc plus ? s'écriej> t-eUe» Ma présence n'a pas fait tressaillir ton » cœur ; tes bras ne s'ouvrent plus pour me re* » cevoir ; ta bouche ne profère nulle exdama-

x> tion de plaisir Fiorelli^ tu ne m'aimes

^ donc plus ? *— Ah , mon amie ^ quel doute » injurieux l c'est de toi , de toi seule , que je » m'occupois ; absente , je te voyois , je te par* » lois , je te consolois ; oui , je te consolois des » maux qui te menacent. — Youdrois-tu m'ai> bandonner?c'estle seul malheur que je craigne. » — Assieds-toi à mes côtes , Melica , et n'in- » terromps pas le récit douloureux que j'ai à » te faire ; tu m'as ouvert ton âme tout en- » tière , il ne doit pas exister de secrets entre » nous , je vais te dévbiler le spectacle de mes » peines passées y et les dangers de notre » avenir. »

Alors il lui parla des liens qui Fattachoient 'à sa patrie : il y a laissé des parens , des amis ;

SUE LA HOHEE. lOf

abandonnera-t^-il tous ces avantages pour s'ensevelir dans un désert avec son amante ? Ellemême j digne de tous les hommages , doit disposer des moyens que la fortune lui offre pour embellir les derniers jours de son père , pour sécher les larmes des malheureux , et fournir de Faliment à celte bienfaisance céleste , qui la fait compatir aux misères humaines.

D'ailleurs , quelque agréable et paisible que soit sa retraite y bientôt elle ne la garantira plus de la fureur des hotnmes ; cette terre fortunée qu'elle aime , parce qu'elle est son berceau , va bientôt être souillée par les crimes de la guerre ; ees arbres qu'elle a planta , ce toit protecteur de son enfance , vont être dévorés par la flamme; elle-même peut-être sera victime d'une solda^ tesque effrénée

Son père , voulant défendre ses foyers , ne pourra résister à une force redoutable , heureux encore s'il peut soustraire sa tête au danger, et aller s'ensevelir au fond des déserts avec les restes sanglans de ses compagnons d'infortune. « Et moi, ajoute-t-il, que pouri*ai-je » seul , au milieu de ces désastres ? Rebelle à ma « patrie ; forcé de combattre mes compatriotes, 3» mon propre père, j'expirerai pour te dé- » fendre , sans pouvoir te préserver des mal- » heurs qui te menacent : ah ! fuycms plutôt

102 liETTHES

» cette terre désolée , fuyons à cette heure , » qu^il en est encore temps ; le peu d'or que je » possède peut favoriser ce projet; confions » aux vents plutôt qu'aux hommes notre forn tune , nos désirs , et Tespoir d'un avenir plus » doux ; une autre contrée te réclame , elle n t'offre une retraite paisible ; étoile venue de » rOrient , ton éclat fera pâlir celui de toutes p nos beautés. »

Melica , penchée sur l'épaule de son ami , un bras passé autour de son cou^ et le visage collé sur sa poitrine qu'elle inondoit de ses larmes , étoit absorbée dans une triste rêverie. '^ Réponds-moi , fille charmante , consens-tu à me suivre ?^^« N'es-tu pas mon msutre , Fio- » relli ? ne suis-je pas à toi tout entière ? ne » peux-tu pas disposer de moi comme de ton » esclave ? Tu me tiendras lieu de tout ; mais » laisse-moi pleurer sur ma patrie , sur mes » compatriotes : je regrette cette terre chérie >» qui va être abreuvée de sang^ mais je la » quitte pour te suivre ; mes yeux , habitués à iy te voir, te verront sans cesse ; tu me rendras » une autre patrie ; mon père surtout ne nous » quittera pas , et je pourrai encore retrouver » le bonheur; mon pays n^est-il pas celui où

» respire mon amant? Mais Romeco con**

» sentira-t-il à cette fuite honteuse ? Il connoît

SUR LA MOHEE. to3

» ton Europe , il la méprise : voudra-t-il y rcn tourner ? Hëlas ! sHl ne part pas , je reste ; tu » ne m^aimerois plus, si je Tabandonnois aux » dangers dont tu m^as fait un si affreux ta-^ » bleau.

» D'ailleurs , pourquoi quitter toi-même nos n contrées ? n'offrent*elles pas assez de peaux » pour ton habillement , assez de laitage pour » te rafraîchir? N^as-tu pas un cœur qui est tout » à toi ? n'es-tu pas aimé par mon père ? Fuyons » ensemble au fond des déserts ; nous y atten- » drons , dans une profonde et inaccessible re« » traite , que les ennemis de notre repos se » soient écoulés comme le torrent d'hiver, alors 3> nous redescendrons dans^ nos plaines : si la i» foudre de la guerre n'a pas respecté ces bo- » cages , nous choisirons un vallon plus écarté ; » et dans la seule société de mon père et de tes » enfans , entourés de nos troupeaux et de » quelques serviteurs fidèles , nous recommen- » cerons une nouvelle , une innocente exis- ^ tence : loin de tous les êtres civilisés , nous » serons plus prèâ du bonheur.

» Mais où m'égare mon inquiétude pour tout » ce qui m'est cher? Les malheurs dont tu m'as » parlé sont peut - être encore loin de nous » atteindre : l'orage est sous un autre horizon , )> le nôtre est calme , et la nature nous sourit. f>

Io4 LETTHES

Elle cessa de parler ; et, regardant son ami avec un sourire mélancolique , elle le pressa sur son cœur; de douces larmes brilloient dans ses yeux qui se portoient tantôt vers le ciel pour l'invoquer, tantôt vers son amant, avec une expression de candeur, de modestie et de douce sécurité. L'astre du soir, qui argentoit son front et ses joues décolorées, la blancheur éclatante de ses vétemens, la faisoient ressembler à cette statue de l'a Pudeur , fruit de l'inspiralion du ciseau antique , et qu'une imagination tendre a placé dans un bocage sacré pour en faire Tobjet de son culte.

Fiorelli , touché de tant de confiance , de dé«vouement et d'amour, étoit sur le point de sacrifier sans retour le devoir au bonheur

lorsque tout à coup le silence de la nuit est troublé par un bruit soudain ; il est répété par l'écho, et à sa dernière vibration succède un second coup qui retentit dans le cœur de Fiorelli , le froisse et le navre de douleur.

« Entends-tu ce bruit , Melica ? c'est celui de » la guerre : Ah ! mes pressentimens ne m'ont » point trompé ; déjà ce tonnerre des hommes » retentit jusque iJans ces paisibles lieux ; voici » le jour terrible qui va éclairer les malheurs » de ta patrie; voici le moment que je redoutois, » où tu ne seras plus en sûreté dans cette re-

SUB l'A MOHEE. Io5

» traite « il te faudra fuir : et moi , fuirai - je » aussi? Oui, c'en est fait, mon premier devoir » est de protéger, de préserver de tout outrage » mon amante , mon épouse , de Taccompa* » gner même , s'il le faut , au fond d'un dé- » sert, et de consacrer mon existence tout eni> tière à Tamour , à l'amitié et à la reconnois- 3» sance. Melica , reçois ici mes sermens , de ne »> point t'abandonner, et de t'adorer jusqu'au

3» trépas Mais, chère Melica, il est temps

» de nous quitter : réveillé peut-être par ce » bruit qui porte la mort dans mon âme , ton » père cherchera sa fille. Allons le retrouver : » Adieu, Melica*, adieu. »

Elle ne peut s'arracher des bras de son amant, elle ne s'en sépare que pour revoler encore vers lui ; un noir pressentiment l'agite , il la rassure, la console ; enfin ils se séparent.

Cependant la flotte, long -temps retenue en mer par les vents contraires , étoit arrivée devantMalvoisie ; les hostilités avoient commencé. Déjà la mort s'élançoit sous toutes les formes des batteries flottantes ; les muraiUes s'écrouloient sous les chocs redoublés des boulets ; pendant la nuit les bombes traçoient dans les airs des arcs de feu qui se croisoient en tous sens sur la ville, et la menaçoient d'un entier incendie. Les habitans exaspérés montroient le

lo6 LETTRES

courage du désespoir; ils incommodoient aussi beaucoup les vaisseaux , et du sommet de la citadelle ils renvoyoient à la flotte une partie des coups et des maux qu^ils en recevoient.

Les ennemis , surpris d^me telle défense , et craignant de ne pouvoir réduire cette malheureuse cité par la force, résolurent d'employer d'autres moyens plus lents, mais plus certains ; ils effectuèrent plusieurs descentes pour interrompre les secours que la place recevoit.des pays voisins, dont il arrivoit sans cesse des vivres et de nouveaux combattans.

Ils échouèrent encore souvent dans ces projets ; mais , Malvoisie étant bâtie sur un rocher isolé , qui ne tient à la terre ferme que par un pont , ils s'attachèrent à couper cette communication pour enfermer les habilans , et les condamner à une famine inévitable. Ils ne réussirent que trop dans cette entreprise : dès lors il leur fut facile de débarquer sur la côte , et de porter le ravage jusque dans l'intérieur du pays.

La vallée solitaire où habitoit Romeco, avoit jusqu'alors été respectée , ou plutôt on l' avoit oubliée ; ce chef avoit néanmoins tout préparé pour sa défense : les plus vaillans de ses compatriotes se réunissoient dans l'intérieur de son habitation ; les autres s'étoient retirés sur des montagnes inaccessibles.

SUR L\ MOREE. IO7

On avoit rassemble des armes, des pirovi* sions ; le soir les ponts-levis étoient soigneusement fermés ; des gardes étoient postés pendant la nuit sur les terrasses d'où Ton pouYoit découvrir le pays à une grande distance.

La position de Fiorelli étoit cruelle ; Taspect an danger qui menaçoit son bienfaiteur , les terx*eurs de son amante qui le conjuroit de la défendre , et lui rappeloit ses sermens , brisoient son cœur , tour k tour flottant entre Tamour , rhonneur , la reconnoissance et le devoir.

Une nuit il promenoit sur les terrasses sa mélancolique incertitude , lorsqu'il vit briller au loin des armes ; il crut même reconnoître la bannière de Saint-Marc , et ne douta pas que Ton ne vînt attaquer ses bienfaiteurs. Désirant les servir malgré eux et à leur insu, il s'échappe sans bruit de la maison par une issue secrète , résolu d^aller au-de vant desY énitiens pour tâcher de détourner le danger qui menaçoit ses hôtes , en leur exposant les bienfaits qu'il en avoit reçus.

n faillit être la victime de son imprudence : les Vénitiens , croyant apercevoir un Moraîte , alloient le sacrifier; mais Fiorelli élève la voix, se fait reconnoître à son langage pour l'un de leurs compatriotes. On le questionne ; il se nomme.... Son père lui-même comman^oit ce

détachement , chargé d'une reconnoissance importante ; quels sont ses transports , de retrou^ ver un fils qu'il pleuroit encore t En cet instant fortuné ils oublient tous deux leurs projets , et se dirigent vers les vaisseaux.

Les premiers cpanchemens de la tendresse étant calmés , Fiorelli raconta de quelle manière il avoit été sauvé du trépas , et quelles obligations il avoit aux bons Moraîites pour lesquels il venoit solliciter protection et clémence. Son père lui promit de faire respecter la vallée hos-« pitalière ; mais lorsque Fiorelli témoigna le désir d'y retourner , le noble Vénitien , qui avoit aisé* ment pénétré le secret des amours de son fils , rejeta sa demande , fut inflexible , et lui défendit de penser désormais à la belle Grecque , que les lois impérieuses de la religion et de l'honneur lui prescrivoient d'oublier.

Fiorelli , en proie au plus violent désespoir, étoit gardé à vue , et ne pouvoit s'écarter des vaisseaux ; insensible aux caresses de son père , il rejetoit les consolations que lui prodiguoient ses amis. Humilié de l'opinion que les M oraïtes dévoient concevoir de sa fuite , sa douleur étoit à son comble lorsqu'il se représentoit Melica, expirant victime de sa faute et de son apparente inconstance.

Cependant la famine étendoit ses ravages et

multiplioit la mort dans la ville assiégée , au point qu'elle fut obligée de capituler. Le père de Fiorelli, voyant son fils, dévoré de la fièvre des regrets, approcher rapidement de la tombe, crut devoir Féloigner, et le chargea de porter dans sa patrie la nouvelle de cette conquête importante. Fiorelli , forcé d'obéir , vit avec désespoir le vaisseau s'éloigner d'une terre où il laissoit la moitié de son existence.

Les habitans de la vallée avoient été aussi surpris qu'indignés de la fuite du perfide étranger ; •mais que devint Melica , lorsque , après avoir cherché en vain son amant dans tous les lieux qu'ils avoient si souvent parcourus ensemble , elle se trouva seule , isolée , et que le nom de Fiorelli, prononcé au milieu des sanglots, ne, le fit plus accourir ?

Egarée , éperdue , elle courut se jeter dans les bras de son père , et lui confia avec ingénuité toute l'étendue de sa faute et de son malheur.

Romeco , outragé dans ce qu'il avoit de plus cher, jure de se venger. Il rassemble aussitôt les plus fidèles de ses amis ; et , après avoir exposé toute la perfidie du coupable Vénitien , il leur propose le serment redoutable contre les traîtres. Non loin de là il existoit des souterrains que les anciens Grecs avoient creusés pour leur servir de dernières demeures ; dans ces hypogées , qui

tlO 1ETTE£S

parfois avoient recelé des familles proscrites, ou les débris sanglans de peuplades persécutées , on voyoit une vaste salle soutenue par de massifs piliers; le jour n'avoit jamais pénétré dans cette enceinte mystérieuse , qui n^étoit connue que d'un petit nombre de Moraïtes. C'est en cet endroit caché dans les entrailles de la terre , et où l'on n'arrivoit que par de longs détours, que le père implacable de Melica conduisit les prÛEhcipaux Moraïtes du canton.

Les flambeaux qui avoient éclairé leur marché furent réunis en un faisceau; celte sombre lueur devoit éclairer une scène horrible. Les amis de Romeco se rassemblèrent en silence autour de leur chef, qui d'une voix tremblante , mais ani- • mée par la fureur, leur rappela les bontés dont il avoit comblé Fiorelli , et le crime dont celui-ci s'étoit rendu coupable. Il n'eut pas besoin de les porter à la vengeance ; un murmure confus, qui présageoit la tempête dont leur âme étoit agitée , lui annonça qu'ils étoient disposés à prêter le serment redoutable.

Alors Rômeco s'arme d'un glaive ; il en tourne la pointe contre lui-même, et fait jaillir son sang; une coupe le recueille, et, toute fumante, il la porte le premier à ses lèvres. Tous jurent sur la coupe de poursuivre le perfide étranger, et de l'immoler aux pieds de ce père outragé ;

tous baignent leurs lèvres dans cet horrible breuvage , qui sembloit exhaler le sentiment de la vengeance. Yengeance ! répètent - ils par trois fois. Ce mot, retentissant sous les voûtes obscures de ces souterrains, fut porté jusqu'aux lieux le» plus reculés , etles mânes de leurs aïeux semblent répondre vengeance ! vengeance !

Au sortir de cette scène d'horreur, les Moraïtes se répandirent dans la contrée. Enivrés de sang, la fureur leur prêta son éloquence ; de tous côtés se rallioîent à eux les peuplades dispersées , et bientôt Komeco eut rassemblé un grand nombre de guerriers, prêts à seconder Fentreprise qu'il méditoit,

Dans le même temps l'escadre des alliés avoit remis à la voile , se dirigeant vers d'autres conquêtes , et Ton n'avoit laissé dans Malvoisie à moitié ruinée qu'une foible garnison.

On croyoit les Moraïtes accablés du coup que la piise de cette ville leur avoit porté , et qui paroissoit avoir retenti comme la foudre sur les plages voisines. Le commandement de cette place , forte encore par sa situation , avoit été laissé au père de Fiorelli.

Romeco , instruit du départ de l'escadre , cnit le moment favorable pour se venger ; le nom de Fiorelli fit croire aux Moraïtes que celui qu^Hs poursuivoient étoit resté exposé à leurs coups ,

et ils se disposèrent à exécuter leurs projets homicides.

Un habitant de Malvoisie qui s'étoit réfugié au milieu des Moraïtes , et dont ils n^avoient point de raison de se défier, offrit de servir de guide aux compagnons de Romeco. Il connois* soit l'entrée d'un aqueduc qui portoit autrefois à la ville les eaux 4'une source. Cette construction, digne, par sa solidité et sa hardiesse, des anciens Grecs, dont les ouwages bravent les siècles , ne servoit plus à Tusage pour lequel elle avoit été originairement destinée. LeMalvoisien étoit sorti de la forteresse par ce chemin ignoré, et dont l'extrémité aboutissoit dans une mosquée bâtie sur les fondations de l'ancien réservoir des eaux de l'aqueduc : la même route pouvoit servir à introduire l'élite des guerriers moraïtes ; mais une difficulté s'opposoit à ce projet (i).

Le pont qui unissoit la ville à la terre ferme .avoit été rompu par les ennemis ; d'ailleurs ils avoient établi une garde dans la tour qui s'éleyoit à son extrémité ; mais que ne peut l'esprit humain , lorsqu'il est mû par le sentiment pro-

(i) La description des lieux est de la plus exacte vérité; il existe beaucoup de constructions anliqi^es^ tant à Malvoisie, que dans les environs. On peut consulter à ce sujet le plan figuré de la radt de Malvoisie» où les lieux dont il est question sont désignés'» le récit du lafasan étant composé d'après les localités.

I^UR LA MORIÉE. Ii3

fond de la haine et de la vengeance ! Romeco imagine un projet qu'il communique aux autres chefs moraïtes ; ils se concertent, et préparent en secret tout ce qui étoit nécessaire pour cette hardie expédition.

La fin d'une journée orageuse , et qui promettoit une nuit semblable, fut choisie pour attaquer les ennemis : ils jouissoient de la plus grande sécurité , ne se doutant pas que la tempête qui attristoit la nature en présageoit une qui devoit leur être encore plus funeste.

Les Moraïtes se rassemblent sur une langue de terre avancée en mer, et qui ne laissoit entre elle et le côté opposé qu'un passage assez étroit pour qu'il fût possible de le traverser à la nage ; le transfuge avoit déjà tenté ce trajet ; il se chargea de porter sur le rivage de Napoli un cordage dont l'extrémité devoit rester dans les mains de Romeco ; il fut accompagné par plusieurs Moraïtes aussi courageux que lui : le ciel étoit toujours couvert de nuages épais , mais la mer étoit peu agitée. Ces généreux guerriers s'y précipitent, fendent les flots avec assurance , et se trouvent bientôt après à l'autre bord. Au signal convenu , Romeco attache au cordage un long câble auquel on avoit lié de distance en distance d'énormes branches d'arbres qui dévoient le soutenir à la surface des eaux ; les Mo-

1 1 4 LETTHES

raïtes , à force de bras , parvinrent à ramener rextrémîté de ce pont volant à Tantre rive , où ils rattachèrent au tronc noueux d'un antique figuier.

Alors tous ces guerriers, portant sur leur tête leur simple vêtement et leurs armes , n'eurent que peu de peine à nager en s'aidant du câble, et se secourant mutuellement jusqu'à l'autre bord. Là, décidés à vaincre Ou à périr, ils ne s'embarrassent plus de la conservation de leur pont, et, suivant en silence le chemin indiqué par leur guide , ils parviennent sans obstacle à l'aqueduc, et de là dans la mosquée, où ils se reposent un moment pour reprendre les forces qui doivent seconder leur courage.

Les habitans de la ville et la garnison jbuissoient de la sécurité la plus parfaite ; seulement quelques gardes distribués sur les remparts et à la porte du commandant , se promenoient en silence ; on n'entendoit d'autres bruits que celui des vents qui agitoient les drapeaux victorieux plantés au sommet des tours , et celui des flots de la mer qui venoient se briser à leurs bases. Pendant cette nuit le gouverneur de la ville, le sévère Fiorelli veilloit lui-même , absorbé dans une sombre méditation. Ses réflexions se portoient tantôt sur le départ forcé de son fils ; il lui sembloit le voir succomber aux angoisses

SUR LA MORES. Ii5

d'un amour malheureux ; tantôt il réflëchissoit aux dangers ^de âa propre situation; enfin les tourmens de Tambition bourreloient son âme d^une poignante inquiétude.

Appuyé sur les bords de la galerie élevée de son palais , il promenoit ensuite ses regards incertains sur la ville , bu les laissoit s'égarer sur la vaste étendue des eaux qui le séparoient de sa patrie , lorsqu'un bruit soiurd , lointain et inaccoutumé , fixe son attention ; il entrevoit k travers les brouillards de la nuit briller des armes

à l'autre rive : il croit y reconnoître une réunion d'hommes ; peu après la mer se trouve coupée par une ligne blanchissante sur laquelle les flots viennent se briser. Enfin tout disparoît , le calnfie renaît , et il attribue cette vision aux jeux de l'imagination inquiète ou aux prestiges de la vue, qui donnent souvent un corps à des objets £mtastiques; ayant même renoué le fil de ses idées y que la distraction avoit un moment rompu,

• et le sommeil appesantissant ses paupières , il

• alloit chercher à réaliser ses projets ambitieux

• dans des rêves flatteurs , lorsqu'il aperçut distinctement la porte'de la mosquée voisine s'ou-

• vrir : surpris , il redouble d'attention , et voit plusieurs hommes armés en sortir avec pré-

' caution.

Alors il ne doute plus qu'il ne se trame quelque

Il6 LETTRES

perfidie contre sa sûreté ; il va lui-même éveiller les principaux officiers qui demeuroient dans son palais , et leur ordonne de courir de poste en poste pour faire mettre les soldats sous les armes. Aux armes ! aux armes ! crie-t-on aussitôt de toute part.

Les Moraïtes , se voyant découverts , ne se dér concertent pas ; ilsforment une phalange serrée , et vont droit au palais du commandant vénitien dans Fespoir d'empêcher les Francs de s'y réunir. Ils sont déjà devant les portes , et cherchent

à les faire céder sous leurs coups. Fiorelli avoit rassemblé autour de sa personne ce qu'il avoit trouvé d'officiers et de soldats, et, voyant que les portes ne peuvent résister long-temps à l'ardeur des assaillans , il les fait ouvrir. Aussitôt une foule imprudente s'y précipite ; mais le ton* nerre s'élance de plusieurs bouches à feu , et dévore nombre de victimes. Les Moraïtes s'arrêtent incertains ; mais Romeco , bravant la mort pour assouvir sa vengeance , les rallie ; il^fond sur les Vénitiens, les renverse sur leurs canons devenus inutiles . Dans la mêlée il cherche, il appelle à grands cris, et défie le perfide Fiorelli. Tout à coup un bruit affreux se fait entendre , la terre tremble sous les pas des combattans, des tourbillons de flammes semblent s'exhaler d'un gouffire , et chassent au loin tous les obs-

SUR LA MOREi;. ifj

tacles. Romeco est renversé , une foulé de ses compagnons est moissonnée , et lé silence le plus effrayantsuccède d^abord à cette explosion meurtrière ; mais bientôt il est troublé par les cris de mort et de désespoir.

Le palais du commandant des Vénitiens étoit devenu le dépôt des armes et des munitions de guerre , et un amas de poudre avoit été renfermé dans un souterrain qui avoit son issue sur le lieu même qui étoit en ce moment le théâtre du carnage. Je ne sais si Taf freux événeinent dû à la déflagration de cette espèce de mine fut un leffet du hasard ou un piège tendu aux Moraïtes ; mais la mort ne choisit pas ses victimes , et fit périr un grand nombre de Francs ; le reste fuit épouvanté, ou se cache; la plupart regagnent précipitamment leurs vaisseaux , et s'y embariquent, déplorant la perte de leur chef; car Fiorelli avoit péri. Romeco n'avoît pas succombé , mais on le retira du milieu des décombres , san-» glant et privé de la vue. Il se consola néanmoins de cette perte , lorsqu'il sut que le même coup avoit tué son ennemi.

La vengeance des Moraïtes étant ainsi assouvie , ils pleurèrent sur le sort de leurs compagnons auxquels ils rendirent les derniers devoirs, et reprirent ensuite le chemin des montagnes , emmenant avec eux leur malheureux chef.

Il 8 LETTRES

Que faisoit la triste Melica pendant cette nuit désastreuse? On lui avoit caché le but de Texpcdition ; en proie à ses réflexions douloureuses , errante dans les bocages qui entouroient sa demeure y naguère si rians^ maintenant si tristes ^ elle étoit indifférente à tout ce qui se passoit autour d'elle , et n'ayoit d'autre sentiment que celui de son amour et de ses peines. Elle avoit aperçu des rassemblemens d'hommes armés , mais çUe croyoit qu'ils ne l'étoient que pour la défense de leurs propriétés , et non pour attaquer un ennemi qu'elle supposoit redoutable. Après avoir passé une partie de la nuit à gémir, l'épuir semept de ses forces la fit tomber dans un sommeil pénible et agité par des songes effrayans , qui se succédoient dans son imagination bouleversée , et qui la réveillèrent enfin ; elle se leva, et résolut d'aller chercher du soulagement auprès de son père ; mais elle ne rencontra dans la maison que des femmes éplorées ; qui lui apprirent le départ de Romeco et des guerriers moraïtes. Aussitôt l'air retentit de ses cris, et à la douleur d'avoir perdu son amant se joignit l'horrible crainte d'être la cause de la mort de son père. Après avoir passé cette journée dans une cruelle anxiété , le soir elle aperçut au loin dans la plaine le reste de la troupe des Moràïtes ; elle court à leur rencontre , leur redemande leur

SUR LA MORIÉE. I ig

chef; on hcsite, elle persiste : on lui découvre alors l'infortuné vieillard , qu'on portoit sur les drapeaux enlevés aux ennemis. Elle vole dans les bras de Romeco , qui de ses foibles mains la repousse.;. . . « Vois , cruelle fille , lui dit-il d'une » voix altérée par la douleur, contemple les » fruits de ta fatale imprudence ; les dieux m'ont » privé de la lumière , mais leur justice suprême » mi'a vengé en même temps de ton séducteur ; » le perfide Fiorelli ne vit plus, et j'emporterai » au moins dans le tombeau cette funeste consô- » lation. » Melica n'existoit déjàplus elle-même ; une sueur froide baigne son front, et elle tombe inanimée

Depuis cet instant fatal le vertueux Romeco, ^ proie aux douleurs que lui causoient ses plaies , et aux peines plus cuisantes que lui fait éprouver son déshoimeur , s'avançoit rapidement vers la tombe.

Melica , désespérée des suites de son imprudente conduite ; en proie aux tourmens de l'inquiétude , des remords et d'un amour malheureux; s'affoiblissant elle-même chaque jour, ne soutenoit son existence douloureuse que dans la crainte d'ôter la vie au fruit d'un instant de délire , et de priver son père des soins qui lui devenoient de plus en plus nécessaires.

Chaque instant de l'éternité est marqué par des

ëvénemens contradictoires : les parques n*atlen» doient , pour trancher les jours du malheureux Romeco , que de pouvoir commencer la trame de ceux de son fils ; la même heure sonna pour le vieillard mourant et le nouveau-né ; elle retentit des derniers soupirs de Fun et des premiers

cris de Tautre Quel moment pour le cœur

d'une fille , d'une mère ! . . . . Melica , combattue entre deux sentimens contraires, ne put y résister ; et son âme , presque détachée de ses liens terrestres, fut sur le point de voler vers 9on éternelle demeure.

Cependant le cri de Pamour maternel fut plus fort que la douleur : les devoirs que son nouvel état lui imposoit , la forcèrent de vivre ; les larmes de la tendresse filiale , sans cesser de couler, devinrent ii;^oins amères , et peu à peu la douce mélancolie remplaça les angoisses de la douleur, Alors elle s'occupa de soins pénibles, mais bien chers à spn cœur : elle fit élever un monument durable consacré aux mânes de ^n père ; elle le plaça dans le même lieu que son amant s'étoit plu à embellir; elle mêla aux arbustes fleuris des arbres funéraires ; et diaque jour elle venoit pleurer sur la tombe qui renfermoit son père et Tombre de son amant.

Les semaines et les mois s'écouloient sans apporter de soulagement à sa douleur , et Fa-

SUR LA MORÏE. 121

bandon dans lequel elle se trouvoit lui deyenoit de jour en jour plus à charge. De trois êtres qui lui avoient fait chérir la vie , deux n^existoient déjà plus pour elle, et sa propre existence ne sembloit attachée qu'à celle de son enfant : sans lai, elle auroit appelé la mort comme le seul remède à ses maux. Pâle , foible , abattu(s , pendant la nuit elle parcouroit d^un pas inégal et lent, les bosquets fleuris de la vallée; elle res^ sembloit à une ombre errante dans TËlysée, séjour de l'étemel repos; et souvent Faurore la sui^renoit dans ses méditations douloureuses.

Mais ce Fiorelli dont elle déploroit la perte , ou , tout au moins , l'inconstance , l'af^t-il réellement oubliée? Son sort est peut-être aussi à plaindre que celui de sa idctime. Revenons sur nos pas, mettons-nous sur ses traces, et suivons* le à partir du moment qu'il fut forcé par son père de quitter les rives du Péloponèse.

Son vaisseau j poussé par un vent favorable , parcourut, dans l'espace de quelques jours, l'étendue de la mer Adriatique , et bientôt parvint à l'entrée de ces rochers qui ceignent le bassin où s'élève Venise. Les marins, joyeux de porter dans leur patrie , la nouvelle glorieuse du succès'de ses armes , éle voient des pavillons à l'extrémité des mâts , et saluoient , en faisant tonner leur artillerie , les forts dispersés sur les lagunes

I2â LETTRES

A peine entré dans le port , Fiorelli se hâta de rendre compte au gouvernement de la république , de la mission dont il étoit chargé , et témoigna le désir de retourner sur le théâtre de la guerre ; mais son père avoit prévenu sa famille de la passion malheureuse de son fils , qu^il traitoit de folie , et avoit engagé ses parens à le retenir auprès d'eux. Aussi les sollicitations du jeune homme furent vaines.

Cependant il n'avoit point oublié la promesse qu'il avoit faite aux Moraïtes nomades , prit des informations sur le sort de leurs compatriotes, qui gémissoient dans les fers; il parvint a les découvrir, et, en prodiguant For, il les rendit à la liberté. Indigné de la contrainte dans laquelle on le tenoit, et prévoyant qu'il ne pourroit quitter la ville que par surprise , il les envoya dans un port de l'Adriatique, peu éloigné, mais hors des domaines de la repu-' blique , et leur donna l'ordre de fréter un bâtiment qui devoit le recevoir lui-même , et protéger sa fuite. Il ne garda auprès de sa personne que l'un des fils de son hôte , Grec adroit , intelligent , qui lui étoit tout dévoué , et devoit le servir dans l'exécution de ses projets.

Sur ces entrefaites, la nouvelle de la mort funeste du père de Fiorelli , et de la reprise de )a ville de Malvoisie par les Moraïtes , arriva à

Venise , apportée par les officiers et les soldats de la garnison, qu'une terreur panique ayoit fait rembarquer sur leurs vaisseaux. Ils cherchèrent à excuser leur lâcheté par un mensonge , et ils répandirent des bruits injurieux à la mémoire de leur chef, publiant partout qu'ils avoient été la victime d'une affreuse trahison.

Ils supposoient que leur commandant, de concett avec son fils, qui avoit long-temps vécu avec les Moraïtes , et profitant des intelligences qu'il avoit conservées avec eux , leur avoit livré la viUe , pendant que ce dernier alloi ta Venise, pour recueillir les richesses de sa famille, au moyen desquelles ils formeroient en Morée un Etat indépendant.

Ils ajoutèrent que la mort de l'un , qui étoit tombé dans le piège tendu à ses seuls compatriotes, n' avoit rien changé aux projets de l'auti'e. En effet , l'empressement de Fiorelli à quitter sa patrie ; le soin qu^il avoit de se défaire de ses propriétés ; le rachat de plusieurs esclaves moraïtes, dans la seule vue de s'en faire un mérite auprès de ce peuple, étoient autant de preuves convaincantes de sa trahison.

Tous ces bruits adroitement calomnieux , répandus avec affectation , et auxquels la maligne oisiveté ajoutoit encore de ncaivelles couleurs, parvinrent bientôt aux oreilles des membres du

sévère gouyernement de la république. H en falloît moins ^ sans doute , pour éveiller son inquiète et soupçonneuse surveillance, et Ton convint aussitôt que Fiorelli seroit arrêté.

Cependant, le fidèle Moraïte qui s^étoit atta* dié à son libérateur de toutes les forces d'une âme sauvage, et dont le bon sens naturel, éclairé par son cœur, avoit su pénétrer le danger de leur situation, parvint aussi à découvrir cet important secret ; il le révèle à Fiorelli , et le fait consentir, xquoique avec peine, à s'éloigner de Venise. Ayant perdu son père , saiis famille et sans amis , puisque la crainte de partager sa disgrâce les avoit dispersés ; détaché désormais de tous les liens que son ingrate patrie avoit rompus , et guidé par le seul intérêt de sa tendresse, il n'avoit plus d'autres désirs que de convaincre les Moraïtes de son innocence, et Melica de son constant amour.

Le soir même, accompagné du fidèle Moraïte , il sort du palais de ses aïeux ; une gondole bien servie le transporte en terre ferme; il y trouve des chevaux qui le mènent , par des routes détournées, vers le port où étoit le vaisseau chargé d'une partie de sa fortune et des Moraïtes qu'il avoit délivrés ; le vent étoit favorable ; on l'attendoit pour omettre à la voile ; l'ancre est levée ; et l'on part aussitôt.

SUR LA MORIÉE. ia5

Cependant Fiorelli tourne un dernier regard vers sa patrie ; des larmes roulent dans ses yeux ; il ne peut , de sang-froid , abandonner les lieux ou s^est écoulée son enfance ; il y laisse les compagnons et les plaisirs de sa jeunesse , de douces habitudes qui s^étoient presque converties en besoins ; il abandonne même une grande partie de ses richesses , pour aller s'ensevelir dans une contrée barbare , dont les mœurs sont si contraires à celles de ses compatriotes, dont la rudesse est aussi âpre que les sites montagneux qu'ils habitent.

Mais Famour l'appelle , l'imprévoyant mais véritable amour, qui dédaigne le luxe des cités, qui se réfugie et se plaît sous le chaume. Il y trouvera moins de politesse , mais plus de franchise; l'ignorance naïve au lieu de la morgue pédantesque ; et les merveilles de la nature lui tiendront lieu de celles des arts. Ses richesses lui permettront d'être le bienfaiteur de toute une contrée; il achèvera l'ouvrage de Romeco; et, uni à une femme charmante, dont les vertus sont adorées par ses compatriotes , et qui sera son intermédiaire avec eux , il aura la douce satis-^ faction de ne voir. autour de lui que des cœurs contens, qui le béniront comme leur protecteur, leur ami , leur ange tutélaire.

Le vent , toujours favorable , éloignoit le vais-

126 LETTEES

seau des Etats vénitiens, et le dirigeoit vers la Morëe ; en peu de temps , on atteint les limites de r Adriatique ; Corfou, Cephallonie et Zanthe disparoissent successiyement , et le front diauve et découpé du Taygète se montre enfin aux regards enchantés des Moraïtes.

A la vue de cette côte chérie , ils font retentir les airs de leurs cris joyeux ; ils vont revoir 4eurs pénates, leurs familles. A peine a-t-on jetéTancre, qu^ils entourent Fiorelli, embrassent ses genoux , mouillent ses mains de leurs lartnes , et lui donnent tous les noms que la tendresse et la vénération leur suggèrent ; ils Tenlèvent doucement dans leurs bras, le portent dans la dbaloupe , et veulent être ses seuls conducteurs. Déjà leiu^s bras vigoureux, dont la joie double les forces , précipitent le jeu des rames ; ils dévorent Tespace sous leurs puissans efforts ; et Fesquif léger vole à la surface de la mer, moins agitée que leurs cœurs.

Les habitans de ce rivage étoient accourus à l'aspect inaccoutumé d'un navire paré de banderoUes flottantes, et arrêté dans un port peu fréquenté, et où nul attrait de curiosité ni de commerce n'attiroit, pour l'ordinaire, les navigateurs. Cependant.ee spectacle, qui n'annonçoit pas des intentions hostiles , les intéresse déjà. Quels sont ensuite leur surprise et leurs

SUR LA MOr:É£. 127

transports , lorsqu'ils s'entendent nommer, qu'ils croient apercevoir et qu'ils reconnoissent en . effet leurs fils , leurs frères , leurs époux , leurs amis qui leur tendent les bras !

Quel doux moment pour Fiorelli, lorsque, mené en triomphe par la troupe des captifs reconnoissans , il touche le rivage, et que ces hommes de la nature expriment a^-ec une éner* gique franchise , leurs sentimens de gratitude et d'amour! Cet instlant fortuné compense toutes les peines, les inquiétudes passées, et semble être d'un heureux présage pour l'avenir.

Son vieux hôte de la caverne , envers lequel il avoit si noblement acquitté la dette de la reconnoissance , réclame avec justice le droit de lui accorder de nouveau l'hospitalité , et, accom-^ pagné de son heureuse famille, il s'achemine vers l'agreste retraite, qui, dans une circonstance funeste, lui a déjà servi d'asile.

Lorsque les premiers transports furent calr mes, Fiorelli questionna avec empressement les Moraïtes sur le sort de la famille de Romeco ; mais ces bergers , dont les relations ne dépassoient pas les limites de la vallée qui les avoit vus naître , restés étrangers aux malheureux événemens qui s'étoient passés dans leur voisitiage , ne purent satisfaire son inquiète curiosité.

Le lendemain , il fait débarquer ce qu'il a

sauTe de sa fortune; lé confie sans crainte aax bons Moraïtes ; récompense généreusement les marins qui ont favorisé sa fuite ; leur recommande la discrétion; leur fait ses adieux , et se dispos^Ji partir lui-même pour la yallée des Palmiers.

Il ne tarda pas , en effet, à se mettre en route , accompagné de son premier guide et des deux fils de son hôte, qu^il a 'sauvés de Tesdavage. Ils sacrifient volontiers à son attjachement pour lui, le plaisir qu^ils auroient eu à rester dans le sein de leur famille, dont ils avoient été si longtemps séparés. Tous sont pleins de jeunesse , de santé et d^espérance. Fiorelli jouit d*avance de sa prochaine réunion avec sa tendre épouse.

Libre de tout soin , il va se consacrer tout entier au bonheur de sa nouvelle famille ; sa fortune lui permettra de répandre Faisance parmi les Moraïtes de la contrée , et de leur procurer les douceurs dWe vie indépendante et industrieuse ; il fondera, en un mot, une colonie . nouvelle quHl enrichira par le commerce et les arts.

Tels sont les privilèges d^une jeune et souvent trompeuse imagination : dans les tableaux qu^eUe nous offre, elle peint Tavenir des plus vives couleurs ; c^est Faurore dW beau jour ; et jamais elle ne prévoit, dans un ciel pur, la possibilité d^un orage.

Après plusieurs jours d'une marche fatigante , nos voyageurs arrivèrent au sommet des montagnes d'où l'on découvre les tours de Malvoisie. Fiorelli ne peut maîtriser son impatience, à l'aspect de ces lieux voisins de l'hospitalière vaUëe : il voudroit, malgré la nuit qui s'avance, continuer sa route ; mais ses guides, harassés de fatigue, et qui ne sont pas exaltés comme lui par le plus tumultueux des sentimens, le supplient de prendre quelque repos dont ils ont tous besoin.

En cet endroit, il existoit une chapelle consacrée à la Panagia, et qui étoit le but des pèle-* rinages de ces cantons. Le portique servoit en même temps d'abri au voyageur fatigué, et au pâtre, qui s'y retiroit pour se garantir de l'ardeur du midi. L'un et l'autre y déposoient leur offrande, et y faisoient leur prière. Un Moraïte venoit d'y arriver pour s'acquitter d'un vœu ( i). Il avoit ^limé la lampe suspendue devant l'autel; l'avoit paré de fleurs; et, agenouillé aux pieds -de la mère du Sauveur du monde , il s'acquittoit avec piété et ferveur des devoirs religieux qu'il s'étoit prescrits. '

(i) L'histoire de ce vœu forme ici un épisode qui se lie d'une manière indirecte avec le sujet principal, mais qui peut, sans inconvénient^ en ôtre détaché sans nuire à la suite du récit des «Tentures de McUca ; nous l'ayons donc supprimé.

t3o LETTRES»

Nos voyageurs remercièrent eux-mêmes la Panagia, et se recommandèrent à sa puissante intercession , pour la réussite de leurs projets. Tous se réunirent ensuite pour faire le repas da soir^ et se questionnèrent mutuellement sur le but de leur voyage .

Mais de quel coup subit autant qu^ affreux Fîorelli n'est-il pas atteint, lorsqu'il apprend de la bouche du Moraïte , les malheurs arrivés dans la vallée des Palmiers ; la mort de Romeco , suite de la trahison d'un perfide étranger , qui , sans égard aux lois sacrées de Thospitalité , les avoit violées, en séduisant Melica ; et comment, après ravoir abandonnée , dévoué à la mort par la peuplade réunie , il n'avoit échappé à la vengeance des Moraïtes que pour être victime d'une nouvelle perfidie qu'il avoit tramée contre eux?

Les compagnons de Fiorelli, reconnoissant l'étendue du danger qui le menace, en frémissent tout en renfermant en eux-mêmes l'expression de leur crainte; ils se contentent de lui jeter un coup d'œil qui exprime leur dévouement , et lui recommande la prudence. Le malheureux jeune homme les comprend , et persiste néanmoins dans une résolution qu'il avoit déjà formée. S' étant assuré que le pieux Moraïte ignoroit la langue devenue familière à ses compagnons de voyage, pendant leur longue captivité.

SUR LA MOREE. l3l

fl leur expliqua une partie de ses projets. On convint que la petite caravane camperoit en cet endroit, assez éloigné des habitations pour ne pas donner des soupçons et porter ombrage, pendant que l'un d'eux iroit à la découverte, pour sonder les intentions des habitans de la vallée , prévenir Melica, et chercher à se la rendre favorable.

Feignant d'avoir besoin lui-même de repos , il invite ses compagnons à s'y livrer ; et, comme ils ne se doutoient pas de ses projets, ils ne tardent pas à être plongés dans un profond sommeil.

L'imprudent Fiorelli attendoit ce moment pour s'échapper avec précaution et sans bruit , et des qu'il s'est assez éloigné pour n'être pas entendu , alors il s'achemine à la hâte vers la vallée, par un chemin tracé au milieu d'une forêt de chênes verts et de lauriers , promenade charmante et solitaire où il s'étoit égaré mainte fois avec sa bien -aimée, et qui lui offroit à diaque pas de doux souvenirs : les dangers qui l'entourent n'ont pas même le pouvoir de les détruire.

Dans le cours de cette même nuit, la triste Melica, en proie à de fâcheux pressentimens , étoit obsédée par des songes confus ; ils présentoient à son imagination des tableaux dispa-

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rates. Il lui sembloit entendre tantôt des concerts d'allégresse, tantôt les vociférations de la rage. Elle planoit sur les mers, entraînée par le charme des accens de son époux qui Tappelle ; elle vole, elle approche; mais il fuit toujours en lui faisant signe du haut d'un navire ; et, au moment où elle alloit le rejoindre , un son lugubre se fait entendre , et le fantôme s'évanouit. Le moment d'après , elle revoit Fiorelli entouré d^assassins , qui font briller sur sa tête leurs fers homicides; elle accourt, se précipite pour le sauver : le songe cesse ; mais à son réveil , fatiguée de ces cruels pressentimens, elle descend de sa couche solitaire , jette un coup d'œil attendri sur le berceau où repose le fruit de ses amours, effleure de ses lèvres décolorées le front de l'innocente créature , qui goûte les douceurs d'un paisible repos, et semble lui sourire.

La triste Melica sort de sa demeure , traverse , à la lueur des étoiles, les vergers qui séparent l'habitation des vivans du champ de la mort : bientôt elle entre dans le bois de cyprès , et s'enfonce sous leur ombre épaissse et silencieuse.

L'inconstant zéphyr semble vouloir ralentir sa, marche et la détourner de sa résolution.

Il fait serpenter derrière elle les longs plis de son feretgé, les extrémités de son voile, et les tresses négligées de ses longs cheveux ; il marque

SUR LA MOREif:. i33

le contour de sa taille flexible comme la jeune branche du laurier- rose.

Elle s'arrête un moment sur les bords du ruisseau , pour y puiser une eau limpide qui coule pour ne plus revenir : elle soupire ; son bonheur s'est écoulé comme cette onde !

Melîca arrive enfin au tombeau : Fange de la mort ombrage de ses ailes la blancheur du marbre. Ce monument n'est point recouvert d'une froide pierre ; une couche de terre où <:roissent quelques fleurs , cache sous ses germes féconds les ravages de la destruction. ( PL Xlf^.)

Elle soulève d'une main tremblante le vase qu'elle a apporté , et arrose les fleurs auxquelles la nature a prodigué les nuances les plus variées et les plus! suaves parfums%

L'épouse infortunée se prosterne ensuite sur les degrés de marbre; sa douleur concentrée s'exhale, se soulage par des larmes amères ; et, du milieu des sanglots , elle laisse échapper ces paroles : « Ombre respectable d'un père que j'ai » précipité dans la tombe , pardonne à ta fille » repentante; prends pitié de ses remords; et, » du haut du séjour dés justes, fais descendre sur » son coupable cœur le soufile de la miséricorde » et de la consolation. »

Et s'adressant ensuite aux mânes de son amant :

t34 LETTRES

« O toi qui ne fis qu'apparoître un instant sur » la terre , réjouie par ta présence , tu as passé y> comme ces lis que le vent brûlant du Midi » dessèche le même matin qui les voit éclore !

» La vigne, protégée par le peuplier qu'elle » embrasse, croît avec lui, et soutient à son » tour son bienfaiteur, lorsque son tronc est » privé de verdure et de sève. Mes embrasse- » mens et mes caresses n^ont pu te sauver du » trépas.

» Mais tu ne m'es pas enlevé tout entier ; » j^ai respiré ton souffle ; ton âme s'est mêlée à » la mienne, et elles ne quitteront ma dépouille » mortelle que pour rester confondues dans » réternité.

» Plaintive tourterelle , qui d'un vol inquiet » parcourt les branches de ces noirs cyprès , tu » cherches peut-être le compagnon qu'on t'a » ravi. Joins tes accens mélancoliques aux expres- » sions de ma douleur : ainsi que toi, mes pensées » errent sans cesse autour de cette tombe.

» Le vent s'élève : il semble gémir en péné- » trant l'épais feuillage; il courbe ces pavots, » et balance en murmurant leur tête élevée .

»' Je veux Içs cueillir ces pavots ; j'en formerai » un bouquet que je placerai sur mon cœur :

» peut-être leur vapeur soporifique endormirait t-elle mes sens et ma douleur.

SUR LA MOREE. l35

» Qu'elle est heureuse cette rose qui s'épa- » nouit à Taspect du soleil levant ! Elle ne surw vit pas à ses derniers rayons. J'ai puisé la vie » dans tes premiers regards ; tu n'es plus , et » moi j'existe encore ! »

A ces mots , qui expirent sur ses lèvres , elle tombe presque inanimée sur les marches du monument ; mais le souvenir de son fils la rend à la vie.

£n cet instant, l'étoile du matin commence à pâlir ; une clarté plus vive s'élance de l'Orient , brille à travers les vapeurs du matin , et semble chasser devant elle les songes effrayans, les . ombres plaintives , les pales craintes et les fantômes qui assiègent l'imagination en proie à la mélancolie.

Melica va quitter le tombeau.* « Adieu, bril- » lantes fleurs , adieu , sombre feuillage , s'écrie- » t-ellé : ce n'est pas pour long-temps que je » vous quitte; demain, que dis -je, chaque » matin vous me reverrez , et je reviendrai avec I» l'aurore mêler mes pleurs à sa bienfaisante » rosée. »

Tout à coup le feuillage s'agite ; une voix lointaine semble répondre aux derniers accens de Melica ; elle s'arrête stupéfaite , car elle a cru reconnoître la voix de son amant ; elle écoute , et l'haleine des vents lui apporte ces motâ : « Me-

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» lica, sèche tes larmes, ton époux respire ; il » vit pour t'adorer, tu le reverras bientôt, au-

» jourd'hui peut-être ce 'soir, sur la plage

j> déserte , auprès de la caverne mystérieuse. »

C'est la voix de Fiorelli , elle ne peut en douter; elle veut lui répondre; mais le saisissement la rend muette ; elle voudroit s'élancer vers lui, ses genoux tremblans ploient; elle touche le gazon humide, et ne peut qu'étendre ses bras vers le Ciel pour lui demander la confirmation de son bonheur.

Cependant , pourquoi son époux ne s'est-il pas montré? A-t-elle été abusée par une illusion trompeuse ? ou peut-être son imagination frappée lui a fait prendre ses vœux pour la réalité. Elle reste long-temps dans cette incertitude douloureuse, et retourne enfin dans son habitation, où elle compte avec anxiété toutes les heures de cette longue journée.

Elle hésite encore lorsqu'elle voit la fin du jour s'approcher. Se rendra-t-elle où son cœur l'appelle ? Peut-être un piège l'y attend , et que lui importe? que craint-elle désormais? N'at-elle pas perdu tout son bonheur ? Que peut-il lui arriver de pire ? La mort ! Elle l'a si souvent désirée ; mais son enfant a besoin de ses soins maternels ; elle s'arrête indécise. Si cependant son époux lui-même! Cette idée absorbe

SUR LA MOREË. iSy

toutes ses facultés , fixe ses irrésolutions ; elle part précipitamment. Déjà elle étoit à la moitié de sa course , sans s'apercevoir que des nuages menaçans lui déroboient les derniers rayons du soleil. Un vent impétueux sMlève, et fait jaillir les flots sur le rivage ; à tout instant ils Tatteignent , et semblent vouloir lui disputer ie passage ; mais rien ne l'arrête , un instinct secret la guide , la pousse en avant. La tempête éclate, des torrens de pluie s'échappent des nuages , l'eau se mêle à la sueur dont ses cheveux sont trempés ; ils sont rabattus sur son visage ; ses vêtemens , qui sont pénétrés, glacent ses membres et embarrassent sa marche ; enfin , à l'aspect de la caverne , ses forces l'abandonnent , elle s'appuie sur le même rocher, où, dans une situation presque semblable , elle a été portée mourante par son amant.

Hélas! ce fut là que, rendue à la vie pour connoître l'amour, le délire de la passion , l'excès de la félicité , bientôt après elle a gémi sur la perte de sa vertu. Tous ces souvenirs pèsent sur son cœur , bouleversent ses sens ; mais son trouble est à son comble , lorsque , à travers l'obscurité, elle croit voir un homme s'avancer lentement du fond de la grotte : il approche , elle tressaille ; un éclair entr'ouvre la nue ; son éclat brille sur le front de son

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amant, et le lui fait reconnoître. Lui-même aperçoit Melica , et arrive assez à temps pour la recevoir sur son sein, car elle a succombé à tant d^agitations et de fatigues.

Elle fut long-temps privée de ses sens ; enfin , les caresses de Fiorelli la rappellent à la vie : elle ouvre les yeux, mais ses yeux et son esprit égaré ne le reconnoissent plus. Est-ce un songe ? dit-elle ; où suis-je ? dans le séjour des ombres bienheureuses?N'ai-}e point vu...? Non, il ne se peut! N'est-il pas mort? ne m'a-t-il pas laissée seule sur cette terre mouillée de mes larmes ? Ce n'est point sa voix que j'ai entendue ; c'est celle de la tempête , qui retentit encore dans mon cœur. D'ailleurs, si c'étoit lui, m'eût-il abandonnée une seconde fois ? ne sait-il pas que son fils n'a pas reçu ce soir les baisers de sa mère ? Il ne s'est point endormi sur mes genoux. Le pauvre enfant ! Il m'appelle..... Ah ! j'y vais , j'y cours. Où m'a égarée une fausse espé-* rance ? J'ai tout bravé , la nature en courroux , la nuit. Maintenant où suis-je ? que me veut-on ? Et , s'adressant à Fiorelli , qu'elle ne reconnoît pas : Bon Moraïte , lui dit-elle , qui t'a appris que j'étois ici? Ah!.... tu as pensé que j'avois besoin de ton bras pour me soutenir. En effet ,

je suis bien fatiguée ! Aide-moi Marchons....

Je ne puis ; mes forces m'abandonnent , et ce-

SUR LA MORES. l3g

pendant il faut bien que j^aille embrasser mon fils qui m'attend sans doute pour se livrer au sommeil. Et moi aussi, je vais bientôt m^èndormir. Il est vrai que ce sera du sommeil de la mort Mais ta main innocente viendra répandre quelques fleurs sur ma tombe. J'en ai tant, et si souvent, parsemé celle de Tingrat qui m'abandonne ! Paix ! n'est-il pas ton père ? Prie poiu: lui et pour' moi

Fiorelli maudissoit son imprudente impatience ; il cherchoit , par ses caresses et ses discours , à ramener le calme dans le cœur de sa trop sensible amie, et à dissiper le trouble dont son esprit étoit agité ; mais elle ne répondoit que machinalement à ses soins empressés, vouloit lui échapper, et s'efforçoit de hâter sa marche pour se rapprocher de son habitation.

Aussitôt qu'elle en aperçut le faîte , elle quitta le bras de son amant ; et , malgré sa fatigue , l'agitation de ses sens lui donne de nouvelles forces : elle s'élance, en courant à travers la vallée , arrive et tombe exténuée auprès du berceau de son fils.

Fiorelli, n'osant suivre Melica jusque dans sa retraite , en parcourut pendant quelque temps les alentours, écoutant si rien d'extraordinaire pe lui manifestoit le besoin de ses secours ; alors

nulle considération ne Teût arrête , et , bravant tous les dangers , il se seroit livré lui-même à ses ennemis. Cependant , pour éviter de nourellcs alarmes à sa malheureuse amie , il réfléchit à sa propre situation , regretta d^avoir abandonné si long-temps ses compagnons de voyage , qui , seuls , pouvoient lui servir de garans. Il dirigeoit déjà sa marche vers Tendroit où ils Fattendoient sans doute avec la plus vive impatience , lorsqu'il aperçut, à travers Tobscurité, plusieurs gens armés. Il est obligé , pour les éviter , de tourner vers le rivage , se hâtant de regagner la caverne qu'il venoit de quitter, et où il croit être à l'abri de toute recherche.

Il avoit déjà été reconnu dès le matin par un Moraïte qui avoit donné l'éveil à ses compatriotes, en mettant le feu aux signaux disposés à cet effet à la sommité des rochers ; cette annonce d'un imminent danger, ou de quelque événement extraordinaire, avoit attiré et rassemblé les habitans des environs , qui tous se dirigeoient vers les mêmes souterrains où nous les avons vus jurer la perte du coupable Vénitien.

Celui-ci , retiré dans la grotte mystérieuse , alloit s'y livrer au repos en attendant qu'il pût trouver le moyen de rejoindre ses compagnons, lorsqu'il entendit le bruit des pas d'une troupe nombreuse qui s'avançoit vers sa retraite ; il

SUR LA MOREE. l4l

cherche un renfoncement qu'il avoit remarqué » et où il espère pouvoir se cacher; les Moraïtes ayancent de ce côté; il recule toujours, trouve un passage étroit , tortueux , et croit voir son salut dans cet heureux hasard; mais il entend qu'on le suit par le même chemin ; et , malgré l'obscurité , il précipite sa marche : enfin , une foible lueur , qui apparoît dans le lointain , le guide et l'attire. Une réflexion l'arrête ; Ne vat-il pas se livrer lui-même à ses persécuteurs ? Il hésite s'il doit avancer davantage. Les gens qui le suivent ne lui laissent pas le choix : entre deux dangers également redoutables, il préfère le plus éloigné. Le passage s'élargit, et une pente douce le mène enfin dans une vaste salle , où il voit , à la lueur des flambeaux , un rassemblement de Moraïtes qui jettent des cris d'étonnement et d'une joie féroce à l'aspect inattendu de leur victime. Ils l'entourent en tumulte , l'accablant de leur nombre, le chargent de liens et d'outrages : tous sont d'avis de mettre à exécution un jugement trop long -temps retardé , et que la Providence semble approuver en leur livrant leur ennemi.

Le Malvoisien , qui avoit joué le principal rôle dans l'expulsion des Vénitiens , ayant acquis un grand crédit dans la peuplade depuis la mort de Romeco , et qui espéroit lui succéder en épousant

t^H LE

sa fille , devint ici Taccusateur de Fiorelli : il rappelle les bontés hospitalières dont Romcco avoit comblé le perfide étranger, Tingratitude dont il l'aroit payé , sa fuite , sa réunion avec leurs ennemis , le piège horrible dont le chef et une partie des Moraïtes avoient été victimes; enfin, son apparition furtive dans ces lieux souillés par ses crimes , annoriçoit quHl venoit en commettre de nouveaux; mais la Providence avoit permis que , tombé dans ses propres filets, il vînt chercher une punition si bien méritée*

Le Malvoisien conclut à l'exécution de Tarrêt de mort prononcé par les anciens de la peuplade ; et , faisant briller Thomicide candgiar aux yeux de l'assemblée, il fait retentir le cri de vengeance.

Fiorelli veut répondre à ses accusateurs, leur

découvrir la vérité , leur épargner un crime

Les préventions sont trop fortes ; la haine a jeté de trop profondes racines , et de nouveaux cris de vengeance s'élèvent contre lui. Cependant on décide que le jour doit éclairer son supplice. C'est, aux yeux de toute la peuplade assemblée , et sur la tombe de Romeco , que son meurtrier doit perdre la vie. Après lui avoir ôté tout, moyen de salut, et posté quelques gardes chargés de veiller aux issues de la caverne , les Mo-^

SUR lA MOREE. 14Ï

raïtes se retirent en le chargeant de menaces et le malédic lions.

Resté seul , Fiorelli promène ses regards sur ces horribles lieux éclairés par une lampe , jadis consacrée aux cérémonies funéraires ; il aperçoit sur la table de pierre des traces de sang ; c'est celui que Timplacable Romeco a répandu, et qui a scellé le serment de mort juré contre l'innocent fugitif. A cette vue un froid mortel le

saisit; de lugubres pensées l'obsèdent Si

près du bonheur, de sa tendre épouse, de son enfant ! car il avoit entendu Melica prononcer, au milieu de ses gémissemens, le nom de l'innocente créature qui leur doit l'existence Et

il va périr victime d'un crime involontaire , qu'il venoit réparer par le don de sa main et le dévouement de sa vie entière au bonheur den Moraïtes !

Les heures silencieuses de la nuit s'écoulent, marquées par une succession d'idées sinistres ; ei^n , il entend retentir , dans les détours de ces lieux souterrains , les pas et les vociférations d'une foule impatiente ; et , croyant inutile désormais de faire de nouveaux efforts pour leur expliquer sa triste destinée , il se prépare à subir son sort avec courage et résignation.

La nuit avoit été sans repos pour Melica; un affreux délire ne lui avoit pas permis de i!assem-*

144 LETTRES y

bler ses idées , lorsque les premiers rayons da jour Tinrent éclairer le berceau de son enfant , qni lai sourit en lui tendant les bras. A cette douce vue elle sort de sa longue agcmie ; ses sens se calment : elle interroge sa mémoire ; le souvenir de Tapparition de son amant la frappe ; ses pensées s^éclaircissent de plus en plus; et, pour se convaincre de la réalité de cette vision , elle sort de sa retraite , interroge ceux quVlle rencontre; ils la fuient, ou lui répondent en hésitant.... Elle entrevoit Thorrible vérité qa*on veut encore lui dissimuler, leur redemande à grands cris son époux, et court éperdue.

On eniraînoit Fiorelli vers le lieu de son supplice ; Melica perce la foule , pâiètre jusqu^à lui, Fentoure de ses bras, le baigne de ses larmes, et se tourne vers ses bourreaux : « C'est moi , » s'écrie-t-elle , c'est mon père que vous vou- » lez venger ; eh ! ne lui ai-je pas déjà par- » donné, et du haut du cielRomeco lui-même , >> oubliant toute haine , ordonne la misérit> corde.... D'ailleurs, êtes-vous certains qu'il » est coupable ? S'il Tétoit, seroit-il revenu » parmi nous , seul , désarmé , sans méfiance ? » Il accouroit , je n'en doute pas , pour expier ^> ses torts , si toutefois il en a eu ; il venoit , » mon cœur me le dit, pour me rendre l'hon- » neur , et pleurer avec moi sur le tombeau de

SUR LA MORES. l45

» mon père : impitoyables, sourds à mes prières, » si vous le sacrifiez, pensez -vous que je lui » survive ; mon sang , le sang innocent de mon » fils se mêlera à celui de mon époux , et retôm-

» bera sur vos têtes coupables »

Un mouvement subit agite l'assemblée : des clameurs éloignées se font entendre , et. Ton voit accourir à travers la campagne deux Moraïtes haletans et couverts de poussière ; ils agitent au-dessus de leur tête la toile déployée de leur coiffure ; la foule s'ouvre à leur passage ; ce sont les compagnons de Fiorelli qui s'écrient , avec l'expression la plus franche et la plus énergique : « C'est notre sauveur, notre » ami , notre frère que vous allez assassiner ; » nous sommes ses garans, et nous offrons » notre vie , si nous né prouvons pas son in- » nocence. » Alors ils racontent quel est le motif généreux qui a engagé Fiorelli à quitter la vallée hospitalière , la violence qui lui a été faite par son père , son voyage à Venise , dont leur délivrance a été le fruit ; enfin son arrivée dans la Morée , guidé par le seul désir de consacrer sa forlune et son existence à sa chère Melica et à sa peuplade.

Ce témoignage non équivoque dans la bouche de leurs compatriotes, a porté la conviction dans Pâme de ces hommes ii^ascibles, mais

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justes ; ils passent soudaînçment de la fureur à rhilaritë : ils alloient égorger Fiorélli ; ils le comblent de caresses , lui expriment leurs regrets , le délivrent de ses liens , et reconduisent les deux époux en faisant . retentir les airs de cris de joie et de chants d'hyménée.

Le ruisseau qui embellissoit la prairie , et fertilisoit ses rivages , grossi par les torrens d'hiver, franchit ses bords, entraîne tout sur ^on passage , et couvre la plaine de débris et de deuil ; mais ces ravages ne sont que passagers : la chaleur printanière ayant achevé de tarir la surabondance des eaux , elles rentrent dans leur lit accoutumé , retrouvent leur transparence , et coulent paisiblement au milieu des gazons et des fleurs qu'elles font renaître.

C'est ainsi que la vie des amans dont nous Tenons de tracer les infortunes , après avoir été éprouvée par des revers momentanés , va reprendre sa sérénité primitive , et s'écouler dans la paisible jouissance d'un bonheur qu'ils vont partager avec tout ce qui les entoure.

Après s'être unis par des liens consacrés par la religion , Fiorélli et Melica réalisèrent les projets du vertueux Romeco , en faisant jouir ses compatriotes des fruits de la civilisation ; ils leur procurèrent l'aisance sans trop étendre leurs besoins, respectèrent leur croyance en les fai-

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sant renoncer aux pratiques superstitieuses ; ils adoucirent leurs mœurs, sansêleur ôter la franchise et la naïveté ; enfin ils n'éclairèrent leur esprit qu^autant qu'il le falloit pour ne pas corrompre leur cœur ; et , leur faisant goûter les charmes de la vertu , ils assurèrent leur félicité. Le conteur grec termine par cette péroraison : « Maintenant que nous avons conduit le couple fortuné à travers les dangers et les vicissitudes dans le port secourable qui étoit le terme du voyage de leur jeunesse , tranquille sur leur sort, nous allons nous reposer nous-même, et reprendre haleine , car il nous reste à fournir la suite de notre carrière ; en effet , que l'on ne croie pas que l'ange du bonheur, qui plane en ce moment sur cet heureux coin de terre , n'ait plus à combattre le ténébreux Esraïl qui lui dispute sans cesse la destinée des mortels : il doit même un jour avoir l'avantage ; si l'on en juge par les traces de dévastation qui nous en^ tourent : les eaux de cette fontaine , si pures autrefois, sont obstruées dans leur cours ; les arbres que l'on ne taille plus , offrent à peine assez de fruits pour rafraîchir le voyageur égaré dans ces solitudes ; enfin cette maison qui a été habitée par la paix et le contentement, tombe en ruine, et ne sert plus d'asile qu'aux animaux sauvages et malfaisans.

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» Une autre fois vous apprendrez la cause de tous ces désastre^ , si mon premier récit tous a offert quelque intérêt , et que vous m'en demandiez la suite ; en attendant , que Dieu tous conduise , que toutes les portes de la félicité vous soient ouvertes , et que vos songes même ne vous offrent que de flatteuses illusions. » ^

C'est ainsi que les conteurs de l'Orient soutiennent l'attention de leurs auditeurs , en promettant la suite des aventures de leurs héro& ; ils font durer leurs histoires aussi long-temps qu'ils le peuvent, s'assurant par ce moyen un nombreux auditoire , et des rétributions proportionnées à l'intérêt qu'ils ont su inspirer. On )uge bien que nous n'avons pas voulu courir le risque d'un nouveau conte, qui n'auroit peutêtre pas été encore le dernier ; nous avons donc remercié le lafasan; chacun de nous lui ayant donné quelques paras , il s'est levé , a repris son manteau ; et , jetant sa mandoline en bandoulière sur son épaule , il s'est remis gaiement en jroute pour aller enchanter, ou, ce qui revient souvent au même pour eux, endormir les Turcs désœuvrés qui habitent Malvoisie.

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Musique yocale des Grecs.

QUOIQUE contrariés dans nos projets, retenus loin du but de notre voyage , et impatiens de remettre en mer, nous passons néanmoins notre temps agréablement ; nous faisons presque tous les jours des promenades à terre. Tantôt nous visitons d^anciens débris , dont nous cherchons à deviner le plan de construction et Tusage ; tantôt nous parcourons des vallées écartées , où la nature présente les accidens les plus variés , les formes les plus âpres ou les sites les plus agréables. Nous allons aussi quelquefois à la ville de Malvoisie étudier les mœurs des habitans.

Enfin , le soir, nous embarquant sur la chaloupe , nous parcourons les côtes , et les faisons retende nos chansons , tandis que le mouvement cadencé des rames marque la mesure.

. Lorsqu^un vent léger ride la mer, nous nous abandonnons à Timpulsion de la voile, et écoutons en silence la douce mélodie des hymnes que les Grecs adressent à la Vierge. Ces chants religieux ont quelque chose de touchant dans leur

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simplicité ; ils donnent une idée des anciens airs grecs , dont ils conservent peut-être le caractère , de même que le grec vulgaire a retenu en partie la prononciation modulée et la douceur de la langue de Démosthène et de Pindare. Ce charme est dû à la mélodie plus qu^à Tharmonie. Les Grecs chantent rarement en parties , ou s'ils le font, le motif de Tair n'est point étouffé sous la richesse des accompagnemens. Ces motifs^ je les ai retrouvés quelquefois en Italie , et même dans notre patrie : ce sont ceux qui se gravent dans la mémoire avec le plus de facilité , parce qu'ils sont d'une mélodie simple , et qu'ils expriment un sentiment. Mais l'avouerai-)e ? lorsqu'en Grèce , dans mes promenades à la campagne à la fin d'un beau jour, j'entendois au loin les voix de quelques jeunes paysannes agenouillées devant une chapelle isolée , et ornée seulement de festons de jasmin et de bouquets qu'elle! venoient de cueiUir , alors je ralentissois mes pas, je craignois de troubler cet acte religieux, et me tenois à l'écart. Ces accords que la nature seule inspiroit, ces pieux accens qui sembloient traverser le vague de l'air pour arriver jusques à l'Etemel, me représentoient les concerts des anges ; j'étois attendri , et me joignois mentalement à leurs prières. Ce culte naïf m'inspiroit autant de respect que la plus pompeuse cérémonie. En effet,

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est-il un plus beau temple qu'une vaste contrée parée des bienfaits de la Divinité ? Quelle est la voûte comparable à celle d'un ciel étoile? Ce silence précurseur du repos de la nuit n'est - il pas plus touchant que les sons de l'orgue et d'un nombreux orchestre? Ces villageois, qui viennent remercier le Ciel d'une existence que la médio* crité de leurs désirs leur fait paroître si douce , ne valent-ils pas mieux, aux yeux de la Divinité » que ces riches fastueux qui paroissent dans les temples pour obéir à l'usage plutôt qu'à la voix de leur conscience ? C'est moins dans les villes que dans les champs qu'il faut chercher la religion ; elle fuit le faste et le bruit; elle aime la solitude et le recueillement.

La musique turque ou plutôt celle des Grecs modemesn'estsans doute, comme tous les autres arts , que la copie pâle et décolorée de la musique des anciens ; elle n'en produit pas moins chez eux de vives impressions, qui sont même partagées jusqu'à un certain point par les étrangers ; et miladi Montagne , qui en avoit fait une étude particulière, la préféroit même à la musique italienne .

Nous pourrions expliquer cette espèce d'engouement , en supposant que l'une est le produit des combinaisons les plus savantes de l'art , tandis que l'autre , tout en oubliant les règles , a con-

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serve Tinspiralion de la nature , dont on retrouve en quelque sorte le cri plutôt que le chant. En effet, il y a plus de véritable mélodie que d'harmonie dans la musique des Orientaux , et c'est ce qui en fait le plus grand charme. Le chant surtout possède cet avantage , qui doit être mieux apprécié, que nous ne pouvons le foire , par ceux qui comprennent la langue.

. En effet, les plus beaux accords, dit Jean- Jacques Rousseau (i), ainsi que les plus belles couleurs , peuvent porter aux sens une impression agréable , et rien de plus ; mais les accens de la voix passent à l'âme , car ils sont l'expression naturelle des passions , et, en les peignant, ils les excitent. C'est par eux que la musique devient oratoire, éloquente, imitative ; ils en forment le langage. C'est par eux qu'elle peint à l'imagination les objets , qu'elle porte au cœur les sentimens. La mélodie est dans la musique ce qu'est le dessin dans la peinture ; l'harmonie n'y fait que l'effet des couleurs ; c'est par le chant, non par les accords , que les sons ont de l'expression, du feu, de la vie; c'est le chant seul qui leur donne les effets moraux qui font toute l'énergie de la musique. En un mot, le seul phy-

(i) J. J. Rousseau^ Œuures complètes , vol. XVI, Exam, de deux principes.

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sique de l'art se réduit à bien peu de chose , et rharmonie ne passe pas au delà.

Je ne citerai qu'un trait de l'influence de la musique sur les Orientaux, et il faut que le pouvoir qu'elle c-xerce sur leurs cœurs soit bien puissant, pour avoir touché celui d'un conquérant. Le cruel Amurat , ayant assiégé et pris Bagdad , donna ordre d'égorger trente mille Persans qui avoient mis bas les armes (i). Dans le nombre de ces malheureux il se'trouvoit un musicien , qui supplia l'officier turc de suspendre pour un moment sa mort , et de lui permettre de parler à l'empereur. On le mena en présence d' Amurat, qui lui demanda ce qu'il avoit à dire, « Très- » sublime empereur , dit-il , ne souffre pas qu'un » art aussi excellent que Test la musique , périsse » aujourd'hui avec Schahculi; je n'ai nul regret » à la vie , pour la vie même , mais seulement » pour l'amour de la musique , dont je n'ai pu » atteindre encore toutes les profondeurs.Laisse- » moi travailler à me perfectionner dans cet art » divin ; et si je suis assez heureux pour arriver » au point où j aspire, je me croirai mieux par- » tagé que si je possédois ton empire. »

On lui permit de donner un essai de ses talens. Aussitôt , semblable au chantre d'Ilion , il

(i) Cantemir^ Histoire Ottomane,

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prit un scheschdar (i), et , accompagnant sa voix decet instrument, il chanta d^un ton si pathétique la prise tragique de Bagdad et le triomphe d' Amurat , que ce prince fondit en larmes , et continua d^étre attendri aussi long-temps que le . musicien se fit entendre. L'empereur, à sa considération , ordonna non seulement qu^on sauvât la vie à ceux qui n'étoient pas encore exécutés , mais de plus qu^on leur rendît la liberté. Amurat voulut retenir le musicien auprès de lui , et en fit un très-grand cas.

(i) Sorte de psaltérion qui ressemble k la harpe ^ et qpi a sil cordes de chaque câté.

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