LETTRE XXXV
Un notaire obligeant. — La mnitipiication des actes. — Les intérêts.
Le bon plaisir de M. le Maire.
En France, nous sommes tous, ou à peu près, de la/amille de Jacques Bonhomme.
Eh bien ! Jacques Bonhomme, je vais le citer quelques faits que je tiens de source sûre ou dont j'ai été témoin. Puis je te demande de faire ton examen de conscience.
Les notaires algériens sont des sortes de fonctionnaires. L'un d'eux, sur le territoire de l'Aima, vend à un Européen une propriété appartenant à des indigènes. Il les fait figurer dans Tacte, comme consentants; or, ils ignoraient la transaction faite en leur nom. Ils n'en ont pas moins été expulsés de leur terre, l'acte a été tenu pour bon ; ils ont dû encore se trouver trop heureux d'être payés, grâce à l'énergie de M. Bourlier, et contre le notaire faussaire, celui-ci n'a pu obtenir qu'une chose : son déplacement.
Un huissier envoie des actes dont chaque copie est taxée à 90 francs, comme l'acte initial. Le procureur général répond : — Je ne peux rien faire. Nous avons trop de besogne.
Le séquestre est prononcé contre une tribu sur le territoire de TAlma en 1871. Cette tribu rachète k cinquième des terres. Elle offre de se libérer immédiatement : les rôles ne sont prêts qu'en 1883, par suite de négligence administrative, et on veut leur faire payer les intérêts depuis 1871 I
— Monsieur le Maire, pourriez- vous nous aatcH riser à brûler ces broussailles et à labourer ?
^ — Je vous répondrai dans une quinzaine. Rîen ne presse.
Voilà des gens condamnés à Tinaction. Ils ne savent pas s'ils pourront labourer le coin de terre • qui leur permettra de ne pas mourir de faim Tannée prochaine.
Le Maire reconnaît que ce qu'ils demandent de faire ne peut porter aucun préjudice à personne. Au contraire. C'est un procédé qui fait de la cendre, ne déboise pas et donne de l'humus aux racines. Il est bienveillant à l'égard de ces indigènes. Leur existence, leur travail est à sa merci. Supposez qu'à la place de ce Maire soit un être taquin, malveillant, grossier, heureux de vexer et d'humilier les indigènes. Que dirais-tu, Jacques Bonhomme, si en pleine paix, tu recevais un matin la visite d'un gendarme qui te dirait :
— Il plaît à des Français de venir te demander à dîner. Par conséquent, tu vas tuer ton meilleur mouton, égorger tes poulets, préparer du couscoussou ; ils mangeront^ le tout, pendant que tu les regarderas, et ils ne Le diront même pas merci.
C'est la Diffa dont les promeneurs en Algérie ont
gardé le meilleur souvenir; leur passage en a-t-il laissé un aussi bon à ceux qui leur ont donné cette hospitalité obligatoire ?
Ce. n'est pas tout. Gomme remercîment de son cepas, le gendarme peut dire à Findigène :
— Tu as un bon mulet. Demain à cinq heures du matin, sois avec lui chez l'administrateur.
— Mais j'ai ma récolte... mon travail...
— Pas d'observations.
— Pour aller où ?
— Je n'en sais rien.
— Mon mulet est fatigué.
•—^ Mauvais prétexte !
Qu'en dis-tu, Jacques Bonhomme ?
Eh bien? A première réquisition, tout indigène est tenu de se mettre, lui et son mulet, que, du reste, il entend ne pas quitter d'un pas, à la disposition de l'administrateur.
Le Français monte sur le mulet ou le charge. Il lui fera faire 80 kilomètres dans la journée. L'indigène le nourrit en même temps qu'il se nourrit luimême.
Du reste, avec ses préjugés religieux, il accepte du pain, mais il refuse obstinément tout morceau de viande, toute volaille quand il n'est pas sûr que l'animal a été tué dans les règles koraniques. Vous êtes à cheval, il suit à pied. Vous trottez, il court. Vous passez un gué, il se met dans l'eau. Il est votre homme lige. Au bout de la journée, vous lui donnez 3 francs. C'est le tarif.
Si vous, Français de France, vous trouvez que
c'est bien peu, qu'il faudra que cet homme et que son mulet perdent encore la journée du lendemain pour le retour, qu'après une pareille course, ils devront être fatigués, vous voulez augmenter l'indemnité, on vous fait cette observation :
. — C'est le tarif ! il ne faut pas avoir l'air de trouver qu'il est trop bas.
Ceci est la réquisition civile. Quant à la réquisition militaire, voici le tableau qu'en fait le colonel Noellat (1).
« L'Arabe se demande de quel droit on l'incorpore comme convoyeur de gré ou de force dans une colonne, le fusillant s'il veut s'échapper,' lui imposant un sort dix fois plus dur que celui de nos soldats en colonne... On compte sur la sobriété proverbiale de l'Arabe et de sa bête ; on ne donne donc de ration ni à l'un ni à Tautre... L'Arabe ramasse un peu d'herbe pendant l'étape et reçoit des coups un peu de tout le monde, tantôt parce qu'il entre dans les récoltes, chose interdite, tantôt parce qu'il s'écarte de son mulet et que celui-ci ne serre pas son chef de file, tantôt parce qu'il est Arabe et que c'est l'Arabe qui nous fait courir. Arrivé au bivouac, on consigne son mulet aux gardes de police, parce que si l'Arabe l'emmène hors du camp, il aura de terribles tentations de fuir. Le convoyeur va donc quérir de ci et de là un peu de nourriture pour sa bête et pour lui, chose peu aisée quand un millier d'Arabes qui sont dans le même cas, cherchent et quêtent comme lui. Si le bivouac reste installé plu-
(1) L'Algérie en 1882. broch. in-8».
sieurs jours, le problème devient impossible à résoudre. Et c'est souvent sous les coups de feu des tribus ennemies que le convoyeur doit alJer chercher sa vie et celle de sa bête.
« Il n'a ni tentes, ni vêtements de rechange, ni ustensiles de cuisine. Aussi est-il à la merci de toutes les intempéries, pluies, froids, grosses chaleurs du jour. Au bout de trois mois de ce métier, bêtes et gens n'en peuvent plus. Le Commandant se voit contraint de chercher les moyens de transport dans une autre tribu ; les anciens convoyeurs sont congédiés. Leurs bêtes sont mortes ou ne tiennent plus debout ; à ceux qui ont eu des mulets morts, on donne, après des lenteurs et des formalités interminables, une indemnité dérisoire ; aux autres, on ne donne rien. Pendant tout le temps de leur pénible travail, les Arabes ont reçu i franc pour eux et leurs bêtes par journée de station ; 1 franc 50 par jour de marche à vide ; 3 francs par jour de marche chargés : le haut prix de tout ce qu'on peut trouver à acheter en colonne fait qu'avec une telle rémunération l'Arabe ajuste de quoi payer son pain. »
Enfin Fauf l'octroi de mer et les patentes, tous les impôts sont payés par les indigènes : Vachour, dîme payée d'après la superficie de la terre, l'étendue de la culture ; le zekkat, impôt sur le bétail ; le hokor, dans la province de Constantine, qui frappe les terres azel ; le lezma, impôt de capitation, spécial à la Kabylie. Non seulement ils paient tout l'impôt, impôt écrasant, relativement à leurs ressources, mais la taxe est fixée arbitrairement. Tel qui a
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deux OU trois moutons ou chèvres doit payer pour 50 bêtes. Des gens qui n'ont jamais possédé une vache sont portés pour 12, 15, 24 bœufs. S'ils osent élever une objection , on leur répond : — Payez d'abord, ensuite vous vous pourvoierez devant le conseil de préfecture qui statuera.
En revanche, s'il y a des secours à répartir entre les victimes de la sécheresse, les indigènes n'en touchent pas la 20® partie.
Nulle réclamation possible. La représentation des indigènes n'existe pas au parlement; elle est nulle au conseil supérieur; elle est subordonnée à l'administration dans les conseils généraux; et le décret du 7 avril 1884 vient de réduire la proportion des indigènes, déjà si étroite, dans les conseils municipaux.
S'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes, peuventils trouver des défenseurs parmi les Français ? Un colon me disait :
— Si je disais ce que je pense, je* n'aurais plus qu'à quitter rx\lgérie.
Un jour, un membre du conseil supérieur ayant osé soulever la question de l'impôt arabe, fut obligé de supprimer du procès-verbal sa déclaration.
Eh bien î qu'en dis-tu, Jacques Bonhomme? Comment trouverais-tu ce régime, si on te l'appliquait? Tu as fait la Révolution de 89 pour moins. Es-tu cpnvaipcu que les Arabes ne sont que des ingrats, s'ils n'éprouvent pas, pour toi ou pour les représentants, une profonde reconnaissance ?