LETTRE XV
L'ÉBaGRATION PAR L'ÉTAT
Variations, -r- L'Espagne et l'émigration. — Conséquences du despotisme.
— La crainte de l'émigration. — Gonrants (iiictiees. — L'expérience de l'Angleterre. —Les transports gratuits. — Les charlatans de l'émigration.
— Système Wakefleld. — Des encouragements à l'émigration : les impedimenta légaux.
La politique des gouvernements varie au point de vue de rémigration.
Au XVI® siècle, les Espagnols prenaient toutes sortes de précautions pour restreindre Témigration en Amérique : un seul port d'embarquement, à une extrémité d'Espagne, Séville; une permission expresse de la couronne, donnée pour peu de temps, deux ans; la nécessité de justifier que personne de sa famille n'avait subi une condamnation du Saint- Office depuis deux générations. Ces diverses mesures avaient réussi à restreindre à quelques milliers le nombre des Espagnols, établis au bout d'un siècle, en Amérique. Elles avaient pour but de maintenir les colonies dans la servitude à l'égard de la métropole.
Le despote, dans sa méfiance, veut afl*aiblir tous ceux à qui il commande, et il ne s'aperçoit pas que cet effort a pour résultat fatal sa propre faiblesse et sa propre impuissance.
En 1877, il y a 124 demandes de passage : 24 émigrants en profitent ; en 1879, 181 demandes de passage, 37 en profitent. En 1884, le chiffre des demandes a été de 1283, celui des passages accordé de 244 ; 193 émigrants sont partis.
' Ce dernier chiffre prouve que les incitations du gouvernement ont produit un certain résultat, mais il faut observer qu'une partie de ces crédits ont été employés au transport de femmes à la Nouvelle- Calédonie et à celui de familles de criminels déportés (1).
En 1883, on projeta d'ouvrir un crédit de 6 millions 350,000 francs pour appeler 400 colons en Nouvelle-Calédonie : — 17,800 fr. par colon (2)! ■^ M. Leroy Beaulieu dit (3) que le devoir des gouvernements est de surveiller les agences d'émigration qui, par des promesses fallacieuses, tentent d'attirer dçs dupes sur des territoires improductifs. Il cite qu'un de leurs moyens, pour griser l'imagination des I naïfs, est la publication d'un fait-divers annonçant \ que Durand ou Duval , pauvre paysan parti de : France en sabots, vient de mourir en laissant 20 ou : 30 millions. Ces procédés ont fait de tristes victimes ; sur certains territoires des États-Unis, au Pérou, au I Paraguay.
Le conseil de M. Leroy Beaulieu est bon, mais le
gouvernement français doit commencer par se Fap-
i^pliquer à lui-même. Je ne comprends qu'une inter-
(1) De Lanessan. Rapport sur le budget des colonies^ p. 128.
(2) Lemire, Nouvelle-Calédonie, p. 247.
(3) La colonisation, p. 526.
l'émigration par létat 71
yention de TÉtat : c'est celle du système Wakefield.\ Mais ici ce n'est pas TÉtat, expéditeur d'émigrants, -. qui paye pour se débarrasser de ses enfants, c'est le :' pays qui en a besoin qui paye le transport de la i marchandise-trayail qui lui est nécessaire. ',
Ce système consiste à vendre des terres assez cher aux immigrants, une livre, deux livres Tacre (i), 160 à 125 francs l'hectare environ, et à en affecter . le prix au transport des travailleurs, avec engagement de retour au bout d'un certain délai, trois ans par exemple. De cette manière, le capitaliste peut acheter le sol et avec le prix qu'il a consacré à l'achat du sol, il s'assure des coopérateurs. C'est ce système qui a été appliqué et qui a si admirablement réussi en Australie.
L'année dernière, la Chambre des Députés de la Jlépublique Argentine a été saisie d'une proposition tendant à consacrer une somme de 1200 coutos pour favoriser l'introduction des immigrants qui seraient, en arrivant, libres de toute dette (2).
Le Brésil demande aussi des immigrants Européens.
. Plus d'une mère de famille, embarrassée de la carrière que pourrait bien suivre son fils, s'imagine que la politique coloniale pourrait lui être fort utile à ce point de vue.
Java ne sert-il pas de débouché aux jeunes Hollandais, comme les Indes et les autres colonies britanniques aux jeunes Anglais ?
(1) V. Leroy Beaulieu. Loc. cit, p. 608.
(2) Messager du Brésil. 27 juillet 1884.
r Créer des colonies pour assurer des positions aux jeunes gens, c'est une des formes de la politique protectionniste ; mais il ne faudrait pas alors commencer par leur imposer le baccalauréat et le ser- ■ vice militaire.
: Le code civil est un obstacle : en Allemagne, en Angleterre, les cadets sont poussés à aller chercher i la fortune au loin; ils sont soutenus en même temps ; dès leur début dans la vie par un certain capital i avec lequel ils doivent assurer leur avenir, par des î relations de famille, de parenté, de position. Ils I sont hardis. Le Français attend son héritage, courjtise les parents à succession, et reste rivé au sol I dont il aura sa part.
Tant que les mœurs et les lois qui retiennent le j Français chez lui ne seront pas changées, le gouver- ! nement pourra conquérir des territoires, il n*ar- ' rivera à les peupler que de fonctionnaires et de soldats ; il pourra offrir des transports gratuits, peri sonne ne s'empressera d'en profiter (i).
(1) Histoire de l'Émigration par Jules Duval, 1864. — La colonisation au XIX" siècle par Leroy Beaulieu. — L'Émigration Européenne par Legoyt. — Marivale. Lectures on Colonisation. — L'Émigration Italienne- Annales de démographie, septembre 1880. *