LETTRE XXIII
Les trois points. » Monopoles. — > Les destructions. — « Pas un clou jde fer à cheval. » — Les galions. — A l'éloge du contrebandier. — Le planteur. — L'émancipation des colonies américaines. — Famines. — Adam Smith. — 1850-1861.
Des hommes, dont nous ne pouvons contester la logique, disent alors : — Il n'y a qu'un remède, il faut revenir au système mercantile.
Lord Sheffleld Ta résumé en ces mots : « Le seul usage des colonies, c'est le monopole de leur consommation et le transport de leurs produits. »
Le régime commercial français était connu sous le nom de pacte colonial et se résumait dans les dispositions suivantes :
1° Pour les produits coloniaux, privilège sur le marché français et obligation d*y être conduits ;
2® Pour les produits français, monopole sur le marché colonial ;
3® Enfin exclusion de tout pavillon étranger pour les transports entre les colonies et la mère-patrie.
Ce régime ne représente cependant qu'une seconde phase, car d'abord ces diverses opérations se firent par l'intermédiaire d'une Compagnie. Elle n'avait pas un monopole absolu ; les autres navires français pouvaient aussi aborder dans les colonies en lui
payant une redevance : ils ne pouvaient débarquer que dans certains ports français qu'ils encombraient des produits coloniaux qui manquaient complètement sur d'autres points. La réexportation des sucres bruts amenés des Antilles en France, d'abord permise, fut prohibée ; cette mesure coïncida avec les années désastreuses de la fin du règne de Louis XIV. En 1682, la production des sucres atteignait 27 millions de livres, tandis que la France n'en consommait que 20. Le sucre brut de 115 francs le quintal tomba à 5 ou 6 francs. En 1713, les Antilles françaises étaient arrivées à une ruiife complète.
Les Hollandais appelaient le commerce des épices « les mines d'or de la Compagnie. » Ils en prohibèrent la culture dans un grand nombre d'îles. Comme la nature protestait, en ne tenant pas compte de ces interdictions, chaque année, les gouverneurs d'Amboine et de Banda faisaient des tournées pour détruire les arbustes rebelles (1).
Partout le système mercantile a montré un acharnement destructeur contre certaines utilités. Non seulement la compagnie, le gouvernement agissait ainsi pour faire des hausses factices ; mais sous la spéculation générale, intervenaient les spéculations des agents inférieurs, aussi désastreuses.
# Les colonies de l'Espagne, du Portugal et de l'Angleterre, non seulement ne pouvaient pas acheter à d'autres pays que la mère-patrie : mais elles ne pouvaient même pas fabriquer les objets dont elles
/• (i) Adam Smith. Richesse des Nations. — Leroy-Beaulieu. De la co- {^ Ionisation chez les peuples mo ternes. P. 75.
avaient besoin. Nicholson voulait empêcher les colonies de TAmérique du Nord de fabriquer leurs vêtements; elles ne pouvaient faire d'échanges entre elles. Un colon n'avait pas le droit d'abattre un pin sans autorisation. Lord Chatham, qui cependant était favorable aux colonies américaines, s'écriait ^. « Je ne souffrirais pas qu'un clou de fer à cheval y fût fabriqué. »
L'Espagne envoyait au nouveau monde, chaque année, deux caravanes, la Flotte dans la Nouvelle- Espagne, les Galions dans l'Amérique du Sud. D'après Ulloa, les bénéfices des marchands qui avaient le monopole de ce transport s'élevaient à 300 p. 100.
Au xvu« siècle, les habitants de Saint-Christophe seraient morts de faim sans l'arrivée fortuite d'un navire zélandais. La compagnie protesta contre cette contrebande et eut gain de cause.
Les colons étaient condamnés à payer tout à des prix fantastiques : le meilleur temps pour eux c'était la guerre, parce qu'elle favorisait la contrebande qui était le seul remède à ce détestable état de choses. Le gouvernement, qui pendait les contrebandiers, se croyait très sage. Cependant, c'étaient les pendus qui avaient raison. Ils faisaient de la science économique pratique. Si la postérité était juste, elle devrait les vénérer comme les précurseurs et les martyrs du libre échange.
Senior et Béranger ont eu raison de rendre justice à ces hommes qui représentent, comme dit Josiah Child, « la force et la violence du cours du commerce. »
C'est une étrange chimère que de se figurer le planteur amassant et gaspillant des millions. Toujours endetté, il n'était guère que le surveillant des esclaves qu'il faisait travailler bien plus au profit de la métropole qu'à son profit personnel (1).
Les restrictions imposées aux colonies américaines leur soufflaient des idées d'indépendance que Quarry signalait dès 1703, par ces mots : « Les idées de la République font tous les jours du chemin. »
Elles sont devenues la République des Etats-Unis. En dépit des haines suscitées par une lutte de plus de dix ans, le commerce entre les Etats-Unis et l'Angleterre est plus actif, sous le régime de la liberté, qu'il ne l'avait jamais été sous le régime mercantile. En 1772, les exportations de l'Angleterre, pour l'Amérique et les Indes, s'élevaient à 0,155,000 livres sterling; après la séparation, les exportations, pour l'Amérique seule, s'élèvent à 12,000,000 livres. Cette expérience semble décisive : elle ne frappa pas les Anglais qui maintinrent leur vieux système !
Les Antilles anglaises qui, avant la séparation, s'approvisionnaient aux colonies américaines les plus proches, durent aller ensuite chercher leur bois et leur blé au Canada. Mais comme de 1779 à 1782, les récoltes manquèrent dans ce dernier pays, on prohiba l'exportation des céréales; les Antilles anglaises se trouvèrent dans cette situation, qu'elles n'avaient le droit de s'approvisionner qu'à un seul grenier et que ce grenier était fermé. De là, une
(1) V. Carey. Principes de la science sociale, 1. 1, ch. xi.
famine qui fâucha, à la Jamaïque, plus de 15)000 nègres de 1780 à 1787.
La farine des Etats-Unis pour arriver à la Jamaïque ou à la Barbade, devait d'abord passer par Québec. Des bois de Norwège devaient d'abord être transportés au Canada pour être réexpédiés en Angleterre.
L'Angleterre s'acharnait à protéger, contre le bois de Norwège, le bois du Canada moins bon et plus cher.
— Oui, répondait l'anglais, mais le canadien à qui nous achetons son bois nous achète notre coton.
— Eh ! réplique Marivale, achète ton bois à la Norwège et le norwégien deviendra ton client, comme le canadien.
Adam Smith a admirablement montré tous les gaspillages de capitaux, de temps, de forces que produisait cette ingénieuse politique. Ses organisateiu*s ne comprenaient même pas que plus ils vendaient cher aux colonies, -plus ils limitaient le pouvoir d'achat de celles-ci, plus ils avilissaient le prix de leurs produits, et que, par conséquent, ils s'acharnaient à infliger une moins-value aux colonies elles-mêmes.
L'Angleterre finit par comprendre ces vérités, en lg50, quatre-vingts ans après la démonstration d'Adam Smith; le gouvernement français ne les adopta qu'en 1861.