L'EXPANSION DE LA LANGUE FRANÇAISE
Qualité ou quantité. — La germanisation de la France. — La conquête de rAilemagne. — Les étudiants français et les étudiants étrangers. — Franciser les indigènes. — Les amener chez nous. — Trois petits peuples. <— Influence du livre. — Voltaire et Napoléon.
— Et la langue ? Quel est Tavenir de la langue française ?
Si vous mesurez l'importance d'un langage au nombre de gens qui le parlent, le chinois est supérieur à tous les autres : puis viennent Parabe, le russe. L'anglais, avec ses 80 ou 90 millions de personnes, ne prend rang qu'après. Il est vrai que, chaque année, il gagne; pourquoi? parce qu'il a pour véhicule le plus grand commerce du monde.
Quant à l'allemand, nous travaillons de la manière la plus active à le propager. Notre Université l'a adopté, comme s'il était la seule langue vivante au monde. Une langue important toujours ses idées avec elle, l'Université arrive à nous germaniser d'une manière bien plus définitive que M. de Bismarck : avec un patriotisme plus zélé que perspicace, elle complète, par l'invasion de la langue, l'invasion de 1870 (1).
(1) V. un intéressant article sur la Liberté linguistique en France^ par M. Georges de Frézales, ancien secrétaire d'ambassade. Revue du Monde latin. Octobre 1884.
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La puissance d'expansion d'une langue est en raison de la puissance d'expansion des idées du peuple qui la parle. Au xviii® siècle, la France a perdu ses colonies, et la langue française a eu dans le monde uxïe prépondérance incohtestable. On jouerait un mauvais tour aux Allemands en retournant contre eux la strophe du chant d'Arndt :
Bas ganze Deutschland soll es sein !
« La patrie de l'Allemand s'étend partout où résonne la langue allemande. »
Or, Frédéric le Grand parlait et écrivait bien le ^ français, tandis qu'il ne sut jamais bien Tallemand. Si la strophe d'Arndt était appliquée au français, Postdam et ses dépendances devraient être une annexe de la France.
Voulez-vous rendre le français la langue indispensable et universelle, faire d'elle ce que le latin a été pour l'Eglise du moyen âge, ce qu'elle est déjà pour la diplomatie, ayez des écrivains, des penseurs, des savants de premier ordre. Pour cela, n'exposez pas les jeunes gens qui auraient pu devenir ces hommes d'aller périr ou s'user misérablement au Tonkin, en Cochinchine ou à la Guyane. Ne soyez pas prodigues de vos hommes"!
Politique coloniale et pohtique protectionniste se tiennent si bien et sont tellement contagieuses que nous avons vu un certain nombre d'étudiants en médecine français demander protection contre les
étudiants étrangers ! Leur fermer nos Facultés ou
i02 LETTRES SUR LA POUTIQUE COLONIALE
les y placer dans des conditions d'infériorité, singulière manière de répandre notre langue, nos idées , notre science ! Faites donc le contraire. Pour imposer votre langue au monde , mettez tous les jeunes étrangers instruits dans l'obligation de venir achever leur éducation en France. Qu'il n'y ait pas une instruction complète , si elle n'y a pas reçu le dernier poli. Au lieu d'éloigner les étrangers, offrez-leur des facilités de toutes sortes. Ouvrez-leur vos laboratoires. Donnez-leur accès auprès de vos chaires. Appelez-les par votre camaraderie au lieu de les éloigner par votre jalousie. Que signifierait-elle ? Que vous auriez peur de leur supériorité. Alors ce que vous demandez, c'est une protection contre l'émulation, contre le progrès? Oserezvous le déclarer?
J'ai dit la pénurie de notre instruction primaire en*Algérie pour les indigènes : non seulement il faut la réparer, mais il faut encore, sans violence, par persuasion, amener en France, chaque année, un certain nombre de jeunes gens, choisis au concours, les faire entrer dans nos Ecoles d'enseignement professionnel, spécial. En changeant de milieu, ils s'imprégneront ainsi de notre civilisation. Tel était le système Romain : et les chefs indigènes latinisés retournaient chez eux comme procurateurs de Home. Nous devrions organiser des centres d'immigration de jeunes gens de toutes les parties du monde. Ce serait la meilleure manière d'en faire la conquête. Nous gagnerions dans cet échange. Le japonisme a marqué notre art de son empreinte : en retour, ce
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sont des Français qui ont été invités à aller réformer sa législation.
Voyez donc Tinfluence exercée par trois petits peuples sur la civilisation occidentale : le peuple grec, le peuple romain, le peuple juif. Depuis des dizaines de siècles, Athènes a perdu son indépendance, et l'esprit de Platon et d'Aristote domine notre enseignement. Dans toute bibliothèque s,e trouvent Homère, Thucydide, Polybe, et Eschyle, et Aristophane, et Lucien, et Démosthènes !
L'Empire Romain a pu disparaître; sa langue est restée celle de l'Eglise, et d'hier seulement elle a cessé d'être celle de la science. L'enseignement du droit est encore dominé par ses jurisconsultes. Mais le droit se sera dégagé de cette influence, mais l'Eglise aura disparu, que les hommes liront encore Virgile, Lucrèce, Tacite, Tite-Live, et ce prodigieux Gicéron, si verbeux, mais si éloquent! Ces génies ont plus fait pour la durée de la langue romaine que les légions de César.
Voyez ce petit peuple juif, il conserve sa langue; peu d'anglais la connaissent, il est vrai ; mais c'est son livre, traduit, qui gouverne l'intellect de la plupart.
Un Rabelais, un Montaigne, un Molière, un Corneille, un Racine, un Pascal, un Labruyère, un Bossuet, un Voltaire, un Diderot, un Paul-Louis Courier, un Lamartine, un Victor Hugo; un d'Alembert, un Lavoisier, un Laplace, un Lamark, un Bichat, un Monge, un GeofTroy-Saint-Hilaire , un Cuvier, un Arago, un Claude Bernard, un Broca,
un Chevreul , un Beriheloi , un Pasteur donnent une plus grande puissance d'expansion à la langue française et frappent le monde d'une empreinte autrement profonde et durable que toutes nos armées et nos flottes réunies. Voltaire avait conquis Frédéric II, Catherine, Joseph II; il avait francisé les trônes et l'esprit humain. Napoléon n'a produit que la gallophobie.
Notre grand géographe, Elisée Reclus, Ta dit avec raison : « Les vraies colonies de la France sont les pays où se propagent ses idées, où se lisent ses livres, où se parle sa langue (1). »
(1) E. Reclus. T. \\, p. 903.