INDIGÈNES
L'article 6. — Prémisses. — Conséquences. — Protection aux missionnaires. — Si les gens étaient raisonnables ! — A priori. — Institutions politiques kabyles. — L'Arabe et l'Européen. — Les Blancs surveillés par les Canaques et les Australiens. — Les traités. — Guillaume Penn. — Les Papous. — « Châtier. »
La conférence africaine, espérons-le, aura pour avantage de ne pas donner aux nègres le-spectacle de tueries de blancs entre eux.
Mais cet état international d'un type si nouveau n'est pas constitué sur des territoires inoccupés. Ils passent même pour très peuplés, et Stanley n'a traversé certaines des populations, qui les habitent, qu'en les fusillant.
Gomment- la conférence africaine règle-t-elle le sort des indigènes ?
Art. 6. — Toutes les puissances exerçant les droits de souveraineté ou une influence dans lesdits territoires s'engagent à veiller à la conservation des populations indigènes et à Tamélioration de leurs conditions morales et matérielles d'existence et à concourir à la suppression de l'esclavage et surtout de la traite des noirs. Elles protégeront
et favoriseront, sans distinction d« nationalité ni de cultes, toutes les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables créées et organisées à ces fins ou tendant à instruire les indigènes et à leur faire comprendre et apprécier les avantages de la civilisation.
Les missionnaires chrétiens, les savants, les explorateurs, leurs escortes, avoir et collections seront paiement l'objet d'une protection spéciale.
La liberté de conscience et la tolérance religieuse sont expressément garanties aux indigènes comme aux nationaux et aux étrangers. Le libre et public exercice de tous les cultes, le^droit d'ériger des édifices religieux et d'organiser des missions appartenant à tous les cultes ne seront soumis à aucune restriction ni entraves.
On veut bien « conserver les populations indigènes », mais on prend leurs territoires sans les consulter.
J'entends l'argumentation que j'ai déjà reproduite dans la lettre XLIV : — « Pouvions-nous appeler à cette conférence des chefs de tribus plus ou moins anthropophages, que nous ne connaissons pas même de nom ? Comment auraient-ils pu comprendre notre œuvre ? Ont-ils seulement dans leur langue des mots correspondant aux idées qui en sont la base?
Devions-nous attendre leur bon plaisir pour aboutir à la rédatîtion de cet acte si important ? »
Ces prémisses entraînent les conséquences suivantes : — <( Allez-vous pauvoir vous entendre autrement que par la force avec ces populations au milieu desquelles vous allez vous installer sans leur demander permission ? Ont-elles vos mœurs ? Tiennent-elles leurs engagements ? Ne sont-elles pas les jouets de toutes sortes d'impulsions ? Entre ces peuplades, n allez-vous pas être obligés de prendre parti
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pour les unes contre les autres ? de faire la police ? Vous êtes donc forcément entraînés, malgré vos déclarations pacifiques, à employer les armes !
« Vous vous êtes engagés à supprimer la traite et l'esclavage. Le mobile est humain ; mais ces peuples, habitués à ces deux états de civilisation, laisseront-ils accomplir chez eux, sans résistance, une pareille révolution? Les tuerez-vous pour leur inculquer le respect de la liberté ?
« Vous proclamez la liberté de conscience pour les indigènes comme pour les Européens. S'ils ont quelque terrible religion exigeant des victimes humaines comme dans l'Yarriba, la tolérerez-vous ? Non. L'humanité vous le défend ; mais comment ferez-vous triompher du jour au lendemain ce principe d'humanité, sinon par la force ?
« Pour « les missionnaires chrétiens » vous faites un peu plus que leur donner la liberté ; vous les assurez d'une protection spéciale ; vous les placez avant les savants et les explorateurs. Mais nous savons par expérience, que tous, à quelque secte qu'ils appartiennent, ne brillent pas par la tolérance. Je vous entends dire : — « Si les gens étaient raisonnables, on leur donnerait la liberté! ils pourraient se gouverner eux-mêmes ! »
Mais ce langage s'applique-t-il seulement aux nègres ? Tous les despotismes, toutes les aristocraties, toutes les classes dirigeantes ne l'ont-elles pas tenu pour justifier leur pouvoir et leurs privilèges? Une nation, qui a passé outre chez elle, en adoptant le suffrage universel, va-t-elle reprendre ces théories
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à regard d'autres peuples et leur appliquer des doctrines dont sa propre organisation est la répudiation?
Les hommes, qui prétendent gouverner les autres, veulent-ils toujours le bien, sont-ils toujours sages, incapables d'excès, de passions ? Les peuples qui se disent « civilisés », n'ont-ils pas à leur passif Fesclavage, des massacres, des pillages ; et ils ne trouvent pas tous leurs membres parfaits puisqu'à regard de certains d'entre eux ils emploient des moyens de persuasion qui s'appellent la prison, la guillotine et le chat à neuf queues.
La doctrine de la force, employée comme moyen de civilisation, représente la foi dans le gendarme, dans le geôlier et dans le bourreau, le mépris du maître d'école.
Cette doctrine suppose 1** que nous sommes investis d'un droit supérieur sur les 1200 millions d'êtres humains qui ne forment pas la demi-douzaine de peuples qui se prétendent, chacun respectivement, à la tête de la civilisation ; 2® que tous ces peuples doivent tout recevoir de nous et que nous n'avons rien à apprendre d'eux ; 3® que nous avons toute sagesse infuse, qu'ils n'en ont aucune et. qu'ils sont incapables de progrès.
Ces affirmations ne sont que des a priori. Tous ces peuples n'ont-ils pas des besoins qui les poussent à se mettre en contact les uns avec les autres ? Malgré les épouvantables traitements qu'ils ont à subir de Ja part des peuples Européens, la plupart des nègres, des polynésiens, des peuples les plus primi-
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tifs ne sont-ils pas tout prêts à entrer en rapports avec eux?
Vous vous écriez : « — Admettez-vous donc le maintien de Tanthropophagie ! ne faut-il pas bien exercer une police sur les peuplades qui ont cette épouvantable coutume ? » Je vous réponds : — « Le mal n*est pas de manger son semblable, c'est de le tuer. Si vous massacrez ces gens pour les empêcher de se manger réciproquement, je vois bien ce que les corbeaux, les vautours et les chacals pourront y gagner, je vois moins ce que l'humanité y gagnera. »
Puis, avec notre défaut de méthode, nous supposons qu'en dehors des Français, des Anglais, des Allemands, il n'y a que des barbares, des sauvages, bipèdes sans plumes, qui ont bien quelque apparence humaine, mais « qui ne sont pas des hommes. » Nous ne nous doutons pas qu'en dehors de la civilisation européenne, il y a des civilisations, comme la civilisation hindoue, la civilisation chinoise, la civilisation arabe qui constituent des États sociaux avancés. Au lieu de les vouer à Tanathème, nous serions plus sages de les étudier. Plus d'une d'elles nous donnerait des modèles à suivre; je prends, comme exemples, les institutions des Kabyles au point de vue politique.
Le Kabyle avait l'autonomie communale qui fait l'effroi de nos hommes d'Etat; il considère nos votes^ nos scrutins, dans lesquels il suffit d'une voix de majorité pour donner raison à celui qui a tort, comme une grossière transformation de la vieille notion de force. Chez lui, on ne vote pas ; les soufs discutent
entre eux, puis transigent; s'ils ne peuvent transiger, ils s'en remettent à un arbitrage. Lamin^ le maire de la djema^ n'est pas élu à la pluralité des voix. Si les soufs ne se mettent pas d*accord, ils le font désigner par un sage ou une réunion de sages pris en dehors de la djema. A côté de lui se trouve Youkil, pris dans un autre souf que celui que représente Yamin^ chargé de contrôler celui-ci et de l'empêcher de violer les institutions (1).
Passez dans une rue d'Alger ou de Tunis; ici l'indigène poli, calme, avec un grand air de dignité; là, l'Européen, gesticulant, criant, chantant, déhanché, quelquefois ivre. Le musulman n'est jamais exposé aux impulsions de l'alcoolisme. A ne juger que sur cette apparence, lequel des deux est le civilisé ?
Vous parlez de la fidélité dans l'exécution des contrats ; mais les arabophobes les plus féroces vous disent eux-mêmes : — On peut s'entendre avec les indigènes pourvu qu'on soit juste à leur égard!
Lamoricière, en 1833, n'hésita pas à se rendre au milieu des Hadjotes dont nous avions massacré les otages. Ils lui dirent : — « Tu t'es fié à notre parole I l'Arabe ne la viole jamais I » Et c'est vrai!
Est-ce qu'un chiffon de papier, maculé de toutes sortes de timbres, tiré d'un bout de l'Inde à l'autre, n'est pas régulièrement acquitté à présentation ?
M. Jules Ferry a beaucoup parlé de la mauvaise foi des Chinois; cependant le commerce chinois a la réputation d'être très sûr.
(l) La Kabylie itar Hanotcaux et Letourneux, 3 in-S». — Camille Sabatier, administrateur du fort National.
Direz-vous que les Chinois sont des non- valeurs ? Ce n*est pas l'opinion des États-Unis, puisqu'ils prennent des mesures protectionnistes pour empêcher la concurrence que les fils du Ciel pourraient venir faire à la main d'œuvre sur leur territoire. On a voulu ouvrir la porte de la Chine pour y entrer; mais une porte est faite pour entrer et sortir. Les Chinois en profitent déjà pour sortir en masse. Ils n'envahissent encore que les Etats-Unis et l'Australie. Depuis longtemps je prédis leur invasion en Europe.
Vous me parlez des nègres : ils sont susceptibles de progrès apparemment puisqu'ils ont pu devenir citoyens des Etats-Unis et, malgré tous les pronostics funestes, ils ont travaillé et se sont maintenus. Ils étaient cependant originaires de ces régions de l'Afrique qui sont considérées comme le dernier domaine de la barbarie.
Les Maoris ? mais il y en a maintenant qui siègent au parlement de la Nouvelle-Zélande.
Les Canaques? mais ceux-là mêmes qui les dépossèdent déclarent qu'ils ont le plus grand respect pour la propriété ; qu'ils sont également aptes à faire des cultivateurs, des dresseurs, des charretiers, des domestiques, des mineurs, des bûcherons, des bergers, des horlogers, des agents de police ! (1) etc.
Depuis que les Anglais ne massacrent plus les Australiens, ils en font des policemen, c'est-à-dire des surveillants et des tuteurs des blancs !
Voilà des faits qui prouvent que tous les peuples
(1) Lemire. Voyage à pied dans la Nouvelle-Calédonie, p. 102 et 293
sont susceptibles d'éducation, de transformation. Le nierez-vous ? vous avez cependant vu des chiens savants, et vous ne contestez pas l'influence de la domestication sur les animaux.
Est-il vrai qu'il n'y a pas de traité possible avec tous ces peuples ? Mais avez-vous essayé ? Et quand vous avez traité avec eux, quels traités leur avezvous imposés ? Si vous leur achetez un territoire moyennant un baril de tafia et qu'ensuite vous les en refouliez par la force, devez-vous vous étonner qu'ils protestent, se considèrent comme dupés et ne veuillent pas se laisser faire ? Mais un exemple célèbre vous donne un démenti complet : celui de Guillaume Penn qui, en 1782, conclut un traité avec les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord que les autres Anglo-Saxons vouaient à l'extermination. « Nous sommes d'une même chair et d'un même sang, disaient les Quakers. Nous avons enseigné les droits de l'homme aux pauvres âmes qui nous entouraient. » Ce traité les préserva des incursions des Indiens et s'il fut rompu au bout de 40 ou 50 ans, ce fut, non par la faute de ceux-ci, mais par la faute des Européens.
Un explorateur russe, M. Micklouho-Mackay, s'est attaché depuis treize ans à l'étude de la terre des Papous, en Nouvelle-Guinée. Sa présence, ses bons avis, ont provoqué un mouvement de civilisation et d'organisation.
On parle toujours du roi de Dahomey et de certaines coutumes sanglantes ; mais lisez la Sociologie de Letourneau, la Civilisation pnmitive de Tylor,
partout vous voyez des organisations plus ou moins embryonnaires, qu'il s'agit de développer, d'adapter à une forme de civilisation plus élevée ; mais si vous voulez agir par violence, vous n'aboutissez qu'à une ' réaction égalant l'action ! ''
Les vieux pédagogues croyaient qu'ils ne pouvaient élever l'esprit qu'en châtiant le corps. Luther raconte qu'enfant, il était fouetté régulièrement cinq fois par jour. Ce sont ces procédés que les conquestadores ont transportés en Amérique, dont nous nous servons à l'égard des Howas, des Tonkinois et des Chinois. Nous voulons «les châtier», c'est le mot qui se retrouve à tout- instant dans les discours officiels ; et qui donc nous a investis de ce droit de punir, de châtier ? Mais le droit d'élever par la persuasion, par l'exemple, par l'instruction, celui-là appartient à chacun de nous. Le bourreau, quelque nom qu'il porte, quel que soit son costume, est toujours odieux ; l'éducateur, même quand il se trompe, fait toujours œuvre utile, car il développe et agrandit l'être humain.
Au lieu de montrer aux indigènes, à chaque occasion, notre mépris, notre haine, notre brutalité, notre rapacité, imitons les quakers, et enseignonsleur la douceur, l'urbanité, la politesse, et apportons-leur la sécurité de cette chose après laquelle, depuis que l'homme est un animal sociable, il ne cesse de clamer : la justice !
Dans l'industrie, la direction a remplacé la coercition ; l'échange de services, le travail servile. Nous devons appliquer ces nouveaux principes aux
rapports que nous avons avec les peuples moins avancés en évolution. Gardons-nous de les traiter comme des fous. N'essayons pas de faire brutalement leur bonheur malgré eux, car alors nous, citoyens d'un pays de liberté, de suffrage universel, nous justifierions les prétentions des gouvernants à nous gouverner non d'après notre volonté, mais d'après la leur.