LA POLITIQX7E COLONIALE ET LES GOUVERNEMENTS DE DISCUSSION
Le Parlement et les affaires extérieures. — Aveu de Palmerston. — Despotisme. — Aristocratie. — Le fait accompli. — Dépêches supposées. — 1870. — 1878. — Sir Bartle Frère. — Les Bonholders. — Les naïfs et les malins. — L'huissier. — Un entraînement. — Les Kroumirs, un prétexte.
— Les secrets. — La guerre sans savoir pourquoi. — L'article 9. — L'opinion publique. — • A Pékin !» — « Les Chinois sont à nos portes! »»
— Le gouvernement despotique seul peut faire des conquêtes. — Gouvernement de discussion. — Ne peut pas agir avec franchise. — To be or not to be. — Subordination des opérations militaires et diplomatiques à la politique intérieure. — Incompatibilité en droit et en fait. — L'administration de la conquête. — L'Hindou. — L'Arabe.
Je viens de démontrer que la politique coloniale par conquête est incompatible avec le principe de tout gouvernement, fondé sur le droit de l'individu et ne recevant son investiture que d'une délégation : elle n'est pas moins incompatible en pratique.
Aussi bien en Angleterre qu'en France, dans les pays depuis longtemps habitués aux mœurs parlementaires que dans les pays échappés d'hier au pouvoir personnel, ni l'opinion publique ni le Parlement n'ont d'influence réelle sur les aff*aires extérieures. Dans neuf cas sur dix, le contr(')le du Parlement ne peut s'exercer. La correspondance n'est
jamais publiée à temps. « Gela offrirait des inconvénients. »
Lord Palmerston, pour persuader Gobden d'accepter un portefeuille, lui disait : « Vous et vos amis vous vous plaignez de la diplomatie secrète et que des guerres soient engagées en dehors de la volonté du pays. Sachez-le, c'est dans le cabinet seul que les questions de politique extérieure sont tranchées : nous ne consultons jamais le Parlement qu'après. Si vous désirez exercer une influence sur elle, devenez donc ministre (1) ! »
La politique extérieure n'est connue que de quelques initiés qui ont du temps, des relations, peuvent faire des voyages. Elle reste le dernier refuge du gouvernement autoritaire et de Taristocratie. Si en Angleterre, pour les questions de politique intérieure, la reine a perdu toute influence, il n'en est pas de même pour les questions extérieures; elle exige communication des dépêches et modifie les réponses. Depuis le commencement du siècle, il y a eu 26 ministres de l'intérieur en Angleterre ; 7 seulement ont été pris parmi les lords ; il y a eu 21 ministres des affaires étrangères, 8 seulement ont été pris dans la Chambre des communes (2).
Cet exemple de l'Angleterre, les faits relatifs à la guerre de Prusse, à la Tunisie, aujourd'hui au Tonkin, à Madagascar, au Congo, nous prouvent combien' les démocraties doivent être prudentes, pru-
(1) La vie de Richard Cobden, par John Morley, trad. par Sophie RalTalovich, p. 312.
Ci) Forciqn relations by Spencer Walpolo.
dentés jusqu'à la méfiance, à Tégard des questions de politique extérieure.
Elles doivent être d'autant plus méfiantes qu'une fois engagé, bon gré mal gré, un peuple ne peut plus revenir en arrière.
C'est une chose de désapprouver une guerre, c'en est une autre de refuser les subsides qu'elle nécessite, une fois le premier coup de feu tiré, avec ou sans déclaration. C'est une chose de trouver mauvais un traité , c'en est une autre de blâmer le ministre qui l'a conclu. On est en face d'un fait accompli, un soldat est tué; le drapeau est engagé et la nation tout entière se trouve compromise, dans le présent et dans l'avenir, de par la volonté occulte d'un ministre!
On se rappelle la dépêche supposée en 1870 ; l'invention du prétendu outrage commis par le roi de Prusse à l'égard de l'ambassadeur français; et il n'y avait ni dépêche, ni outrage î
Lord Beaconsfield veut engager l'Angleterre dans la guerre de l'Afghanistan : il emploie le même procédé et annonce qu'une mission envoyée auprès de l'Ameer, a été insultée le 21 septembre 1878, à Peshawur(i).Il entraîne la nation dans une expédition qui a coûté 500 millions à l'Angleterre, beaucoup de morts, qui a dû se terminer par une évacuation et qui lui vaut actuellement une guerre possible avec la Russie.
Sir Bartle Frère est envové dans le sud de l'Afrique ; il y porte deux passions : la propagation
(1) Justin Mac-Carthy M. P. History of own times. T. 5, p. 209.
de rÉvangile et rextension du territoire britannique. Il engage l'Angleterre dans la guerre des Zoulous et des Boërs et crée une question d'Afrique, malgré Topinion publique.
Combien y a-t-il d'Anglais qui sachent aujourd'hui pourquoi leur armée se bat en Egypte? Au fond de la question égyptienne , n'y a-t-il pas la question des bonholders ou porteurs de titres?
Rien n'est plus simple. Un Etat imprévoyant et qui n'a pas un crédit très solide, emprunte. Il trouve deux genres de souscripteurs : les naïfs qui n'examinent pas si le taux de l'intérêt compense le risque à courir; les malins, qui tâchent ensuite d'écouler le plus de titres possibles entre les mains de ces naïfs. Puis viennent les échéances. Le débiteur ne remplit pas ses engagements. Baisse, mécontentement. Le malin achète ou rachète. Puis quand la baisse est à son étiage, il crie :
— Où y a-t-il un nuissier pour saisir ce débiteur de mauvaise foi qui nous a ruinés !
Le chœur des ruinés crie :
— Ah ! c'est bien vrai ! où est l'huissier?
L'huissier? mais il n'y a qu'une personne qui
puisse en envoyer un à un gouvernement : — C'est l'État!
Alors les malins reprennent :
— Que fait donc le gouvernement? Il ne protège pas ses natronaux! Il abandonne leurs intérêts! Il les livre à ces bandits !
Le chœur des ruinés répond d'une manière formidable :
— Le gouvernement! il nous sacrifie! il est vendu à nos spoliateurs! que fait donc la Chambre? Personne ne se trouve donc pour interpeller ! Tous les députés sont donc vendus à ces misérables !
L'opinion publique s'échaufi'e peu à peu en entendant répéter ces clameurs avec tant d'unanimité. La presse leur donne la puissance de son portevoix. Parmi les journalistes, les uns sont dans le secret des malins, les autres sont avec les naïfs; beaucoup ne connaissent pas le premier mot de la question et y trouvent tout simplement matière « à tartine. »
Les députés sont comme les journalistes. Tout d'un coup^ on voit un homme, qui paraissait jusqu'alors assez indifférent aux plus graves questions, avoir une opinion très arrêtée sur l'emprunt du royaume de Laputa. Il fait de gros yeux , dans la salle des conférences ou des Pas-Perdus.
— C'est très grave ! dit-il, les mains derrière le dos et les lèvres en entonnoir.
Les naïfs, qui ne savent rien, reprennent : '
— L'honneur de la France est engagé !
Et puis de tous ces bouillonnements, de ces coups en dessous, de cette mise en scène, de cette fermentation, jaillit l'huissier à envoyer au débiteur insolvable.
Cet huissier a un pantalon ou une veste rouges, un kcpi, porte un fusil sur l'épaule pour instrumenter et son exploit s'appelle l'expédition de Tunis ou l'expédition d'Egypte.
Le contribuable en paye les frais avec le sang de
son fils et l'argent de ses impôts : il eût mieux valu pour lui qu'il donnât aux tripoteurs de la main à la main, directement, leur bénéfice, dépouillé de ses faux prétextes et de ses hypocrisies !
Le D' Janvier, dans son livre sur les Affaires d'Haïti^ répèle à ses compatriotes : — N'empruntez pas!
C'est la sagesse pour les petits peuples faibles. Quelquefois, cependant, ils peuvent se heurter à d'autres prétextes, à la recherche desquels courent les écumeurs d'afiFaires.
Dans ces discussions, les députés honnêtes, sincères, ne peuvent jouer qu'un métier de dupes : le public ne peut pas avoir d'opinion, les informations précises lui manquant.
Le gouvernement invente les Kroumirs en 1881, quitte à avouer plus tard qu'ils n'ont été qu'un prétexte.
Où sont les électeurs et les élus qui ont la prétention d'avoir une idée nette sur les motifs réels des expéditions de Madagascar, du Sénégal et du Tonkin ?
Comment une Chambre de députés peut-elle se prononcer en connaissance de cause, quand à tout instant le ministre répète :
— Si vous saviez ce que je sais, mais je ne peux pas vous le dire !
Une commission est réunie : il veut bien lui communiquer certains renseignements, mais il lui fait jurer le secret. Voilà la Chambre et le pays bien informés !
Le 10 décembre 1883, le ministre déclare à la tri-
bune qu'on n'occupera que le Delta du Tonkin, puis nous en arrivons à Toccupation totale du Tonkin, puis à la guerre avec la Chine, à propos du « guetapens » de Bac-Lé. Mais jamais quelqu'un sait-il comment les choses se sont passées? Qui connaît au juste les conditions du traité Fournier? pas même lui. Il ne parle pas le chinois, il n'avait pas d'interprète et, son interprète eût-il été là, on sait le proverbe : traduttorCy traditor.
Puis des gens se tuent réciproquement sans savoir pourquoi, et les gens, qui les font tuer, n'en savent pas davantage.
On avait cru prendre des précautions pour empêcher le gouvernement de jamais engager le pays dans la guerre malgré lui, en inscrivant dans la Constitution l'article 9 :
— « Le Président de la République ne peut déclarer la guerre sans l'assentiment préalable des deux Chambres. »
Depuis 1881, nous avons été engagés dans trois guerres : l'expédition de Tunisie, l'expédition de Madagascar, l'expédition du Tonkin et de Chine ! et jamais les deux Chambres n'ont été consultées que par des demandes de crédits , destinées à ratifier le fait accompli.
Pour escamoter la Constitution, le gouvernement se sert de mots, comme « état de représailles » et de « rétorsion. »
Nos soldats ont pu répéter, pendant des mois, ce que Bougainville disait à ses officiers, au combat de la Grenade, en voyant les boulets rouler sur son
bord : — Messieurs , ce qu'il y a de charmant, c'est que nous ne sommes pas en guerre !
L'opinion publique est béotienne et nerveuse. Des dépêches ridicules annoncent que, dans un combat, nous avons perdu 6 soldats et tué 3,000 Chinois ! C'est la revanche de Sedan. Le bombardement de Fou- Tchéou est la revanche des bombardements de Strasbourg et de Paris. L'enthousiasme éclate. De nouveau on regarde la Colonne avec fierté. — A Pékin !
Le 29 mars, arrive une dépêche annonçant que nos troupes sont forcées d'évacuer Lang-Son et que le général de Négrier est blessé. Le public s'affole. La Bourse tombe de 3 fr. 50. — Les Chinois sont à nos portes !
La majorité qui avait soutenu jusque-là, quand même, le ministère, se retire de lui. Il tombe dans le vide tandis qu'une victoire l'eût porté au pinacle : comme si la victoire justifiait tout! L'immoralité dé cette politique est prise en flagrant délit.
Mais c'est un Louis XIV, c'est un Napoléon, c'est un Bismarck, un souverain absolu ou son représentant qui fait cette guerre ; pour lui, la question est une question de force ; il n'essaye pas d'entraîner le public dans la guerre, en lui cachant qu'il la fait. L'opinion lui est relativement indiff'érente. Il a des moyens d'action suffisants pour s'en rendre maître. Il apprécie les événements, défaites et victoires, avec sang-froid, comme un joueur, sans avoir à se préoccuper des remous d'opinions, des murmures qu'il entend autour de lui. Il a du temps devant lui. Il n'est pas exposé à être renversé sur une dépêche
annonçant un insuccès : Turennepeut se retirer derrière les Vosges. Le ministre n'est pas obligé de crier par dessus les toits les mesures qu'il va prendre, d'en informer les ennemis, sous peine de se faire accuser de mensonge et de mauvaise foi à rintérieur. Il peut courir, dans de bonnes conditions, la grosse aventure de la guerre !
Voici, au contraire, un gouvernement, simple délégation du suffrage universel, reposant sur le principe de la discussion. Il croit utile, à tort ou à raison, d'annexer tel territoire, de faire la guerre à tel ou tel autre peuple. Peut-il dire : — « Nous allons faire une conquête? » Non. Il sent lui-même que cette déclaration constitue une contradiction trop choquante avec les principes qu'il est censé représenter. Le pays, plus logique que lui, ne veut pas d'aventures de ce genre. Il faut donc commencer par tromper le pays, l'engager sans qu'il s'en doute. Au lieu du motif vrai, le gouvernement cliorchera donc des prétextes, des motifs hypocrites ; il les fera naître. Il provoquera une attaque de Kroumirs, au besoin. Il engagera l'action avant d'y être autorisé. De là, une première faiblesse qui se retournera contre lui. Les gens clairvoyants l'accuseront de mensonge; il s'en défendra tout haut, au moment où il sera obligé de s'avouer que l'accusartion est vraie. Toute sa politique reposera sur une fiction qui aura la faiblesse de toutes les fictions. Son honneur sera suspecté : et la suspicion sera légitime.
Si ses mensonges deviennent trop flagrants, il peut tomber du jour au lendemain.
Sa grosse préoccupation est donc de les masquer derrière des succès. Il pense avant tout aux Chambres, aux interpellations, aux votes. La question de Hamlet : to be or not to be est posée à tout instant devant lui. Il ne respire que pendant les vacances. Il ne peut se représenter devant les Chambres qu'avec des victoires, un résultat acquis. Son existence en dépend. De là pour lui, la nécessité de subordonner les opérations militaires aux convenances parlementaires. Il ne tracera pas de plan de campagne aux généraux, si vous voulez; mais il leur dira :
— Il me faut un fait d'armes, il me faut une victoire à telle date !
De même pour les opérations diplomatiques. — Il me faut un traité à échéance fixe. Bâclez-le ! je ne peux pas me représenter devant les Chambres sans leur apporter quelque chose.
Relisez en détail l'histoire du ministère Ferry, depuis 1881 ; vous verrez les opérations militaires toujours subordonnées aux nécessités de la politique parlementaire. C'est l'horloge du palais Bourbon qui règle la marche de nos soldats et fixe l'heure de la signature des traités !
Un gouvernement parlementaire, qui se lance dans cette politique, n'a qu'une préoccupation : se débarrasser du contrôle du parlement et de la presse. Par la force des choses, il essaye de faire rétrograder la forme politique, à l'aide de laquelle il agit, vers le despotisme militaire. Toute guerre extérieure est un recul pour la politique intérieure
d'un pays. Si le pays résiste, le gouvernement «p trouve condaniné à Timpuissance.
En un mot, avec tout gouvernement issu d'une délégation et ayant pour force motrice la discussion, la politique de conquête est incompatible eji droit et en fait.
Mais soit. La conquête est faite. Les armes onl triomphé. Gomment allez-vous administrer votre conquête ?
— Hindou, approche ici. Dis-moi ce que tu pense^^ du gouvernement anglais ?
— Il paraît que là-bas, il y a une reine, impératrice des Indes. Mais elle est bien capricieuse, car tous les cinq ou six ans , de nouveaux gouverneurs arrivent ; celui qui succède à l'autre change tout ce qu'avait fait son prédécesseur.
— Mais ce n'est pas elle. Elle ne peut pas plus que toi sur les destinées de l'Inde. Ce sont les ministres. Or, il y a divers partis en Angleterre. Tantôt c'est Fun, tantôt c'est l'autre qui est au pouvoir, et selon que c'est l'un ou c'est l'autre, c'est tout le contraire.
L'Hindou me regarde de ses grands yeux de bitume mouillé et s'en va, sans y rien comprendre. Un Arabe me dit :
— « Vous Français, vous nous reprochez de ne pas vous comprendre. Vous comprenez-vous vousmêmes? Nous voyons des rois, une République, un empereur, une République ; mais cette République, c'est, tantôt ceci, tantôt ça. Notre sort dépend de députés, élus en Basse-Bretagne, à Paris ou à
Bayonne. Monarchie, empire ou République, radicaux, opportunistes, bonapartistes, or}éanistes, cléricaux, savons-nous ce que c'est que tout cela ? Ils décident de notre sort, de notre fortune, de tous nos intérêts, de notre vie même. Connaissent-ils ce que nous voulons, pensons, désirons? Ont-ils une idée des conditions de notre existence? Ont-ils jamais su ce qui se passait en Algérie, soit du temps de la conquête, où les généraux n'étaient occupés qu'à constituer une petite société d'admiration mutuelle, soit depuis la conquête? Et nous^ savons-nous jamais sous quel régime nous sommes ? Un vote, le déplacement de deux ou trois voix dans les Chambres, à propos du préfet de police de Paris ou de vos affaires avec les Chinois, suffisent pour culbuter nos destinées ?
« Non. Nous ne comprenons rien à votre gouvernement ; mais il nous fait comprendre une chose : — C'est le bonheur de l'indépendance !
« Nous n'en avons jamais désespéré, et nous en désespérons d'auta*nt moins, qu'il est obligé de retirer des troupes de l'Algérie î »
LETTRE LÙX