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LETTRE XX

Commerce de nos colonies françaises avec la France et avec l'étranger. — Cochinchine. — L'Algérie. — La Chine. — La balance du commerce entre John Bull et George Dandin.

Mais il y a un autre point : toutes les colonies que nous pourrons faire à grands renforts de millions et de morts d'hommes, ouvriront toujours un débouché à l'Angleterre, à la Suisse, à l'Allemagne, supérieur à celui qu'elles nous procureront.

La raison en est simple : Le consommateur achète toujours la marchandise qui, à qualité égale, lui coûte le meilleur marché.

Or, l'Angleterre, la Suisse, l'Allemagne produisent à meilleur marché que nous.

Les colons, que nous faisons à si grands frais, désertent, sans la moindre reconnaissance pour les sacrifices faits pour eux, les produits de la mèrepatrie et achètent les produits étrangers qui leur sont livrés à meilleur compte.

Les administrateurs, les fonctionnaires qui forment notre principale population coloniale, achètent plus de produits anglais, suisses et allemands que de produits français.

Quand nous fabriquons péhiblement des colonies et des protectorats, c'est au profit du commerce de nos concurrents les plus acharnés, non au nôtre.

Les faits le constatent, et il en sera toujours ainsi tant que nous n'aurons pas complètement changé tout notre système de politique économique.

Nous sommes ici obligés de prendre les chiffres de 1882, les derniers publiés pour toutes nos colonies, sauf les îles du Pacifique et la Cochinchine.

En 1882 :

Importations de France 51,300,000

— des colonies françaises . 8,500,000

— de l'étranger 65,500,000

Exportation pour la France 121,300,000

— pour les colonies 8,600,000

— pour l'étranger 42,300,000

Le sous - secrétariat du ministère des colonies vient de publiei», avec une hâte qui ne lui est pas habituelle, le tableau du commerce de la Cochinchine en 1883.

Le chiffre de nos importations en Cochinchine était de 5 millions de francs en 1882 ; il s'est élevé à 8,300,000 fr. en 1883. 11 est probable que les dépenses faites par la France pour l'expédition du Tonkin n'ont pas été étrangères à cette augmentation. Les exportations de la colonie en France ont été de 1,600,000 fr.

Les importations de l'étranger en Cochinchine ont été de 65,800,000 fr.

Les exportations de la Gochinchine à Tétranger ont été de 78,000,000 de francs.

Des chiffres concernant les premières colonies, il résulte que les exportations sont plus considérables des colonies en France qu'à Télranger, mais que les importations de France dans les colonies sont moins considérables que celles de Tétranger. Pour les partisans de la balance du commerce, cet argument devrait être décisif : ce sont cependant eux qui sont en général partisans de la politique coloniale.

Des chiffres concernant la Gochinchine, il résulte qu'elle achète pour 8 francs à l'étranger quand elle achète pour 1 franc à la France ; qu'elle vend pour 50 francs à l'étranger quand elle vend pour 1 franc à la France.

Voici la situation du commerce de l'Algérie par rapport à la France et à l'étranger :

Sur un commerce d'importation

de 255,800,000

La France compte en 1882 pour 165,500,000

L'étranger — — — 90,400,000

Sur un commerce d'exportation

de 177,200,000

La France compte pour 97,600,000

L'étranger — — 79,600,000

L'étranger n'a pas eu les frais de conquête et n'a pas les frais de colonisation et de garde de l'Algérie : son bénéfice est clair; le nôtre ne l'est pas.

Nous nous sommes donné beaucoup de mal en 1860 pour ouvrir la porte de la Chine. On la repré-

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sentait pompeusement, dans les discours officiels, comme un marché de 400 millions d'hommes, qui allait absorber des quantités considérables de nos marchandises. En 1882, au bout de 22 ans, elle nous achetait pour 2,900,000 fr. En revanche, elle nous vendait pour 88 millions de marchandises. La guerre qui devait donner un débouché à nos produits avait eu pour unique résultat de donner un débouché aux produits chinois.

Je cite ce fait parce qu'il va nous indiquer le résultat fatal auquel doit aboutir pour nous toute politique coloniale.

Rappelons ce principe d'économie politique : les produits s'échangent contre des produits.

Donc, il est impossible à une nation d'acheter 88 millions de marchandises avec 2 millions. Les Chinois, si naïfs qu'ils soient, ne sont pas disposés à faire un pareil marché de dupes. Comment ce résultat peut-il donc se résoudre ?

Voyez, d'un autre côté, le commerce de l'Angleterre avec la France :

Importations de l'Angleterre en France : 696 millions.

ExportationsdeFrance en Angleterre :903millions.

Nous ne sommes pas assez naïfs non plus pour donner à l'Angleterre 200 millions de marchandises de plus qu'elle ne nous en donne.

Voici comment se fait la balance :

D'abord, dans une certaine mesure, par des retours qui proviennent des placements des capitaux anglais en France.

Puis, TAngleterre importe en Chine, soit directement, soit de Hong-Kong, soit des Indes et de ses autres possessions, pour 480 millions de francs. Elle paye la différence qui existe entre ses importations et ses exportations dans son commerce européen avec nous, en faisant pour nous en Orient des achats et des transports.

En d'autres termes : je vends pour 100,000 francs à John Bull, mais, je n'ai besoin en retour que de 75,000 fr. de marchandises qu'il peut me donner. Comment se fera le solde ? en numéraire ? en intérêts de prêt antérieur? peut-être pour une petite mesure ; mais, pour la plus grande partie, voici comment notre compte s'établit : Si je n*ai besoin que pour 75,000 fr. des marchandises de John Bull, en revanche, j'ai encore besoin pour 20,000 fr. de la soie que vend un Chinois ; lui ne veut pas de mes produits, mais il a besoin de trois choses que John Bull peut lui fournir : de Topium, des cotonnades à meilleur marché que les miennes, des armes de guerre que je ne peux pas fabriquer librement.

Alors, je dis à John Bull : — Achetez de la soie au Chinois pour les 20,000 fr. que je vous dois, et, comme vous transportez plus rapidement et à meilleur marché que je ne pourrais le faire, apportez-la moi.

L'opération faite, notre compte se balance, et, si une seule opération ne suffît pas, nous la répétons.

D'où cette conclusion :

Si nous ne pouvons pas offrir aux consommateurs étrangers, acquis de gré ou de force, à nos colons

expédiés et entretenus à grands frais, les objets dont ils ont besoin à meilleur marché que nos concurrents , c'est à ceux-ci et non à nous que nos expéditions et nos colonies ouvrent des débouchés.

Voyez la Suisse.

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