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aspect fort pittoresque {Planche XP^ ) ; elle est construite sur plusieurs rochers pyramidaux , qui forment amphithéâtre autour du port, et portent , sur leur cime , des moulins à vent d'une structure particulière, et armes de six à huit ailes. Les maisons sont presque toutes bâties en pierre , et à peu près sur le même plan ; elles sont carrées , percées d'un petit nombre de fenêtres, et n'ont guère qu'un étage; quelques imes sont couvertes de toits à l'italienne ; mais la plupart se terminent en terrasse : elles sont enduites de chaux ; cet enduit leur donne un air de propreté , et les détache nettement du fond de verdure qui les environne, et de la teinte brune du rocher qui leur sert de fondement. Le port est petit , mais profond et bien abrité ; les vaisseaux peuvent approcher au bord du rivage , et s'amarrer aux quais, qui sont beaux et construits avec d'autant plus de solidité , que le roc en forme le soubassement. On y distingue des galeries couvertes , servant de promenade , et où sont des magasins bien fournis.
Au moment où nous jetions l'ancre , plusieurs bâtimens hydriotes mettoient à la voile : tout ëtoit en mouvement ; le quai étoit bordé d'habitans ; des femmes gamissoient les hauteurs , agitoient leurs schalls , et par des cris répétés , par des signes expressifs , faisoient leurs adieux à
leurs maris on à leurs amans. Pour les aperce- Toir plus long-temps, elles montoient soccessi- Tement sur les lieux les plus élevés. Lesbâtimens étoient pavoises : des papas alloient de Fim à Fantre dans des dialoupes ornées, donner leur bénédiction, asperger le pont, et faire des prières pour llieureux succès du Toyage : officiers, matelots, passagers, tous étoient à genoux. Il la proue, devant Timage de la Panagiaj entourée de cierges et de fleurs. Cette cérémonie paroissoit se faire avec beaucoup d^ordre et de recueillement; et quand les prêtres se rembarquoientdans les chaloupes, on les saluoit par des salves d^artillerie , auxquelles répondoit le carillon des cloches des églises.
Notre qualité de Français nous a procuré un accueil peu favorable. Aussitôt que nous avons touché la terre, une foule d^enfans nous a assaillis à coups de pierres, et poursuivis jusqu'à un café où nous nous sommes réfugiés.
Nous avons demandé la cause de cette réception inhospitalière : on nous a dit que les Hydriotes, ayant apporté du blé à Marseille, dans le temps de la disette, avoient été assez mal payés. Je ne sais jusqu'à quel point il faut ajouter foi à cette inculpation ; car, depuis cette époque, les habitans d'Hydra sont plus riches, et ont augmenté le nombre de leurs vaisseaux. Notre
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capitaine les a menacés de la colère du capitanpacha; mais ils n^en ont tenu aucun compte.
Il paroît qu'ils craignent peu les Turcs. Le capitaine s'étant transporté chez les magistrats de la ville , pour se plaindre de l'insulte qui nous avoit été faite , on s'est contenté de nous offrir des gardes pour nous accompagner, sans réaliser cette offre. Nous avions, comme vous savez, perdu au cap Saint-Ange une ancre qui nous étoit fort utile ; nous désirions la remplacer à Hydra, et le capitaine en fit la demande au nom de la Sublime-Porte. Les Hydriotes ont répondu qu'ils consentoient volontiers à nous la fournir, pourvu qu'on leur en payât la valeur en argent ; ils ont refuse des bons surConstantinople. On leur a dit de réfléchir à ce refus , qui pouvoit les compromettre : on a insisté pour avoir une prompte décision , le vent nous étant favorable , et la mission dont nous étions chargés ne pouvant souffrir de délai ; ils ont répondu gravement : La mer cous est ouçerte. On leur a encore fait observer qu'ils se rendoient par là responsables des événemens fâcheux qui , faute de cette ancre, pouvoient nous arriver. Dieu est bon; il cous conduira y ont -ils répondu, toujours avec le même sang froid et le même laconisme : c'est là tout ce qu'on a pu tirer d'eux
Mous avons été visiter la principale église
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( PlanchtXVl ), dont Taspect nous avoit frappes en entrant dans le port. C'est un bâtiment en forme de parallélogramme, isolé et renfermé dans un cloître de la même forme , percé d'arcades soutenues par des colonnes. Ce cloître sert de logement aux prêtres : on monte plusieurs marches pour arriver au péristyle de Téglise, qui est également orné de colonnes de marbre blanc , lesquelles soutiennent des voûtes d'arête : la façade est percée de trois portes. En entrant, nous avons été surpris et enchantés de la mar gnificence de Féglise. Le maître-autel, la chaire, les stalles, sont dorés et sculptés avec délicatesse ; le sanctuaire est séparé de la nef par une espèce de grille ornée de pilastres de marbre, et de riches arabesques en bois , où sont encadrés des tableaux et images de Saints, dont quelques uns sont peints sur des fonds également dorés. Ces tableaux qui paroissent anciens, sont d'un dessin médiocre ; mais les figures ont quelque style , sont bien drapées , et les couleurs surtout nous ont paru d'une conservation parfaite. Ils sont peints en détrempe revêtue d'un beau vernis.
Cette manière de peindre , qui étoit celle des siècles antérieurs à la découverte tie la peinture
à rhuile , et peut-être celle de l'antiquité , est encore pratiquée dans tout le Levant. Il existe , au dessus des portes et sur les côtés de l'église ,
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à Teau , il a été impossible de nous en procurer en assez grande abondance ; celle qui existé dans des citernes ou des puits ^ est en petite quantité et à peine suffisante pour la consommation des habitans : aussi avons-nous envoyé nos chaloupes en chercher en terre ferme.
On nous a parlé d^un puits renommé , qui se trouve hors de la ville , et à une grande élévation ; nous y avons été : il paroît être l'ouvrage des anciens ; il est vaste , profond , construit solidement, et disposé de manière à permettre d'y descendre dans certaines occasions. Lorsque nous y sommes arrivés, il étoit entouré de femmes qui y puisoient de Teau, à force de bras, dans des vases de cuivre attachés àTextrémité de longues cordes. Parmi ces femmes, il y en avoit d'assez jolies; mais elles étoient toutes extrêmement brunes. Leur costume n'a rien de particulier , si ce n'est qu'elles vont le visage découvert, et qu'elles ne portent qu'un grand voile qui, posé sur leur tête, s'attache seulement sous le menton , et tombe en larges plis derrière leurs épaules.
Nous avons remarqué avec surprise des enfans déjà grands, qui couroient absolument nus sur le rivage, et notre étonnemént a redoublé en voyant de jeunes filles de huit ou neuf ans , qui n'avoieht d'autre vêtement que leurs longs che-
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veux. Elles se méloient aux jeux des jeunes garçons, plongeoient dans la mer, nageoient fort bien , et, pour se sécher, venoient se rouler dans le sable ; aussi , leur peau , exposée conti* nuellement au soleil, étoit-elle presque noire. L^île d^Hydra diffère de la plupart des autres îles de la Grèce , où l'on ne trouve qu'un peuple dégénéré et rampant sous une domination étrangère , pauvre au milieu d'tln pays riche , triste et maladif sous un climat balsamique. A flydra, on reconnoît le caractère grec dans toute son énergie : les Hydriotes sont gais , vigoureux et actifs. Leur ville s'agrandit tous les jours; les maisons , propres , aérées , font présumer une honnête abondance , et même un certain luxe.
On y voit des magasins remplis des produits de l'industrie et du commerce; un temple d'une architecture élégante , revêtu de marbre , et dont l'intérieur est richement décoré. Une foule de vaisseaux remplissent le port, visitent fré*quemment les côtes voisines de l'île , ou vont porter au loin les productions de l'Europe , de l'Asie , de l'Afrique , et même les riches superfluités de l'Inde. Ce sont les Hydriotes qui approvisionnent Constahtinople et les Echelles du Levant; qui font jouir la patrie commune des biens dispersés dans ses colonies : ils y apportent les oranges de Malte, les parfums et
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le café de T Arabie, le riz d'Egypte, ri/i?à;?ii55fl de Zante, Fhuile dltalie et de Provence^ les dattes de F Asie mineure , les produits de3 manufactures de France, et les colifichets de Venise: ce sont eux enfin qui font le commerce presque exclusif des grains. Les Hydriotes, à peu près indépendans , ne paient qu'un faible tribut à la Porte-Ottomane. Les Turcs retirent trop d'avantages de ce pays , pour songer à l'asservir entièrement. Hydra et Ipsera, autre île indépendante (i), leur fournissent leurs meilleurs matelots, et même la plus grande partie de leurs officiers de marine. Ces insulaires , faisant toute leur vie le commerce du cabotage , connoissent parfaitement les côtes de la Méditerranée , et acquièrent, dans ces voyages d'autres connoissances pratiques assez étendues. Il est vrai que la théorie leur manque , et qu'ils se hasardent rarement en pleine mer ; mais cela , je crois , tient plus à une habitude qui leur a été transmise de temps immémorial, et à la petitesse de leurs embarcations , qu'à une pusillanimité dont on ne peut guère les accuser. En diverses circonstances, ils ont montré beaucoup de cou* rage et de présence d'esprit.
(i) On peu^ voir les détails que M. Pouqueville donne sur cette petite ile de l'Archipel , tom. h', chap. xlyu, pag. 525.
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Telle est la différence des Grecs d'Hydra avec leurs voisins de terre-ferme : telle est l'influence du gouvernement sur les mœurs et la félicité des peuples. L'Hydriote travaille pour lui - même , trouve dans sa patrie un refuge assuré ; il n^est pas troublé dans la jouissance de la fortune quHl a acquise par son industrie.
Cette île est un rocher stérile ; il n'y existe ni bosquets ni jardins , pas même un ruisseau ; néanmoins on y remarque avec «surprise et mtérêt un peuple intelligent , actif et heureux. Le Turc , avare et insouciant , meurt de misère et d^ennui au milieu des trésors d'une nature libérale , et le Grec libre convertit ses rochers en une mine féconde.
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en rapprochant de notre description de File d'Hydra les notions intéressantes qu'a données , sur cette île , un homme de lettres , Grec d'origine , mais naturalisé Français , dont le mérite est bien connu. Voici une partie de ce qu'on lit dians un opuscule de M. Goray , publié il y a quelques années (i).
« Avant la guerre de 1769 , entre les Turcs et
(i) Mémoire sur l'état actuel de la dviUsation dans la Gi^ee^ lu à la Société des Observateurs de rhomme, le 16 oivose an XI (6 janvier i8o3 ), par Coray, docteur en médecine^ et membre de ladite Société , pag. aS et suir.
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les Russes , les insulaires de l'Archipel ne commerçoient qu'avec des vaisseaux de médiocre grandeur. Accoutumés à faire le cabotage d'île en île , leurs plus longs voyages se bomoient à la mer Noire ou à l'Egypte. Mais à cette époque, une nouvelle direction du comimerce , de nouvelles richesses répandues parmi la nation , et la diminution d'autorité du gouvernement turc , ont inspiré à quelques insulaires l'idée de fabriquer des vaisseaux marchands à l'imitation et à la manière des Européens. Soit ignorance , soit mépris y soit enfin le besoin et la commodité de trouver chez les Grecs y pour l'armement de la marine turque, les matelots que l'on chercheroit en vain chez cette nation, la Porte , quoique naturellement ombrageuse, n'a fait aucune attention à la naissance de cette marine marchande ; bien plus , on prétend que dans le commencement elle l'a même en quelque sorte favorisée. Quoi qu'il en soit , la marine actuelle des îles n'appartient qu'à des Grecs , et , depuis les patrons jusques aux mousses, elle n'est montée que par des Grecs : de là les insulaires de l'Archipel , à parler en général , ont acquis une énergie d'âme inconnue à leur nation, depuis qu'elle a perdu sa liberté. Maîtres d'un grand nombre d'excellens voiliers fabriqués par leurs propres mains d'une manière aussi sofide
qu^élégante , et montes par des marins le plus souvent unis par le lien du sang, ou par des alliances » ils peuvent , à la moindre crainte d^une oppression extraordinaire , y embarquer le reste de leurs familles , et aller s'offrir à la première pation qui auroit le bon esprit d^accepter un pré- ^eptde cette importance. îl n'y a pas long-temps que Ton a entendu dire par dçs capitaines de rîle d^Jiydra , ce que Thémistocle , à la tête d'une armée navale, bien inférieure assurément à la marine actuelle de ces, insulaires, disoit à Tamiral corinthien, qui lui reprochoit la destruction d'Athènes par les Perses : JNous aurons une terre et une pairie tant que nous serons en possession de deuœ cents ççisseaua: armés.
(Hérodote, liv. viii, pag. 6i.)
» Parmi les insulaires possesseurs de vaisseaux, les habitans d'Hydra tiennent le premier rang; ils offrent à l'observateur des détails sur leurs réglemens de marine , sur leur manière de vivre et de se gouverner , soit pendant leurs voyages , soit dans File même , d'autant plus jcurieux que ces Hydriotes sont encore dans une profonde ignorance, malgré les efforts qu'ils font depuis quelque temps pour en sortir.
» Située au sud-est du Péloponèse , à environ trois lieues de la côte , l'île d'Hydra ne produit presque rien, et ses habitais cherchent d'au-
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tant moins à lui faire produire quelque chose ; que par leur navigation ils sont en état de se procurer toutes les denrées nécessaires à la yie, souvent à meilleur prix qu^on ne peut les avoir dans le pays même d^où elles viennent.
» Jusqu'à répoque de la guerre des Russes contre les Turcs , les Hydriotes , comme les autres Grecs, se bomoient au commerce de l'Archipel , de la mer Noire , et quelquefois de l'Egypte. Lorsque les Turcs rentrèrent en possession du Péloponèse , abandonné par les Russes , une très-grande partie des habitans de ce malheureux pays , pour se soustraire à la vengeance des Turcs, abandonna précipitamment ses foyers , et chercha son salut dans Vémigration , en se réfugiant où les circonstances et la position géographique permettoient à chacun de chercher un asile. Les voituriers de ces proscrits furent pour la plupart des Hydriotes, et rîle d'Hydra fut un des asiles où un trèsgrand nombre de Péloponésiens se rendirent avec leurs familles et tous les effets qu'ils n'étoient point forcés d'abandonner aux Turcs.
Ces nouveaux colons , transportés d'un sol qui produit tout , sur un rocher couvert pour ainsi dire de bruyères , se virent réduits à l'unique ressource du commerce , et s'y livrèrent d'autant plus volontiers , qu'ils se trouvoient placés
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parmi des marins fort experts dans le cabotage, et dignes de toute leur confiance par une réputation de bonne foi justement acquise. Encore aujourd'hui , les capitaines Hydriotes ne connoissent guères , dans leur cabotage de l'Archipel, ce qu'on appelle, dans le commerce, les connoissemens. On leur confie des sommes considérables d'argent monnoyé, dans des sacs notés de la marque des propriétaires , et accompagnés d'une simple lettre d'avis. Arrivés au lieu de leur destination, ils distribuent les lettres et les sacs; et, loin que l'on puisse citer aucun exemple de malversation, il est arrivé que des sacs d'argent restés , faute de réclamation , pendant deux et trois ans dans la caisse du capitaine, ont étérendus aux propriétaires , dans le même état qu'ils avoient été consignés.
» Enrichis par les événemens désastreux du Péloponèse, et par le commerce des lïouveaux colons , les Hydriotes n'ont songé qu'à agrandir, à Tenvi l'un de l'autre, leurs vaisseaux, et à entreprendre des voyages de plus long cours. On a vu ces nouveaux Argonautes dans tous les ports de l'Italie, de la France ( qu'ils ont approvisionnés de blé dans le temps de la disette ), de la Baltique , et jusques en Amérique. Ces voyages supposent au moins quelque instruction proportionnée aux périls d'une longue na-
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vigation. A proprement parler , ils n'en ont encore aucune : en attendant, ils y suppléent par des pilotes européens, mais seulement à Tégard des Echelles où ils abordent pour la première fois ; car ailleurs ils suppléent à Tinstruction par le courage et la hardiesse , fruits des réglemens de marine qui leur sont propres , et d'une éducation singulière , vraisemblablement pareille à celle des anciens navigateurs grecs. Obligés d'en venir souvent aux mains avec les Algériens , contre lesquels le gouvernement turc ne peut et souvent ne veut point les protéger, les Hydriotes arment leurs vaisseaux en course. Chaque bâtimentporte depuis huit jusqu'àtrente canons , et il est monté par un nombre de trentecinq à soixante-dix hommes , tous ordinaire* ment au-dessous de quarante ans , sans compter cinq ou six enfans, dont le plus âgé n'a que dix ans : on y en rencontre quelquefois même qui n'ont pas six ans. Après avoir prélevé les intérêts du capital employé pour la cargaison du vaisseau , la moitié des profits qui , depuis quelques années , ont été considérables , appartient au propriétaire du navire ; le reste est partagé par portions égales entre l'équipage, sans en excepter les enfans. Le but de ce partage est d'intéresser également l'équipage au succès du voyage , et , quant aux enfans , de les mettre en
état de nourrir leurs familles s'ils venoient à perdre leurs pères, et de leur faciliter les moyens de se marier jeunes. En effet , par cette prévoyance , la population de Tîle diHydray depuis vingt-cinq ans , s'est accrue d'une manière extraordinaire. Lés garçons s'y marient à dix-huit ou vingt ans, et les filles à douze. Il s'agit maintenant d'enseigner l'art , ou plutôt la routine de la navigation à ces enfans, qui doivent à leur tour devenir un jour pères de famille et capitaines de vaisseau. Or, voici comme on s'y prend : toutes les fois que l'on est à la vue d'une côte , d'un cap ou d'une île , on fait venir ces enfans sur le tillac, et on leur apprend les noms des lieux , ainsi que leur gisement à l'égard des points de l'horizon. A la première occasion que l'on a de revoir les mêmes objets, on met à l'épreuve la mémoire de ces intéressans enfans * et malheur à celui qui ne se trouve point en état de répéter les noms qu'on lui a appris ! On lui renomme les objets, et cette fois on fixe son attention par des coups de fouet.
» Les Hydriotes sont accoutumés à une vie extrêmement frugale ; aussi les provisions qu'ils font toutes les fois qu'ils quittent un port , se réduisent - elles à très-peu de chose , si on en excepte le vin , dont ils ont toujours soin de se pourvoir abondamment. Mais ce soin même ils
le rendent bientôt inutile ; car il arrive le plus souvent qu^au sortir du port , ils consomment en trois jours la provision d^un mois. Disons ^ pour les excuser, que cet excès de vin ne les enivre point, ou du moins ne les enivre pas assez pour les rendre inattentifs à tout ce qui intéresse le succès du voyage ; et d^ ailleurs ils se passent de vin , pour le reste de leur navigation , avec la même gaîté qu'ils avoient lorsqu'ils en abusoient. Cette facilité de supporter les extrêmes , qui tient du caractère français , est commune à presque tous les insulaires de l'Archipel.
» C'est dans les ports , ou lorsqu'ils sont de retour chez eux , que les Hydrioies vivent à leur aise ; c'est dans cette île stérile que chacun d'eux , d'après son goût , imite ou s'efforce d'imiter la manière de vivre des nations qu'il vient de \isiter.
» Le luxe commence à s'introduire dans Hydra ; et tantqu'il sera alimenté par le commerce , sans l'épuiser, il augmentera de plus en plus leur civilisation et leurs lumières. Déjà l'on voit dans Hydra des maisons bâties avec toutes les commodités possibles, et des tables proprement servies chez des hommes qui vivent sur leurs vaisseaux à peu près comme des ermites , et qui se font un jeu de tout ce que l'intempérie de l'air et des saisons peut avoir de plus affreux.
» Si les Hydrioies ont commencé par introduire chez eux les commodités dont les Européens jouissent, ils n'en ont pas moins senti que ces commodités étoient le fruit des lumières ; aussi ont-ils établi dans leur île un collège où l'on apprend le grec ancien , et plusieurs écoles pour enseigner à lire et à écrire. Ils possèdent maintenant un professeur de langue italienne , qui, pour le moment, est la plus nécessaire. Us ont fait bâtir, près du port, un édifice qui leur sert de chancellerie et de bourse , où se traitent toutes les affaires relatives à la navigation et au commerce.
» Sans doute ces faits attirent peuFattention des Européens , surtout des Français , entourés d'universités, de collèges de toute espèce, de lycées, de sociétés littéraires, de beaucoup d'établissemens publics pour l'instruction ; mais ces mêmes faits frappent l'observateur qui , sachant que les Hydrioies ont été jusqu'ici la portion des Grecs la plus ignorante , compare ce qu'ils sont aujourd'hui avec ce qu'ils étoient il n'y a pas encore vingt-cinq ans , et qui , de ce parallèle , tire des conséquences sur ce que la Grèce peut et doit redevenir incessamment. »
LETTRE XllI.
Vue des cBtes de rAttique, du cap Sunium et du temple
de Minenre-SuQÎade.
Ën partant d^Hydra, et à peu de distance de cette île , le vent est devenu contraire : Ton prcsumoit que nous reviendrions sur nos pas , ou que nous relâcherions dans quelque port de l'Attique , peut-être à Athènes. L'équipage en avoit de l'humeur, tandis que cette espérance nous combloit de joie. Nous jouissions déjà de ridée de jeter l'ancre dans le Pyrée , d'apercevoir les murailles qui l'unissent encore à la ville d'Athènes, de contempler ce rocher qui supporte la citadelle dominée elle-même par le temple de Minerve ; enfin cette foule de monuméns auxquels se rattachent de si grands souvenirs. La nuit nous a surpris dans ces douces illusions , et l*impatience nous a réveillés de bonne heure : nous sommes accourus aussitôt sur le pont ; mais voyant la joie des matelots , les voiles orientées de manière à nous faire juger que le vent étoit contraire à nos vœux , et favorable aux leurs , nous avons gémi de passer si
près du but désiré, et de ne pouvoir y atteindre. Cependant les premiers rayons du soleil , qui frappoient un promontoire élevé , nous ont encore fait distinguer les côtes de TAttique : nous les avons longées quelque temps , et avons remarqué , avec autant de plaisir que de regret , le temple de Minerve- Suniade ; nous n'en étions qu'à une petite distance. Les colonnes de marbre blanc dont il est entouré , resplendissoient d'un vif éclat , se dessinant majestueusement sur un ciel dont l'azur étoit encore voilé au couchante Le rocher sur lequel il est situé est stérile : nul arbre, et, pour ainsi dire, nulle verdure n'en pare les flancs. Sur la pente du côté de la terre ferme, on aperçoit quelques ruines qui paroissent désertes : du côté de la mer il est à pic. Ce temple isolé est assez bien conservé, à l'exception du fadte d'une partie des murs intérieurs , et de quelques colonnes qui sont abattues. Le caractère de solidité et de grandeur que conservent ces restes , fait juger de l'effet que le monument devoit produire lorsqu'il étoit entier,^t qu'un bois sacré, planté sur le talus du promontoire , l'entouroit sans le cacher. Platon avoit choisi la plate-forme qui est devant le péristyle, pour expliquer à ses disciples les grands phénomènes de la nature. En effet, de ce lieu on doit découvrir un vaste horizon coupé seulement par
les sommités d'îles lointaines. L^solement de ce sanctuaire, consacré à la divinçité protectrice d'Athènes , qui sembloit inspirer le di>in Platon , le spectacle immense et imposant qui s'offroit aux yeux de ses disciples , dévoient graver dans leur esprit ses leçons en traits ineffaçables, et les rendre immortelles comme la doctrine qu'il leur dévoiloit. Ce promontoire servoit aussi de phare aux navigateurs. Si , au milieu d'une nuit orageuse , le nautonmer égare dans sa route , apercevoit tout à coup , à la lueur des éclairs , le faîte éclatant du temple , il devoit croire que la divinité secourable lui apparoissoit pour le ras* surer et lui montrer le port ; aussi ce sanctuaire étoit-il vénéré, et les marins ne passoient jamais ^ la vue du cap Sunium sans le saluer par des cris d'allégresse et de ferventes prières. C'est encore aujourd'hui un point de reconnoissance fort utile aux petits bâtimens , qui ne perdent qu^avec peine la terre de vue.
Nous désirions voir s'élever un orage qui forçât le bâtiment de relâcher à Athènes ; mais, en dépit de nos désirs , le plus beau temps continuoit , le vent étoit impitoyablement favorable. Bientôt nous eûmes dépassé le promontoire : le temple disparut à nos yeux; et, avec la vue de ces intéressans objets , l'espoir de les considérer s'évanouit sans retour.:
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