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LETTRE XXXIV

LA SÉGURITÉ INDIVIDUELLE

La sécurité, signe de progrès. — Refoulement ou extermination? — L'Urbanité française. — Les coups de bâton. — Le code de l'indigénat. — Le cfiapeau de Gessler. — Permis de circulation. — Droit d'internement. — Droit de séquestration. — Droit à l'assassinat. — La torture. — Les Bureaux arabes. — Razzias autorisées. — La statistique criminelle. >- Parle maintenant !

Dans la civilisation barbare, Thomme est loup pour rhomme ; le plus faible est à la discrétion du plus fort. La femme appartient à l'homme qui la veut, s'il est le plus fort, non à celui qui lui plaît. Le plus faible lui-même devient l'esclave du plus fort. 11 doit travailler pour la satisfaction des besoins et des plaisirs de celui qui a pu se rendre son maître. 11 lui doit sa vie, si l'autre veut la lui prendre. Absence complète de sécurité. La sécurité n'apparaît que lorsque des règles fixes, plus tard des contrats , interviennent pour régler les rapports réciproques des hommes entre eux.

Quels progrès au point de vue de la sécurité, les peuples plus avancés en évolution, les élus de Dieu, les nations investies d'une mission civilisatrice ontils fait accomplir aux peuples qu'ils ont assujettis ?

Nous allons examiner cette question en Algérie. Là elle se pose d'une manière formidable.

En dépit de la proclamation du général Clausel, TArabe, le Kabyle jouit-il d'une beaucoup plus grande sécurité sous le gouvernement français que sous le gouvernement turc?

Lamartine a cité, en 1846, une instruction qui contenait la phrase suivante : « Quant à rextermi^ nation des indigènes, quant à leur refoulement vior lent de la population , examinez s'il est pratiy cable I (1) » . V

La question est toujours à Tordre du jour.

La grande majorité des colons algériens vous dit tranquillement : « L'Arabe est un fléau. vLa civilisation doit l'extirper, parce qu'il est là contre la destinée providentielle (2). « L'Arabe n'est pas un homme. » Le mot d'ordre des colons algériens qui, retenus par une pudeur déplacée, n'osent prononcer le mot de massacre, est le mot : « refouleimen^. »

Refoulement? Où? de la vallée que le Kabyle laboure sur le rocher aride ? du Tell dans le Sahara ? Et comment ces populations vivront-elles ?

Ce n'est pas l'aff'aire des colonç.

En attendant, l'indigène est soumis à tous les abus de pouvoir et à toutes les vexations, sans recours possible.

Dans les stations de chemins de fer des colons bousculent brutalement et à dessein des indigènes. J'en ai vu un poursuivre un jeune Arabe avec une faulx. Etait-ce seulement pour rire ? le jeune Arabe

(l) Discours de Lamartine, t. IV, p. 425.

(2; Cité par la Société protectrice des Indigènes, t. 1, p. 20.

ne paraissait pas rassuré par la plaisanterie. J'ai vu une sorte de monsieur, sur la ligne d'Alger à Oran, frapper d'un coup, qui lui ensanglanta la figure, un indigène qui, paraît-il, ne lui avait pas bien fait une commission. Sur les routes, les postillons dressent leurs chiens à aboyer contre les indigènes et, de tetnps en temps, ils les accompagnent de coups de fbuets. Les indigènes connaissent si bien cette habitude que beaucoup, en apercevant la diligence, se jettent en dehors du chemin. J'ai vu un conducteur des ponts et chaussées, auprès de Milah, trouver plaisant de lancer son cheval au galop sur un indigène. Si celui-ci ne s'était pas précipité dans le ravin qui bordait la route, il eût été renversé par le cheval. Ce lâche se montra, du reste, aussi plat avec le Français, qui s'indigna de sa conduite, qu'il avfii^t été brutal avec le malheureux qu'il croyait sans défense (1).

Si les indigènes ne sont pas convaincus ensuite que les Français sont le peuple le plus poli de la terre, qu'ils ont raison de se vanter d'une urbanité sans égale, il faut qu'ils aient l'intelligence bien rebelle.

Un jour, je trouvai en chemin de fer, sur la ligne d'Oran à Sidi-Bel-Abbès, un gendarme, bon garçon, qui fumait des cigarettes avec des prisonnniers indigènes qu'il accompagnait. Point d'animosité chez lui. Seulement, il me déclara d'un air de bonne humeur que lui et ses collègues avaient la permission d'user du bâton à l'égard des indigènes et qu'ils ne s'en faisaient faute.

(1) Septembre 1883.

A une fantasia arabe, à Bouffarick, je vis des agents de police en user largement pour faire ranger des indigènes qui cependant se montraient à leur» injonctions d'une docilité qui n'avait rien de comparable à celle des parisiens.

Une loi du 28 juin 1881 a retiré aux juges de paix, pour Tattribuer aux administrateurs, la répression des infractions spéciales à Tindigénat. L'article 17 du décret du 29 août 1874 en laisse la détermination arbitraire aux préfets des départements. En voici quelques-unes :

« Négligence à comparaître sur simple invitation, même verbale, devant les autorités;

« Acte irrespectueux ou propos offensant vis-à-vis d'un représentant ou agent de l'autorité, même en dehors de ses fonctions ;

« Propos tenus en public dans le but d'affaiblir le respect dû à l'autorité ;

« Habitation isolée, sans autorisation, en dehors du douar ;

« Départ du territoire de la commune, sans permis de voyage ;

« Réclamation renouvelée après solution régulière. »

C'est le chapeau de Gessler. Si un malheureux, khammès ne s'incline pas devant lui, M. l'administrateur, juge et partie, le condamne lui-même de 1 à 15 francs d'amende et de un à cinq jours de prison. En cas de récidive, 30 francs d'amende et dix jours de prison.

Un colon envoie un mot à un commissaire de po-

lice de ses amis qui met en prison, pendant trois jours, l'Arabe porteur, sans contre-enquête (1). Un petit service d'ami.

Un chef indigène est malade : il est obligé de demander la permission d'aller voir un médecin (2).

Mohamed-ben-Mahmoud, témoin dans une affaire, est en prison : — Pourquoi ? — C'est pour être allé à Nefta sans permission : quinze jours de prison !

Un indigène veut aller au marché. Il lui faut un permis. Une absence d'un jour constitue une contravention,, sinon un délit. On voit les vexations. L'administrateur qui ne peut connaître tout le monde, demande l'avis de l'adjoint indigène. Celui-ci peut se le faire acheter. En Kabylie, dans toutes les communes, il y à deux Soufs (3) rivaux. Il est constaté qu'un adjoint refusait toujours son avis pour les indigènes appartenant au Sauf rival. Tout indigène en retard de ses impôts est confiné chez lui : ce n'est pas une manière de le mettre en mesure de les payer. On connaît surtout ces abus par les Européens qui se plaignent que ces vexations leur enlèvent la main d'oeuvre. Quelquefois les administrateurs frappent d'internement toute une classe d'individus ; ici tous ceux qui ont subi une condamnation, ailleurs les bijoutiers, ailleurs les forgerons, ailleurs les Tolbas (les savants Kabyles). Pourquoi

(1) Du moins, M. Brunet, directeur de Torphelinat agricole de Saint - Denis du Zig , aujourd'hui conseiller générai , s'attribuait ce pouvoir et prétendait en user quand bon lui semblait.

(2) Déposit. du général Dargent, mai 1870, plaid, de Jules Favre pour EI-Hafsi, t. II, p. 598.

(3) Le Sauf est une association à la fois politique et d'assistance nratnelle.

cet amalgame de situations si diverses dans la même proscription ?

Le permis n'a qu'une durée de quatre jours, les motifs de voyage y sont indiqués : Tindigène ne doit pas faire quelque chose en dehors des motifs indiqués. Si son absence se prolonge d'un jour au plus, à son retour, il est mis en prison et condamné à «ne amende (1).

En vertu d'un décret de 1858, le gouverneur de l'Algérie s'est donné le droit d'interner, par mesure administrative, qui bon lui semble, où bon lui semble. Cette mesure a été appliquée en 1884 à Sahraoui.

En 1883, l'administrateur de Bou-Kanéfîs séquestra pendant quinze jours quatre indigènes qui avaient eu le tort d'adresser certaines réclamations au gouverneur général. L'administrateur de Palestro séquestra une* trentaine d'indigènes qui avaient commis le crime de manifester leur désir d'être soustraits à sa juridiction en demandant de faire partie d'une commune de plein exercice (2).

M. Saar, administrateur de la commune mixte d'Azeffoun, dresse un guet-apens contre un bandit Kabyle, Ali-Amokran, le fait assassiner par ses chaouchs et le laisse sur la route, sans secours, agonir pendant douze heures. La plupart des journaux algériens approuvèrent hautement. D'autres déclarèrent « que ce fait avait été maladroitement divulgué; qu'il pourrait autoriser les Arabes à se

(1) Bull, de la Société prot. des ind., juin-septembre 1883, p. 73 et suiv.

(2) Bull, de la Société prot. des ind., jnin-scptembre 1883, p. 69 et soiv.

servir du précédent administratif à Fégard des colons, qu'il risquait de provoquer les criailleries des Français à « préjugés humanitaires ! (1) »

En 1880, un lieutenant de zouaves remplissait les fonctions de magistrat-instructeur dans un procès mminel, où se trouvaient impliqués plusieurs chefs indigènes qui furent acquittés. Pour faire parler non pas même un des inculpés, mais un des témoins, il le fit bâtonner, puis pendre à un arbre par les poignets. Le malheureux, se tordant au soleil, ayant demandé à boire , le lieutenant lui répondait : — « Misérable, avoue, ou je te ferai boire de la poudre. »

Le conseil de guerre d*AIger blâma ces agissements, mais n'accompagna son blâme d'aucune pénalité contre leur auteur.

En mai 1882, un civil celui-ci, un administrateur stagiaire des Ouled-Solthan, M. Barret, déclarait au tribunal civil « qu'il possédait des moyens particuliers pour faire parler les Arabes. » Le président du tribunal, curieux, lui demanda lesquels ; il répondit le sourire sur les lèvres : — « Je les questionne habilement (2). »

M. Passerieu, avocat d'un des prévenus, s'écria alors :

— Savez-vous, monsieur le président, comment mon client a été questionné habilement? Par ordre de Monsieur que voilà, il a été solidement attaché

(1) Bulletin de la Société protectrice des indigènes, n* 2, 3 sept. 1882, p. 190.

(2) BtUletin de la Société protectrice des indigènes, n** 2, p. 187.

par les poignets et pendu à un arbre. Il y est resté pendant quatre heures. Les cordes coupaient les chairs, le sang coulait, les os étaient à nu, les join^ tures se disloc^uaient. M. Barret regardait.

Et l'avocat montrait les blessures non cicatrisées du malheureux. Le tribunal voulut bien flétrir dans les considérants de son jugement ces « ingé-r nieux procédés (1). » L'administrateur fut révoqué; mais il ne fut pas plus poursuivi que le lieutenant»

En 1882, à Tlemcen, un sergent-major du 1*' bataillon d'Afrique, accompagné de deux civils, on garçon coiffeur et un clerc d'huissier, a parcouru une nuit les rues du quartier indigène en frappant à coups de sabre tous les Arabes qu'il trouvait ; il en blessa dix (2). Une bonne farce! L'autorité militaire* ne le poursuivit pas.

Nous remplirions un volume si nous voulions relever tous les exemples d'abus de pouvoir et de violence, commis par les Européens à l'égard des indigènes.

Les bureaux arabes ont la réputation d'être toujours pour les caïds, qui volent, contre les Arabes qui paient. Le caïd perçoit l'impôt et n'en verse qu'une partie. Il négocie pour le reste.

Un fait est positif : c'est que les bureaux arabes intervenaient dans les querelles de tribus. Au lieu d'établir la paix, la pax romana, ils faisaient alliance avec les uns pour écraser les autres.

(1) Bulletin de la Société protectrice des indigènes ^ n* 2, p. 187.

(2) Bulletin de la Société protectrice des indigènes, n» 2, sept. 1882, p. 191.

En 1870, le caïd Mohamed-ben-Ali allait piller et massacrer une caravane par ordre de Tautorité française. Pourquoi ? Le commandant Seriziat exposa tranquillement le fait devant le conseil de guerre, comme si ses juges devaient le trouver tout naturel. H semblait leur dire : — « Vous-mêmes à ma place ?... »

Les Nemenchas avaient souffert de la famine. Le commandant Seriziat leur donnait une razzia en compensation. Dans cette expédition, ils tuent vingtsix personnes. Aussitôt leur exploit accompli, ils vont chez le commandant lui faire part de leur exploit (1).

Les tribus sont soumises au mode barbare de la responsabilité collective. Un incendie de forêt, peutêtre spontané, a lieu dans le voisinage d'une tribu; un vol, un crime est commis. Elle en supporte toute la responsabilité ^2).

Les colons algériens traitent volontiers tous les indigènes de brrgands. Ceux-ci pourraient répondre qu'ils sont en cas de légitime défense. Soumis à la force, ils répondent par la force.

Mais la statistique criminelle prouve que le brigandage individuel est plus grand de la part des Européens et des Français que de la part des indigènes.

Pour les cinq années 1877-1881, 241 Européens non français ont comparu devant les Cours d'assises, ce qui fait 1 sur 790 habitants.

(1) Jules Favre, plaidoyer, mai 1870.

(2) Voir la discussion sur cette question au Conseil supérieur de rAlgérie. Temps, 13 et 23 février 1884. La remarquable brochure : La sécurité en Algérie, par Camille Sabatier, administrateur du Fort-National.

172 LDTTRES SUR LA POLITIQUE COLOiMALE

268 Français, ce qui fait 1 sur 722 habitants.

1732 indigènes, ce qui fait 1 sur 1620 habitants.

Cependant, on n'y regarde pas de près à saisir un indigène à tort ou à raison. Il n'a pas pour lui les mêmes garanties que les Européens. En revanche, rindigène volé par un Européen ne peut se faire rendre justice. La proportion des coupables européens doit être en réalité beaucoup plus grande que ne l'indiquent ces chiffres.

Tout le monde sait combien la liberté individuelle est précaire en France. Qu'est-ce donc en Algérie pour l'indigène? Il est à la discrétion, au bon plait sir de l'administrateur, du colon Français.

Quelquefois cependant des abus, pour ne pas dire des crimes, commis contre les indigènes, sont dénoncés. Ce n'est point par intérêt pour l'indigène» par sentiment d'humanité à son égard. « L'Arabe n'est pas un homme. » Mais le régime militaire a en horreur le régime civil et le régime civil ne veut pas plus de bien au régime militaire. Il est rare que le colon soit bien avec l'administrateur et l'administrateur bien avec le colon. Les passions politiques sont vives. On se sert de toutes armes pour se combattre. On se dit alors des vérités. Ces polémiques sont des plaidoyers inconscients en faveur des indigènes. Quant à eux, ils se trouvent dans la position de l'esclave à qui le vizir Màhmet venait de faire couper la langue.

— Parle maintenant ! de quoi te plains-tu ?

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