L'EMIGRATION OBLIGATOIRE
I. I>éUayer la métropole. — Colbert et la Compagnie du Morbihan. — Idée napoléonienne. ~ Le décret du 8 décembre 1851. — La loi de 1854. — II. L'humanité de certains philanthropes. — La peine du fouet. — Les supplices. — III. La férocité des « hommes d'ordre ». — La NoaTelle-Calédonie. — Difficultés. — L'Australie. — Article 14 et article 19. — L'ignorance ministérielle. — Une solution radicale et économique.— IV. La sécurité en France.— La férocité des crimes est en raison de la férocité des peines. — Prime au crime. — V. Les fobriques de récidivistes. — La loi de 1874. — Les prisons de Paris.— VI. « L'expansion de la race française. — La sélection. » — « Il faut être deux ». — Pas de résidents volontaires. — VII. Le travail du convict et le travail servile. — vni. La transportation a retardé le développement de l'Australie.
Cependant le gouvernement ne se décourage pas :
— Ah ! les Français ne veulent pas émigrer quand je veux qu'ils émigrent, tout en maintenant les lois qui les empêchent d'émigrer, eh bien ! tant pis pour eux. Je les forcerai d*émigrer malgré eux !
— Tous ?
— C'est peut-être beaucoup dire ; mais du moins je peux augmenter le nombre des émigrants.
— Comment ?
— C'est bien simple : j'ai le code p6nal et il suffît que j'en modifie certains articles. Je déclarerai que tout individu coupable de certains délits ou de certains crimes sera employé à la colonisation. Il est impossible que l'opinion publique ne me suive pas, car je lui présente deux avantages certains : je déblaye la métropole ; je peuple les colonies, et par conséquent, j'assure « l'expansion de la race française. »
Cette idée était un des points du programme du grand ministère de 1881. Elle se trouvait dans le dernier programme de Belleville de M. Gambetta. M. Joseph Reinach fit un volume pour la développer; M. Waldeck-Rousseau l'a reprise et en a fait presque une loi.
Elle n*est pas neuve. Richelieu et Colbert poussaient en vain les Français à l'émigration ; alors comme maintenant ceux-ci résistaient. En 7 ans, la compagnie du Morbihan n'avait pas transporté 40 colons au Canada. Colbert lui donna le privilège d'y conduire les fous, les mendiants et les vagabonds. Nous devons lui rendre cette justice que, calculant les frais de transport et le profit, elle n'en abusa pas.
Cette idée fait aussi partie des idées napoléoniennes que Napoléon III offrit à la France. Il annonça, dans sort message du 12 novembre 1850, qu'il présenterait un projet de loi sur la transportation. Il le remplaça par le décret du 8 décembre 1851 , annexe du coup d'État.
L'ÉMieRATION OBUGATOIRE 75
Les deux premiers articles valent la peine d'être cités :
Axt. 1*'. — Tout individu placé sous la surveillance de la haute police qui sera reconnu coupable de rupture de haïkf pourra être transporté par mesure de sûreté générale dans une colonie pénitentiaire, à Cayenne ou en Algérie. La durée de la transportation sera de 5 ans au moins et de 10 ans au plus.
Art. 2. -^ La même mesure sera applicable aux individus reconnus coupables d'avoir fait partie d'une société secrète.
Immédiatement le gouvernement se mit en mesure d'appliquer le décret qui faisait partie des mesures d'ordre, destinées à assurer la sécurité de l'Empire ; à la fin du mois de mars 1852, Y Allier partait de Brest pour la Guyane avec 300 transportés de toutes les catégories.
D'après la Notice sur la transportation publiée en 1867 par l'amiral Rigault de Genouilly, à la date du mois d'août 1866, 329 déportés politiques et 2,641 repris de justice auraient été envoyés à la Guyane ; les premiers sont les déportés adrainistrativement ; parmi les seconds, beaucoup peuvent être considérés comme des condamnés politiques, bien que frappés de peines de droit commun, pour rébellion, pillage, etc.
: Au coup d'État, d'après le rapport de M. de Maupas, 26,642 personnes furent arrêtées, 6,501 furent renûses en liberté, 20,000 furent frappées de peines diverses. Ce fut l'Algérie qui en reçut la plus grande part : 9,530.
Dans le décret du 8 décembre 1854, il n'avait été question que de « repris de justice » et. d' « affiliés à des sociétés secrètes. » En 1852, on expédia à la Guyane les condamnés au bagne; la loi de 1854 supprima les bagnes en France et les relégua à la Guyane. Tout individu condamné à moins de 8 ans de travaux forcés, est tenu de résider dans la colonie pendant un temps égal à sa condamnation. Cette disposition s'appelle « le doublage. » Tout individu, condamné à plus de 8 ans de travaux forcés, doit y résider toute la vie.
De 1852 au 1" janvier 1878, 21,907 hommes dont 16,195 forçats, 21,816 repris de justice, 329 politiques et 399 femmes ont été transportés à la Guyane ; sur ce chiffre, 10,306 sont morts de maladies, 531 d'accidents (1).
L'effectif des condamnés en cours de peine et des libérés astreints à la résidence était de 3,317 individus en 1881 (2).
Le gouvernement impérial lui-même, effrayé de rinsalubrité de la Guyane, autorisa par un décret du 2 septembre 1863 , la création à la Nou velle-Galédonie, d'établissements pour l'exécution de la peine des travaux forcés ; en 1867, il décida que tous les Européens, condamnés aux travaux forcés, y seraient désormais envoyés. Depuis cette époque, la Guyane ne reçoit plus que les condamnés noirs, les Arabes et un petit nombre d'Européens, choisis parmi les ouvriers des différents corps d'état.
(1) Voir ci-dessus Lettre VI, p. 27.
(2) Notice sur la transportation, 1884. •
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Des philanthropes, hien pensants, vous disent gravement : — La transportation a été un grand progrès pour la cause de l'humanité. Nous n'avons plus ainsi sous les yeux à Brest et à Toulon les horreurs du bagne.
Ce sont les mêmes gens qui considèrent, comme un grand progrès, l'exécution des condamnés à mort dans l'intérieur de la prison.
Que vaut donc votre pénalité que vous en avez honte et que la cacher constitue un progrès ?
Sans doute, nous gagnons à n'avoir plus dans les rues ce spectacle de forçats traînant la chaîne et de gardes chiourmes les assommant à coups de bâton ; mais les misérables ont -ils gagné quelque chose, quand on les a envoyés à une mort certaine à la Guyane ?
Nous ne voyons plus les mauvais traitements auxquels ils sont soumis ; nos nerfs sont en repos ; nous nous figurons alors volontiers que tout est pour le mieux; mais les barbaries cachées, dissimulées, sont égales, sinon pires, aux barbaries commises au grand jour. Delescluze nous a raconté les horreurs du bagne. Quand les condamnés de la Commune sont revenus en France, ils nous ont montré des forçats dont les doigts avaient été broyés par les poucettes ; d'autres le dos déchiré à coups de fouet, lavé avec de l'eau salée ou vinaigrée pour empêcher la gangrène. Toutes les semaines, à un jour fixe, l'exécution se faisait avec pompe, pour
Texemple, au son du tambour chargé d'étouffer, sous un roulement, les hurlements du supplicié. Si le chirurgien était soigneux, il ramassait les morceaux de chair projetés ça et là pour les recoller ensuite. Nous avons assisté à des discussions au Parlement où on cita la longueur réglementaire du manche et de la lanière du fouet et où des amiraux, des ministres et des députés donnèrent gravement leur opinion sur les qualités et les meilleures conditions de cet instrument de supplice, comme à l'Académie de médecine on discute les avantages et les inconvénients de tel ou tel instrument de chirurgie.
Le cri d'horreur domina cependant si haut ces savantes dissertations que le décret du 18 juin 1880 supprima « les châtiments corporels, c'est-à-dire les coups de fouet »; comme si les ceps, le cachot, la camisole de force, la crapaudine encore usitée au moins dans les compagnies de discipline, étaient des châtiments spirituels !
Ne savons-nous pas que, dans nos maisons centrales, la camisole de force, le carcan, la douche sont des châtiments encore usités tous les jours ? De temps en temps un directeur de prison se vante de les avoir supprimés dans son établissement (1); ils étaient donc en vigueur auparavant ? Ils sont donc en vigueur chez le voisin?
J'ai entendu, en Algérie, des récits épouvantables de faits qui se passent quotidiennement dans les
(1) Voir les articles de M. Robert Gaze dans le Voltaire du mois de décembre 1884 sur les prisons.
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compagnies de discipline, et certes, les narrateurs étaient des hommes dont la sensibilité était le moindre défaut. Des misérables, ferrés, restent couchés sur le sol, grelottant la fièvre, retournés à coups de pied, jusqu'à ce qu'ils demandent grâce. J'ai vu au pénitencier de Aïn-El-Bey la salle de punition; une tige de fer est placée d'un bout à l'autre. Sur cette tige glissent des anneaux dans lesquels sont engagés les pieds des hommes étendus à terre.
Il ne suffît pas de faire passer la mer à des condamnés pour que l'horreur de notre système pénal soit atténuée ; souvent même, elle est aggravée.
Dans la discussion du projet de loi sur les récidivistes, de^ mots épouvantables ont été prononcés par des gens qui sont peut-être bons pères, bons époux, mais qui font de la férocité à froid, avec la conscience que torturer et tuer les gens est une chose toute simple, quand on parle au nom de la société et qu'on n'est pas soi-même l'exécuteur.
L'article 14 du projet adopté par la Chambre des députés, à peu près conforme au texte du gouvernement, avait fixé les lieux de relégation : c'étaient en première ligne, la Nouvelle-Calédonie ; puis les lies Marquises qui sont insignifiantes ; l'île Phu- Huoc et enfin la Guyane.
A la ^fouvelle-Calédonie, le pays est sain, les bras manquent.
Les mettra-t-il en liberté ? Mais alors que deviendront les colons libres ? Ils seront submergés sous cette marée d'éléments détestables.
Il les interne dans un lieu déterminé, il ne peut pas leur dire : Vivez de votre métier. Où sont les clients? Les entretenir ou les laisser mourir de faim, en faire des rentiers ou les condamner à la plus cruelle des morts ? Voilà donc Talternative.
Leur donnera-t-il de la terre, des semences, une avance avec obligation de se tirer d'afiFaire ? Mais la plupart sont incapables de semer un chou et de faire pousser un radis. Puis l'administration en Nouvelle-Calédonie n'a plus que 800 concessions et 2,000 libérés attendent qu'on leur livre leur lot. ^L'administration manque ainsi à ses engagements. Cette leçon de morale laisse à désirer.
En 1883, il y avait 7,000 forçats : le chiffre augmente de 700 par an. Il n'y a pas de place.
L'Australie s'opposait à la transportation des récidivistes en Nouvelle-Calédonie. Elle disait que le gouvernement français ne pouvait avoir la prétention d'y garder et d'y faire vivre ses récidivistes : que, par conséquent, il avait l'arri ère-pensée de les y amasser, puis de leur favoriser les moyens d'évasion, de manière à en faire cadeau à l'Australie. Les Australiens exagéraient évidemment : ils invoquaient, à l'appui de leur hypothèse, un chiffre de près de 247 évadés ou libérés de la Nouvelle-Calédonie, déversés chez eux (1); Tadministration française conteste ce chiffre.
(1) L» Brisban^, N« du 20 mai 1884. Il néglige d'indiquer à quelle période se rapporte ce chiffre.
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Mais le gouvernement français ne voulut pas ajouter cette nouvelle complication à toutes celles dans lesquelles la politique coloniale Ta jeté ; il avait un parti à prendre; renoncer simplement à «on projet de loi. Il préféra prouver qu'il l'avait présenté et soutenu avec une remarquable étourderie et il le modifia, en demandant que le Sénat lui donnât un blanc seing pour désigner le lieu de la relégation , sans dissimuler cependant que le nouvel endroit de son choix serait Cayenne. Les mauvaises langues prétendent que certains intérêts particuliers étaient également intervenus ; quoi qu'il en soit, l'article du projet adopté par la Chambre fut remplacé par l'article 19 du projet présenté au Sénat.
L'amiral Fourichon qui avait été gouverneur de Cayenne et qui n'y avait pas laissé des souvenirs de reconnaissance aux déportés politiques placés sous ses ordres; l'amiral Jauréguiberry qui connaissait le pays(l); le conseil général de santé qui, consulté, dans sa séance du 23 octobre 1884, déclarait que l'insalubrité de la Guyane rendait cette colonie impropre à servir de lieu de transportation, ne furent pas écoutés.
Le ministre de l'intérieur, M. Waldeck-Rousseau, ne tenait pas compte de ces avertissements; il ignorait le travail du D' Orgéas ; il affirma que la transportation des récidivistes à la Guyane serait une opération très utile pour la sécurité de la France et pour « l'expansion de la race française. »
(1) 3éancc du 25 octobre 1884.
Comment serait-elle utile dans ce dernier cas, puisque tout transporté à la Guyane est condamné à mort, dans un temps plus ou moins court?
On pourrait s'épargner les frais de transport. Empoisonner les récidivistes au moment où ils sont arrêtés serait un moyen simple, peu coûteux, silencieux, de « s'en débarrasser. »
Il est vrai qu'alors on ne pourra plus dire : « La transportation contribuera au rayonnement de la patrie et sera par essence une œuvre de colonisation. »
Soit. Un ministre de la République, un professeur de l'Ecole de droit, le Sénat de la République auront repris à leur compte un système de transportation tel que l'Empire avait été obligé par prudence de l'abandonner : ces criminalistes implacables aurontils obtenu, du moins, un résultat au point de vue de la sécurité intérieure de la France?
Quand, en 1772, à Lyon, sur la place des Terreaux, on pendait une malheureuse servante pour avoir volé deux douzaines de serviettes; quand en Angleterre, en 1778, on pendait avec son enfant au sein une malheureuse femme de 19 ans, Marie Jones, pour avoir volé une pièce de drap à la devanture d'un marchand de Ludgate Hill, parce que son mari, enlevé par la presse depuis trois
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semaines, Tavait réduite à mendier, tout voleur . devenait meurtrier. Le risque était le même. Montesquieu, Voltaire, Beccaria, contemporains de ces faits, étaient tous arrivés à cette conclusion : que la férocité des crimes est en raison de la férocité des peines.
Le projet voté par le Sénat est une excitation au crime.
A qui doit s'appliquer le projet de loi sur les récidivistes? M. de Verninac disait dans son rapport : <c En 1882, sur le chiffre énorme de 78,998 récidivistes qui ont passé devant les tribunaux correctionnels, 11,690 (15 %) n'ont été condamnés qu'à l'amende, 63,150 (80 %) à moins d'un an d'emprisonnement, 4,150 (37o) seulement à plus d'un an de la même peine. »
Ce sont donc des auteurs de simples délits.
Aujourd'hui les coupables de crimes, condamnés aux travaux forcés, sont envoyés en Nouvelle-Calédonie.
Depuis le début de la transportation (1864) jusqu'à l'année 1878, soit pour une période de \A ans, la mortalité moyenne annuelle y a été de 3.15 p. 100. La durée de la vie probable d'un transporté à la Nouvelle-Calédonie est de 21 ans 7 mois et 24 jours, c'est-à-dire près de trois fois plus qu'à la Guyane (1).
Croyez-vous donc que les récidivistes, exposés à la relégation, ne connaîtront pas la salubrité relative des deux colonies? Alors, ils feront le même calcul que les individus, qui, courlaïuné-^ à la maison
>lj D' Orgéas. Loc. cil., \t. -2.'».
centrale, commettaient un crime pour aller à la Nouvelle. Cette habitude était devenue si fréquente qu'on a été obligé de recourir à une loi spéciale pour la détruire.
Au lieu de « faire un mouchoir » ou de se laisser passivement condamner pour vagabondage, le récidiviste deviendra un meurtrier. Car avec le projet adopté, il sera moins puni que le simple délinquant. Celui-ci serait livré « à la guillotine sèche, » tandis que le grand criminel a des chances sérieuses d'existence. En tuant, le récidiviste gagnera la vie que, plus modeste, il eût perdue. La loi Waldeck-Rousseau aura pour résultat fatal la diminution des délits au profit des crimes.
Au Jieu de demander des millions pour la relégation, le Ministre de l'Intérieur aurait j)eut-être dû commencer par se poser cette question :
— Il y a une loi de 1875 sur l'emprisonnement cellulaire, destinée à isoler les prévenus et les condamnés. Qu'est devenue cette loi? Gomment est-elle appliquée ? Quelles sont les modifications à y apporter ?
Une simple circulaire aux préfets, et il eût obtenu cette réponse : — Qu'elle n'était appliquée nulle part, faute d'argent.
Alors, il aurait peut-être réfléchi qu'avant de faire une nouvelle loi, exigeant des sommes considérables, il serait peut-être utile d'employer une
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partie de ces sommes à appliquer cette loi qui, depuis dix ans, dort sur le papier.
Une promenade dans les prisons de Paris lui eût montré qu'actuellement, toutes sans exception, ne sont que des foyers d'infection morale.
Au Dépôt, il eût vu la loi violée tous les jours par le Préfet de police qui garde cette prison sous sa dépendance, comme ses prédécesseurs, les anciens lieutenants de police, gardaient le Châtelet. Le procureur de la République en est exclu. Les individus arrêtés y sont tenus à la disposition du Préfet de police seul, en dépit de l'article 106 du code d'instruction criminelle. Ils doivent se trouver très heureux quand ils comparaissent devant un juge d'instruction au bout de quatre ou cinq jours de détention (1). Ils sont amenés par des rafles, entassés par centaines, livrés à une effroyable promiscuité dans deux salles obscures et infectes. Là se font, se défont, se nouent, se renouent des relations. Un malheureux est arrêté, parce que n'étant pas propriétaire, il n'est pas locataire : c'est un délit. Obligation de trouver un propriétaire, même sans argent, autrement on est coupable. Bien plus, n'ayant pas le moyen de loger à l'hôtel Bristol ou à l'hôtel Meurice, il s'est réfugié dans un infime garni. Le garni riche est seulement considéré comme domicile respectable par la police. Le garni bon marché est une souricière à rafles. Le coupable de misère est jeté au Dépôt; il y devient le camarade du voleur ou du meurtrier d'habitude. Il constate que son honnêteté
(1) V. la Police \mr Yves Guyot.
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n'est point une garantie contre la prison. Il gagne, sur son matelas, une vermine morale pire encore que la vermine physique. Un jour, deux jours, trois jours se passent, pendant lesquels il est soumis à tous les outrages et à toutes les contaminations. Un substitut du petit parquet constate enfin qu'il ne peut relever aucun délit contre lui. Le voilà rejeté sur le pavé, le soir, sans qu'on lui ait même donné àdîner. Il se retrouve dans la rue, dans le noir de la nuit, le ventre creux, la tête pleine de pensées troublantes, encore plus misérable qu'il ne l'était avant cette souillure. Il n'a pas plus de domicile ou n'a pas en perspective un domicile plus brillant que la veille. Il peut être repris au bout de quelques instants et rejeté dans cette horreur. Il a fait des camarades qui lui disent : « Viens avec nous ! » et pourquoi pas ? où irait-il ?
Le Dépôt est le bureau de placement et la Bourse du crime.
Mazas est une prison qui a la prétention d'être une prison cellulaire. Elle contient 1,168 alvéoles et 1 ,400 prisonniers. La Préfecture de police y fait ellemême des mariages mâles.
Dans toutes les prisons de Paris, à Sainte-Pélagie, à la Santé, à Saint-Lazare pour les femmes, même entassement, même promiscuité. L'administration travaillerait à former l'armée des récidivistes qu'elle ne pourrait employer des procédés plus efficaces.
En province, les maisons d'arrêt sont soumises au même régime; les maisons centrales ne valent guère mieux ; car elles rejettent dans la société des êtres
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encore plus déprimés moralement, intellectuellement, physiquement qu'au moment où ils y étaient entrés.
Avant de songer à établir des colonies pénitentiaires de l'autre côté de T Atlantique ou aux Antipodes, songez donc d'abord à détruire en France vos fabriques de criminels (1) !
En faveur de la relégation reste l'argument de a l'expansion obligatoire de la race française. »
Expansion de la race française, à l'aide de repris de justice, de récidivistes, de condamnés aux travaux forcés î La plupart sont des malades qui, dans un état social plus avancé, seraient soignés comme tels, au lieu d'être « punis » , « condamnés à un châtiment. » Ils appartiendraient au médecin et non au garde chiourme.
En admettant qu'ils puissent se reproduire, que vaudront leurs produits ? Ce seront des dégénérés, des impulsifs qui porteront le fardeau fatal de l'hérédité. Vous arriverez à faire une population de demi-aliénés, sinon d'aliénés complets. Le phénomène de l'accumulation s'en mêlant, vous donnerez vraiment au monde un bel échantillon de « la race française » et vous aurez de bonnes raisons d'être fiers des compatriotes que vous aurez ainsi fabriqués!
(1) Voir sur les prisons de Paris : Reoue nationale, 1" février 1885. Les Récidioistes, par Yves Guyot.
88 LETTRES SUR LA POLITIQUE COLOmALE
Mais vous n'en fabriquerez même pas. D'abord pour faire un enfant, il faut être deux : un homme et une femme.
En Nouvelle-Calédonie, les Canaques vendent facilement leurs filles aux blancs. Cet élément est-il suffisant pour compenser la disproportion ? Soit.
Mais à la Guyane, nous avons vu (lettre VI) le ré^ sultat des mariages au Maroni. Si le gouvernement peut donc invoquer cet argument pour la première colonie, il ne peut l'invoquer pour la seconde.
Jusqu'à présent, la colonisation pénitentiaire n'a amené dans les deux que des résultats négatifs.
A la Guyane, comme libéré, non astreint à la résidence, on ne trouve qu'un seul homme; il n'y a pas de femmes ; à la Nouvelle-Calédonie, sur plus d€ 11,000 transportés, depuis 1864, 21 hommes, 29 femmes. Il n'y est pas resté un seul des condamnés delà Commune, et cependant ils se trouvaient là en face d'un sol disponible, auprès de mines d'or, de cuivre et de nickel. Ils ont préféré rentrer dans la vieille société, que la plupart déclarent si mauvaise, plutôt que d'essayer de mettre en pratique, soit là, soit en Australie, quelques-unes de leurs formules collectivistes.
vn.
La meilleure manière de tuer une colonie est d'v transporter des convicts.
Vous allez y jeter des gens que vous trouvez dangereux et embarrassants chez vous. Cesseront-ils donc d'être dangereux et embarrassants dans la
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colonie ? Que deviendra le colon honnête, père de famille, avec sa femme, ses enfants, ses filles, noyé au milieu de cette population redoutable ? Il la fuit en France. Comment voulez-vous qu'il aille la rechercher là-bas ?
La colonisation par convicts ne peut servir qu'au colon, ayant des capitaux et besoin de main d'œuvre; leur travail est une forme du travail servile. En 1720 les transportés anglais étaient cédés pour cinq ou sept ans aux Antilles, à la Jamaïque, à la Barbade, à la Caroline, au Maryland, à des planteurs qui les revendaient de 250 à 1,000 fr.
De même dans la Nouvelle-Galles du sud et dans la terre de Van Diémen les convicts étaient une sorte d'esclaves (1). Ils étaient prêtés comme bergers ou comme ouvriers aux squatters ; ils étaient astreints à servir un maître particulier, quand ils obtenaient la remise du travail des travaux publics. Toutes ces mesures provoquèrent avec juste raison des critiques fort vives dans le Parlement anglais. A partir de 1838, les convicts ne furent plus employés que sur les chantiers du gouvernement ou reçurent un ticket de libération.
En Nouvelle-Calédonie, les pénitenciers agricoles ont tous travaillé à perte; et cependant il n'y a qu'une seule forme de transportation possible, c'est la transportation collective (2).
A la Guyane, les transportés coûtent et ne rapportent rien. Ils ont construit quelques kilomètres de
(1) Westminster reiiiew. 8 octobre 1878, p. 325.
(2) Lemire. Voyage en Nouvelle-Calédonie, p. 245, 252, 253.
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routes. Tel est le seul bénéfice qu'en ait retiré la colonie (1).
vin.
Contrairement à Topinion des gens qui jugent sur quelques phrases toutes faites, sans vérifier les faits, la transportation des convicts en Australie a retardé, au lieu d'améliorer, le développement de la colonisation dans ce continent.
L'Australie compte sept colonies : la Nouvelle- Galles du sud, Victoria, Queensland, l'Australie du sud, l'Australie occidentale, la terre de Van Diémen ou Tasmanie, la Nouvelle-Zélande.
Il est très vrai qu'en 1788, le gouverneur Philip s'établit avec 208 marins et leurs familles, 757 convicts dont 192 femmes, à l'endroit qui porle maintenant le nom de Sydney et qui est devenu la capitale de la Nouvelle-Galles du sud. Ce ne fut qu'en 1793 qu'arriva le premier émigrant qui ne fût ni convict ni marin : c'était un allemand qui épousa une transportée. De la fondation à 1839, époque où arriva le dernier convoi, 70,000 criminels avaient été amenés dans la Nouvelle-Galles du sud.
Il est encore vrai que la terre de Van Diémen fut' une colonie pénale. Elle en a gardé un si mauvais souvenir qu'en 1854 elle a changé son nom en celui de Tasmanie.
Il est vrai que de 1850 à 1860 l'Australie occidentale a demandé des convicts pour se procurer de la
(1) Bulletin de la Soniété de géographie commerciale. Mars l^Sl.