POLITIQUE COLONIALE ET POLITIQUE SCIENTIFIQUE
» Le fleuve Rouge, en effet, n*est pas navigable en tout temps ; à l'époque des inondations, c'est un immense et impétueux torrent. Dans la saison sèche l'eau manque au-dessus de Hung-Hoa. »
La « magnifique voie naturelle » , le 4ong de laquelle M. Jules Ferry promenait l'imagination et l'ignorance de la majorité, est donc une voie fermée les trois quarts du temps.
Le bureau d'informations continue en déclarant qu'au lieu d'avoir recours « à cette magnifique voie naturelle » qui n'existe pas, il faudra avoir recours à cette voie artificielle, qui s'appelle un chemin de fer.
Le Français ne voyage pas. Quand il voyage, il juge les autres pays sur leurs hôtels, leur cuisine, leurs cochers et leurs théâtres. Connaissant rarement leur langue, il en rapporte les impressions les plus fantastiques. Je connais des Français qui n'ont jamais pu manger un roatsbeef à Londres. Quelquefois même quand les Français séjournent, ils ne se donnent pas la peine d'entrer en communication avec les peuples au milieu desquels ils vivent. Ribeyrolles était réfugié en Angleterre. Nadar lui dit/
— Tu dois maintenant savoir l'anglais.
— Penh ! depuis trois ans que nous sommes ici, est-ce qu'ils n'auraient pas eu le temps d'apprendre le français ?
On trouve des Anglais partout. Cependant beaucoup d'entre eux, malgré les multiples et nombreuses informations de leurs journaux, ne savent
pas non plus très bien ce qui se passe au dehors, même dans leurs colonies. Jusqu'en 1839, ils ignoraient Tadminisiration despotique sous laquelle était »3crasé le Canada. Ils ne s'en aperçurent qu'en voyant arriver à Liverpool douze condamnés à la transporlation, qu'on avait ramenés en Europe pour les ♦îxpédier de là à la terre de Van-Diemen (i). Ils ne savaient également rien de l'Australie. La discussion du budget de l'Inde dans la Chambre des communes produit l'effet d'une machine pneumatique.
Combien y a-t-il de Français qui connaissent, non pas les détails, mais seulement les principes, les grandes lignes de l'administration de leur pays? Combien y en a-t-il qui connaissent le jeu des institutions politiques ? Combien y en a-t-il qui connaissent plus ou moins exactement le personnel du parlement ?
— Personne î me répondrez-vous. Pas même le?
ministres.
Et alors je vous demande : — Comment voulezvous que ces gens qui ne savent même pas ce qui se passe chez eux, auprès d'eux, ce qu'ils font euxmêmes, jugent avec compétence les affaires du reste de la planète ?
N'ayant pas de renseignements à leur disposition ou n'ayant que des renseignements incomplets, pour ne pas dire falsifiés, ils ne peuvent avoir que des opinions à priori, impulsives en quelque sorte.
La politique coloniale est la négation de la politique scientifique.
(I) Payne. Colonies, p. 100.