LE GOUT DE L'ÉMIGRATION
« Allons et Allez. » — Le travail dans les pays chauds. — Valeur de rhomme. — Le capital de Robinson. — Nécessité d'un capital. — La terre promise. — Manon-Lescaut.
Je ne suis pas au bout des contradictions. Dans une lettre, on m'écrit :
« Il faut expédier au loin les gens qui ne trouvent pas le moyen de vivre en France. La colonisation doit être une soupape de sûreté. Au lieu de nous manger les uns les autres, dispersons-nous. »
Quand les propagateurs de la politique coloniale disent : « allons » à la première personne, ce n'est que par politesse, par euphémisme, en manière d'encouragement, mais en réalité,, c'est : — « Allez ! » qu'ils disent. Allez! mes amis ! nous vous accompagnons de nos vœux, de nos souhaits et de nos spéculations.
Vous expédiez ces gens au loin : mais qu'y ferontils ?
Le D' da Silva Amado, de Lisbonne, appartenant à la nation portugaise qui, avec l'espagnole, résiste mieux que tous les autres peuples Européens au climat torride, est d'accord avec l'Anglais sir John Payer pour dire :
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« Dans les pays chauds, le travail ne peut s'accomplir que par la machine, des indigènes ou des gens de races habitant des pays analogues (1). »
Dans votre générosité bienveillante, mais aveugle, vous offrez des non-valeurs aux colonies, et vous faites à grands frais encore plus misérables qu'ils ne sont les misérables que vous voulez soulager.
Si pauvre que soit un individu, il a été élevé, il a grandi, il a consommé, il représente un certain capital de soins, de nourriture, d'éducation ; que ce prix ait été payé par la famille ou par l'assistance publique, il n'en a pas moins été prélevé sur le revenu général du pays.
Quelle est sa valeur ? M. Prosper Guyot (2) estime la valeur moyenne de l'homme adulte à 8,000 fr., the Economiste la valeur de l'émigrant à 4,375 fr. ; le D' Engel, de 2,710 à 3,000 fr. Mettons cette valeur aussi minime que possible : 3,000 fr. si vous voulez ; 100,000 émigrants sortent de l'Allemagne chaque année, ils lui enlèvent donc un capital de 300 millions de francs. De 1820 à 1882, l'Europe a envoyé ainsi dans les autres parties du monde, plus de 17 millions d'émigrants, soit une valeur humaine de 50 milliards (3).
Le D' Bordier conclut : Donc, il faut avoir des colonies à soi pour que cette valeur reste dans la nation.
Mais quelles colonies ? Celles où l'émigrant meurt sans se reproduire et reste en tout cas incapable de
(1) Congrès des médecins des colonies. 1883.
(2) Voir le Globe du 11 mai 1883.
(3) Mulball. Dictionary of statistics.
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travail? C'est rengloutissement du capital humain sans espoir d'aucun retour. Mieux vaut encore qu'il aille quelque part où il se conserve. Au moins, il n'est pas perdu pour tout le monde et par répercussion, il peut être utile à la mère patrie.
r L'homme part : il se trouve en présence des difficultés si redoutables de l'acclimatement ; s'il n'a d'autres ressources que ses bras, il ne peut faire (|u'une chose : louer son travail. Et s'il ne peut pas travailler? Et si le travail est effectué à plus bas prix qu'en Europe par les nègres, les travailleurs indigènes ou les coolies, sera-t-il donc plus heureux que dans son pays natal? 11 arrive dans un pays neuf, où tout est à faire; mais s'il n'a pas de capital, s'il n'a pas d'outils, s'il n'a pas d'avances, il est condamné à périr de misère.
Robinson réussit à se faire une existence relativement confortable dans son île : pourquoi ? c'est parce qu'il a eu un capital énorme à sa disposition : un navire presque entier.
Avec la valeur de ce navire, il eût mené en Angleterre l'existence d'un petit rentier ou eût pu établir un bon petit commerce.
Il y a des millions d'hectares disponibles dans le monde; le tout est de les occuper. Nous avons vu les échecs résultant de la colonisation officielle en Algérie, et cependant tout concessionnaire doit avoir, au minimum , une demi douzaine de mille francs à sa disposition.
L'acre de terre ne coûte pas cher aux États-Unis, mais il faut des avances en matériel, en bétail, en
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semences, et souvent le résultat est moindre que celui obtenu par un paysan français sur le sol français, avec une somme égale (1).
Le D' Harmand dit que « si les 9/10 des Français échouent à l'étranger, c'est faute de capital. »
A quoi bon insister? Un homme, parti nu et affamé de la mère-patrie, ne trouvera pas des vêtements tout faits et du pain tout cuit dans des pays incultes et inhabités. La terre promise est du domaine de Jehova; le miracle de la manne dans le désert ne s'est pas renouvelé.
Indépendamment de son capital personnel, tout émigrant doit donc être muni d'un capital argent ou matière; s'il représente 3,000 francs, il doit emporter une somme au moins égale : on peut donc évaluer à plus de 100 milliards le capital que l'émigration a emporté d'Europe. Nul ne niera que ce chififre ne représente un formidable pouvoir d'achat.
Au point de vue de « l'expansion de la race française » , l'homme qui part seul ne se reproduit pas, ou ne se reproduit que par croisement. De plus, dans l'installation de la vie, dans l'enracinement de l'homme au sol, la femme est un élément indispensable, et les colonies manquent de femmes.
^ Les partisans de l'intervention de l'État en ma- ( tière d'émigration, devraient exiger que tout émigré \ fût doublé d'une compagne.
^ Sous la Régence, on fît des rafles analogues à celles que les dignes héritiers du lieutenant de
(1) Voir Le spectre américain, par Antonin Dubost, ancien directeur de "n^ Crrignon^ broch. in-12. Bibliothèque de ta ligue des Contribuables. ]
police pratiquent encore : on en utilisait les victimes en les envoyant à la Louisiane. La mort de Manon Lescaut est restée le symbole de ce procédé de colonisation.