LA COLONISATION ET L'INITIATIVE PRIVÉE
République Argentine et Canada. — Débouchés pour Français. — Consuls. — Courtiers entre le capital étranger et le travail national. — Le colon français. — Le système anglais et le système français. — Procédés du commerce anglais. — M. Higginson. — M. de Bismarck. — Un agent anglais. — La politique coloniale en chambre.
Nous ne voulons pas que le Gouvernement prenne les gens et les pousse par les deux épaules dans un endroit déterminé. Mais refusons- nous là liberté d'émigration ? Au contraire.
Nous voudrions que notre loi militaire ne transformât plus en déserteurs nos émigrés à la République Argentine ou au Canada.
Là, il y a des noyaux de Français qui conservent la langue française. Nos compatriotes, à l'esprit hardi , ayant de la volonté et de l'énergie, y trouvent des groupes prêts à les recevoir, des pays salubres.
Des hommes, ruinés par le krach, ont ramassé quelques bribes de fortune, sont allés au Canada au lieu de traîner leur décadence dans les rues de Paris. Ils se sont faits cultivateurs, et quelques-uns ont déjà reconstitué leur existence (1).
(1) Revue de* Deux-Mondes^ 15 février 1885, p. 813, v. le livre de Frédéric Gerbié : Le Canada et l'émigration. Québec, 1884.
L'émigré volontaire va instinctivement dans le climat qui lui convient le mieux. Le Français du Sud-Ouest retrouve son climat dans la République Argentine.
Les débouchés ne manquent point aux Français qui veulent quitter leur pays dans de bonnes conditions. Si l'Australie septentrionale est englobée dans Je climat torride, TAustralie du sud est salubre. Le taux de la mortalité y varie de 13 à 15 pour mille ; à la Nouvelle-Zélande, la partie la plus éloignée de Téquateur, il n'est que de 11,19.
On y demande des vignerons ; on y demande des verriers qui, pour surveiller la fabrication de simples bouteilles, gagneraient 25 francs par jour (1), etc.
Ici j'admets l'intervention de l'État. Il doit être surtout une grande agence de renseignements.
Pourquoi ses consuls ne se mettraient-ils pas en rapport avec les industriels, avec les producteurs, avec les possesseurs de l'instrument de travail qui sont à la recherche des moyens de le faire valoir?
Ils deviendraient des intermédiaires entre les étrangers et les travailleurs français, des courtiers entre le capital étranger et le travail national.
Au lieu de se contenter de simples rapports, enfouis dans les archives du ministère du commerce ou publiés plus ou moins tard dans le Bulletin consulaire, — qui lui-même constitue un progrès, — ils pourraient envoyer des modèles de contrats que le ministre expédierait q.\x\ préfets qui les expédieraient aux municipalités. Le gouvernement ferait
(1) Journet. VXnstralie, 1884.
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Toffice de notaire désintéressé. Il remplirait la fonction de bureau d'enregistrement, pour conserver Tauthenticité des obligations réciproques.
Si une partie y manquait, elle tomberait sous la juridiction prévue dans l'acte.
Là doit se borner son rôle .
Les Français demandent, au contraire, au gouvernement de fonder des colonies; puis, une fois fondées, ils n'y vont pas, ou, s'ils y vont, ils attendent tout de l'Etat. Ils s'imaginent que celui-ci doit les récompenser. Ne se sont-ils pas donné la peine de faire le voyage? J'ai vu, en Afrique et en Tunisie, des gens, débarqués de la veille, fort étonnés que le gouvernement ne leur eût pas immédiatement assuré une fortune.
Le baron Hiibner a très bien caractérisé, dans les lignes suivantes, écrites à propos de Shangaï, la différence de la politique coloniale telle que la comprennent les Anglais et telle que l'entendent les Français.
« La différence entre le génie du peuple français et les fils de la vieille Angleterre, si frappante dans l'extrême Orient, et partout où les deux drapeaux flottent à côté l'un de l'autre , cette différence s'impose ici pareillement à l'observation du voyageur. La factorerie anglaise est née de l'initiative des particuliers, aidés de l'appui moral et, exceptionnellement et temporairement, des forces militaires et navales du gouvernement. Les établissements français sont l'œuvre du gouvernement, accomplie avec ou sans le concours des nationaux. Les agents
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officiels de la France marchent à la tète des colons, les fonctionnaires britanniques en forment Tarrièregarde et la réserve... Retirez Faction des consuls français , amenez le pavillon français , rappelez le stationnaire du port, et il est à parier un contre dix, que, dans quelques années, rétablissement aura disparu. Dans une factorerie anglaise, les choses se passeraient tout autrement. Après le départ des représentants officiels et des troupes de la reine, les résidents pourvoiraient eux-mêmes au maintien de Tordre, et, s'il le fallait, à la défense contre un ennemi extérieur.
« Les Français partiraient à la suite des autorités civiles et militaires et, le peu qui en resterait, s'amalgamerait avec les indigènes (1). »
Des marchands de Londres, de Liverpool, de La Haye, de Hambourg ont une grande partie de leur fortune aux Indes et en Chine. Nos industriels, nos commerçants n'ont point cette initiative. Ils attendent qu'on vienne en France leur demander leurs produits au lieu d'aller les offrir. Ils ont toutes sortes de timidités. Au lieu de faire le commerce à toute vitesse, ils s'endorment. M. Paul Bourde, le correspondant du Temps au Tonkin, a très bien expli(jué ces différences de procédés :
« Avec un sens élevé de la réalité, les Anglais aiment à garder leurs marchandises en magasin le moins longtemps possible. Un gain restreint mais répété sur des grandes quantités, est beaucoup plus
(l) Baron de flubncr, ancien ambassadeur d'Autriche. Prom. aut. du monde, t. 2, p. 190.
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avantageux qu'un gain plus fort sur des quantités moindres. Certains genres d'opérations sont même fondés sur la promptitude de la vente. Les cotonnades, Tarticle dans lequel les Anglais sont sans rivaux, s'écoulent de la façon suivante : Le fabricant expédie à son correspondant des quantités déterminées, suivant la saison, par chaque courrier. Il n'attend pas la commande. Aussitôt fabriquée, la marchandise part, et, aussitôt arrivée, elle est mise en vente et vendue coûte que coûte. On perdra au besoin sur un envoi pour ne rien garder; on espère se rattraper sur un autre. Le compte se règle à la frn de Tannée, et c'est seulement alors que les résultats exacts des opérations sont connus. On supprime de cette façon des frais de magasinage et d'assurance qui deviennent rapidement très considérables pour des articles de bas prix. Gomment les cotonnades françaises pourraient-elles entrer en concurrence dans des conditions pareilles? Le prix de revient à la fabrique en est déjà plus élevé, et, avec nos habitudes commerciales , on observe toutes les fluctuations des cours pour arrêter les ventes dès qu'ils baissent et ne les reprendre que lorsqu'ils redeviennent décidément rémunérateurs. En six mois, le concurrent anglais aura renouvelé six fois sa marchandise , tandis que le Français aura conservé la sienne, qui se trouvera ainsi grevée de six fois plus de frais. Pourvu que ses frais de fabrication, intérêt du capital engagé compris, soient couverts, l'usinier anglais juge les affaires bonnes. Son usine marche, et, résultat d'une grande importance, il maintient sa
situation entière sur le marché ; il est prêt à bénéficier de la moindre hausse. »
Dans nos colonies mêmes, grâce à ce système, ce sont les Anglais qui absorbent tout. L'imprimeur de ce volume, malgré trois corrections répétées, p. J47, a imprimé comme auteur de Tannexion des Nouvelles-Hébrides à la France, « M. Hérisson. » Il n'a pu se figurer que Tauteur de cet acte français portât un nom anglais. M. Higginson , le plus riche commerçant de la Nouvelle-Calédonie, est bien un Anglais, qui y est arrivé avec des capitaux , des bateaux à vapeur, et s'est fait naturaliser plus tard.
Dans son discours du 26 juin 1884, M. de Bismarck voulait que les colonies allemandes ne fussent que le résultat de l'initiative privée.
« Toute cette question de la colonisation allemande qui a été récemment soulevée est née de l'acquisition de certains territoires par des négociants des villes hanséatiques, qui ont invoqué la protection du gouvernement impérial et nous ont ainsi amenés à examiner la chose à fond. Je suis entièrement opposé à la création de colonies sur un plan que je crois mauvais, et qui consiste à acquérir un territoire, à y placer des fonctionnaires et une garnison, puis à inviter les gens à y venir et à y vivre. Je ne crois pas qu'on puïfee créer des colonies artificiellement. Je n'ai pas l'intention de rien dépenser pour cela, mais bien de laisser le développement des colonies dont il s'agit à l'énergie des négociants qui les ont établies. Je suivrai l'exemple