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LETTRE LXVI

Retour. — Les Chinois et M. Jules Ferry. — Les Soudaniens et les Anglais. — Les Zoulous, instruments de la Providence. — La devise républicaine. — Ton égal ! — Le pouvoir spirituel de l'Eglise. — Notre prochain. — Contradiction entre l'idéal et la pratique. — Les droits de l'homme. — La conscience du parti républicain. — Le mépris du succès.

— Les triomphes de la force. — Napoléon III et Bismarck. — Le Darwinisme. — Répression du parti républicain. — Le droit? qu'est-ce que ça?

— La force dans la politique extérieure et intérieure. — Cynisme et hypocrisie. — L'entité du droit. — L'individu. — Le parti républicain commet la même faute que l'Eglise. — Contradiction entre son idéal et la pratique. — Les renégats. — Mission civilisatrice de la France ! — La justice ! — Les grandes conquêtes.

La force a de terribles retours.

J'écris ces lignes le 30 mars 1885 : c'est Fanniversaire de la campagne des Kroumirs ; c'est le jour de la chute de M. Jules Ferry, juste ch&timent de sa politique d'aventures et d'imprévoyance. MM. Challemel-Lacour et lui s'étaient moqués de la Chine qu'ils considéraient comme « quantité négligeable. » Ils avaient déclaré qu'ils ne pouvaient traiter avec elle qu'à coups de canon. Les Chinois ont répondu à la force par la force.

Mais les Chinois sont un peuple d'une civilisation déjà développée, doués d'une faculté d'imitation, qui devait forcément, avec de bons instructeurs, en faire de bons soldats. Ils sont armés de canons

Krupp et de fusils européens. Us sont disciplinés et organisés. Il fallait être d'une ignorance honteuse et d'une infatuation grotesque pour ne pas prévoir que les Chinois, poussés à bout, sauraient nous résister.

Mais voyez au Soudan ; ici ce ne sont plus des soldats réguliers ; ce sont des hommes nus, armés d'une lance, protégés par un petit bouclier ridicule. Ces hommes non seulement résistent aux charges de cavalerie des Anglais, mais enfoncent leurs carrés, triomphent et de Tartillerie et des fusils à tir rapide!

Les Anglais avaient trouvé des résistances analogues dans l'Afrique du Sud. On se rappelle la stupéfaction et rhumiliation dont ils furent frappés quand ils apprirent que le 22 janvier 1879, leurs troupes avaient été mises en déroute par les Zoulous. L'héritier du nom et de la fortune de l'homme qui , au XIX* siècle, a incarné le génie des batailles, a été tué par la sagaye d'un nègre. Cette mort obscure, honteuse, grotesque, du descendant de ce Napoléon qui avait passé impassible au milieu des millions de cadavres dont il avait jonché l'Europe^ forme une antithèse digne de Bossuet; mais il n'y a plus de Bossuet pour transformer les Zoulous en instruments de la Providence !

La prudence, à défaut d'autre mobile, doit nous engager à employer aussi bien envers les peuples, habitant les autres continents, qu'envers les peuples européens, d'autres arguments que la force!

Il y a encore une autre raison» au moins pour la France.

Notre devise républicaine se compose de ces trois mots : liberté, égalité, fraternité. Comment pourrions-nous l'appliquer entre nous, si nous déclarions qu'elle ne doit pas s'appliquer aux gens parlant une autre langue, vêtus d'un autre costume ?

Edmond About a dit d'une manière charmante :

« Ton égal ! oui , ton égal ! je ne m'en dédis pas ; ton égal ! ce vieux nègre en haillons, ignorant , ivrogne , abruti , vicieux , criminel même, car il a subi deux ou trois condamnations ; c'est ton égal.

« Sois de bon compte, mon ami. Si tu es l'égal de tous les autres hommes, il s'ensuit nécessairement que tous les autres hommes sont tes égaux. C'est une vérité mathématique. Il est impossible qu'A égale B sans que B égale A par un juste retour. Le principe en vertu duquel tu n'as personne sur la tête, t'interdit de mettre personne sous tes pieds. Hâte-toi d'avouer que le nègre est un souverain légitime, inviolable et sacré, si tu tiens à garder ta propre couronne.

« — Mais il est noir et je suis blanc î il est gueux et je suis riche ! Il est ignare et je suis bachelier ! il est stupide et vous voyez que je raisonne ! Enfin c'est un vieux scélérat et je suis honnête homme, que diable !

« — Prends garde de plaider contre loi ! Car enfin, soit dit sans reproche, tu n'es ni le plus blanc, ni le plus beau, ni le plus riche, ni le plus savant, ni le plus spirituel, ni le plus vertueux des hommes. Si tu

réduis ce nègre en esclavage, tu appartiens au premier Antinous, au premier Rothschild, au premier Humboldt, au premier Voltaire ou au premier Socrate qui voudra mettre la main sur toi. Te prévaudras-tu de ta force? nous avons Rabasson et Arpin le terrible savoyard qui te « tomberont » en un tour de main. T'appuieras-tu sur ta naissance? il reste encore dans VAlmanach de Gotha plus de cinq cents douairières allemandes qui t'inviteront à battre Teau de leurs fossés.

« Avoue, c'est le plus sûr, qu'il n'y a point de degrés dans la dignité humaine : que nul de nous ne peut légitimement mettre le pied ou même la main sur un autre.

« — Quoi! personne ne commandera? pas même le plus sage et le meilleur?

« — Pas même celui-là I s'il est sage, qu'il nous conseille ! s'il est bon, qu'il nous tende la main ! mais je lui refuse obstinément le droit de nous obliger malgré nous. Serviteur au despotisme paternel qui, pour nous engraisser, voudra nous mettre en cage!

« Tout homme, bon ou mauvais, sage ou fou, a les droits les plus illimités sur la nature entière; il n'en a aucun sur la personne d'un autre homme. Une violence, une injure, une contrainte exercée sur le plus humble individu est un véritable attentat contre ce qu'il y a de plus auguste sur la terre. L'intention, même la plus pure, ne justifie pas un tel forfait (1). »

Les philosophes grecs et latins avaient entrevu le

(1) Le Progrès. 1864, in-8, p. 65.

principe d'humanité : le christianisme le développa. Il fut d'abord un mouvement d'opprimés. Quand il se constitua en corps régulier, il se posa comme intermédiaire entre les pauvres, les faibles et les puissants. L'Eglise se plaça au-dessus de la force : son excommunication faisait plier rois et seigneurs sous son joug. Qu'était-ce? Une sanction morale. Un pape qui tient un empereur, à la porte, dans la neige, et le force de se présenter à lui, en suppliant, est le symbole le plus grand, qui ait encore existé, de la subordination de la puissance matérielle à la puissance intellectuelle. La scène de Canossa prouve que le maître des corps était bien peu de chose auprès du maître des cerveaux.

L'Eglise planait en même temps au-dessus des peuples, des frontières; elle opposait sa langue universelle, le latin, aux divers langages ; elle représentait un droît supérieur aux droits que conféraient les victoires, les mariages, les héritages.

A cette question de Luc : — « Quel est mon prochain ? » Bossuet répondait : « Jésus qui était venu pour rompre la paroi de la division en sorte que, dorénavant, il n'y eût plus ni gentil, ni juif, ni scythe, ni grec, ni barbare, nous apprend que tout homme est notre prochain, sans même excepter le samaritain (1). »

Mais cette théorie, Bossuet ne l'appliquait pas quand il s'agissait des protestants. L'Eglise est tombée pour avoir établi une contradiction entre son

(1) Bossuet. De l'Usure. Œuv. comp., éd. Bar-Ic-Duc. T. 8, p. 64.

idéal et sa pratique. Ses adversaires Tont démolie avec des versets de TEvangile.

Dans la conception chrétienne, le droit dérive d'une puissance supérieure, immanente, qui le délègue à ses ministres. Les philosophes du xviii® siècle firent résider le droit dans l'individu lui-même : transformation profonde! Aux droits de TEglise, aux droits de FEtat, ils opposèrent les Droits de l'Homme. Les puissances coercitives disparaissent, à rindividu appartient sa propre direction. — Chaque homme, son pape, son empereur ! (i).

La Déclaration des Droits de V Homme fut le manifeste de cette doctrine d'où dérivent logiquement le droit de suffrage, la République, la séparation des Églises et de l'État, la liberté et l'égalité des individus.

A travers les remous, les vicissitudes, les égarements de notre histoire, le parti républicain était demeuré fidèle à cet idéal. Il avait inscrit sur son drapeau certaines déclarations, certains principes, plus ou moins réfléchis, mais tous empreints de l'esprit le plus généreux et le plus passionné pour la justice. Il les a affirmés en 1848 par la proclamation du suffrage universel et l'abolition de l'esclavage. Le parti républicain ne considérait pas que la victoire créât le droit. Il avait le mépris de la morale du succès. Il savait supporter les défaites avec fierté. Il n'aspirait pas au pouvoir pour le pouvoir; il ne le demandait que pour le triomphe de ses idées.

l A col las.

Le coup d'Etat de 1851 montra la puissance de la force sans scrupules; pendant vingt ans, tout une génération fut élevée dans l'admiration du triomphe, obtenu par n'importe quel moyen. Puis l'empire s'efiPondra écrasé par la puissance militaire de l'Allemagne. Depuis trente ans, deux figures ont dominé le continent: Napoléon III et le prince de Bismarck. Tous les deux n'ont eu qu'un instrument : la force ; tous les deux n'ont eu qu'une foi : le succès.

Et les peuples les ont admirés ; ils ont ratifié cette conception de la vie sociale qui avait si bien réussi à ces deux aventuriers. Puis des théories scientifiques, interprétées pour les besoins de la cause, sont venues ratifier cette morale. On a invoqué Darwin, la struggle for life. Tant pis pour les faibles, pour les petits. Le monde est aux forts et ne doit être qu'à eux. Comme dans les civilisations primitives basées sur la conquête et l'esclavage, aux premiers tous les droits, aux seconds tous les devoirs.

Des membres de toutes les nuances du parti républicain en France ont pris cette morale (1) : on la voit s'étaler tous les jours dans les discours officiels, qu'il s'agisse de notre conduite envers les peuples, moins avancés en évolution, plus faibles, ou qu'il s'agisse de misérables, comme les récidivistes. Cela s'appelle être pratique. Le droit? qu'est-ce que c'est que ca ? L'humanité ? le plus fort mange le plus faible. Les femmes ? elles nous ennuient, si elles

\l; Voir M. Spullcr. Discours aux électeurs du 'A* arrûiidisscmont, -29 janvifi' 188r>. M. Lerov Beaulieu : La Colonisation.

veulent être autre chose que des courtisanes ou des ménagères. Les idées ? il n'y a rien de faux ni de vrai. La justice? c'est le droit du plus fort.

Ces théories se répandent : elles siègent dans les gouvernements; elles dominent certains partis d'opposition, qui ont oublié toutes les formules de progrès qu'avaient adoptées leurs prédécesseurs. Maintenant, nihilistes, anarchistes, déclarent hautement qu'ils n'ont qu'un argument : le revolver ou la dynamite ; qu'un idéal : la force !

C'est le châtiment. Au nom de quel principe, leurs adversaires, les hommes au pouvoir, pourraient-ils leur reprocher ces doctrines, puisqu'eu^-onêmes affectent de n'en avoir pas d'autres ? A l'intérieur, la majorité et le gendarme sont tout pour eux; à l'extérieur, le soldat.

En haut, en bas, à droite, à gauche, tout le monde semble d'accord pour réclamer le privilège de l'oppression et renier la justice. Il y en a qui sont fiers de cette réversion vers l'état sauvage. D'autres l'enveloppent de quelques phrases hypocrites, de quelques épithètes, en contradiction avec le mot auquel elles se rapportent, comme « conquêtes justes (1). » Ils masquent les instincts rapaces qu'ils veulent satisfaire de quelques prétextes généreux : « la mission civilisatrice, » ils les colorent de la qualification de quelque sentiment, qu'on est habitué à trouver noble, comme « le patriotisme. » Les plus sincères donnent ces tartuferies en pâture à ce qui survit de leur pudeur, en lui disant : — « Es-tu

(1) Spuller. Discours cité.

contente ? le prétexte n'est-il pas bon ? » Les autres les jettent dédaigneusement aux gens qu'ils supposent encore susceptibles de préjugés : — « Soyez satisfaits et taisez-vous, tas de badauds ! »

Et, à ceux qui disent timidement : — « Mais le droit? » ils répondent :

— « Ahl oui, }e droit? une entité. Vous en revenez à faire une nouvelle religion, à créer un mol pour nous le faire adorer ! »

J'aime mieux l'entité du droit que celle de la force, et de nombreux exemples, dans l'histoire, prouvent qu'elle a su souvent créer une puissance contre laquelle se sont brisés tous les efforts. Cette entité n'est pas une simple abstraction, car elle s'incarne dans chacun des êtres qui sent, qui souffre, qui agit bien ou mal, selon la direction donnée ; et qu'est-ce que le bien ? pour lui, s'est sa conservation et son développement; pour les autres, c'est l'augmentation de conservation ou de puissance qu'il peut leur donner.

Un gouvernement, basé sur le droit divin, un gouvernement, né d'un coup de force, sont logiques avec leur origine quand ils font des conquêtes. Le premier les fait au nom du droit supérieur qui lui a été départi de par la Providence, le second applique à l'extérieur les doctrines qui constituent son pouvoir à l'intérieur.

Mais les républicains, qui se laissent séduire par le prestige de la force , commettent la faute qui a perdu l'Église. En établissant une contradiction entre leur conduite actuelle et l'idéal quijes a groupés, qui leur a valu des disciples et des fidèles, qui

a fait leur gloire et leur honneur, ils perdent leur raison d'être.

Ils se livrent à tous les hasards de la force. La foi commune fait la cohésion d'un parti. Si elle disparaît, il tomhe en poussière. Nous en avons vu de ces renégats qui, pour arriver au pouvoir ou une fois arrivés au pouvoir, avaient reijié leurs principes d'opposition. Que sont-ils devenus aujourd'hui? où sont-ils? L'effondrement de ces individus, non les premiers venus à coup srCir, n'est-il pas un avertissement pour nous tous?

Qu'on me range dans la catégorie des rêveurs et des sentimentaux, je ne prends souci de cette accusation; je prétends que ce ne sont pas vos concepts de bouledogues qui pourront donner de Tinfluence à votre parti , lui acquérir des sympathies, grouper des adiiérents autour de lui.

Vous parlez de la mission civilisatrice de la France! Elle l'a remplie quand, au soleil de 89, elle a crié à tous les peuples: liberté! Elle Ta remplie en évoquant en face du droit divin le droit de l'homme. Elle doit continuer à la remplir en affirmant la nécessité de la justice; c'est le pôle magnétique vers lequel doivent s'orienter toutes nos aspirations et nos revendications; c'est l'idéal toujours de plus en plus élevé, de plus en plus lumineux, vers lequel, nous républicains, nous libres penseurs, nous Français, nous devons nous efforcer de guider l'humanité!

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