LETTRE XXXVII
liES PARTAGEUX
La terre et l'eau. — L'expropriation pour cause d'utilité privée. — Le
paiement. •— Vos titres? — Les nomades. — Le refoulement. — Le
séifucstre. — Les indigènes ont trop de terre! — Allégations fausses.
— La transportation en masse. — Le projet des 50 millions. •— Les
partagcux. — Pour ou contre la propriété ?
Ces diverses mesures ne pouvaient avoir qu'un résultat : la ruine des indigènes sans avoir même Texcuse utilitaire de profit pour les colons.
Jusqu'en 1847, la lutte des conquis contre les conquérants a été acharnée ; les indig^^nes ont eu leurs douars ravagés, leurs troupeaux enlevés, leurs arbres coupés; quand ils ont fait leur soumission, ils étaient dans un état précaire.
La loi de 1831 sur l'expropriation a permis de leur enlever les meilleures parties du sol, ou toute partie du sol sur lequel ils avaient l'imprudence de faire une amélioration. En Algérie, c'est l'eau qui a de la valeur et non la terre; c'est la source qu'achète le Kabyle. Ils ont été refoulés des sources, rejetés dans les portions les plus misérables du pays; pas d'eau, pas de récolte : une année de sécheresse, c'est la disette. Et en 1868, ce fui une de ces épouvantables famines qui nous rappellent la légende de l'an mille et les angoisses du moyen âge.
188 LETTKES SLR LA POLITIQUE COLONIALE
Il suflit tju'une terre convienne à un européen |H>ur que l'indigène en soit dépossédé. Un conseiller jrénêral indigène à Alger constatait, sans récriminer, avec résignation, en 1883, qu'il avait été expulsé ln>is fois du terrain où il s'était fixé. On oblige les Gobhroni à faire pour 100,000 fr. de travaux sur une de leurs propriétés : puis on la leur prend.
L'administrateur dit à l'indigène : — Nous te prenons (a terre. On te donne... tant.
C'esl généralement le quart de la valeur, quelquefois beaucoup moins. Un individu dans la plaine des Hachem de Mascara avait un jardin fruitier qu'il louait 1500 fr. par an. On l'a exproprié de son jardin, de 20 hectares en plus, de sa maison, moyennant la somme totale de 1500 fr.
Il n'y a pas de jury d'expropriation, et c'est fort heunnix; car s'il était entre les mains des colons, il mMionnerail rien du tout; c'est le tribunal civil qui j«p\ non après débat oral, mais sur rapport; il n olîrt* pas de garantie à l'indigène, puisqu'il n'est oom[H>sé que des conquérants.
L'indigène a obtenu son indemnité plus ou moins ifc"rist>in\
— Maintenant, tu viendras la toucher à la Caisse \K*5fJ ÏK^jmMs et Consignations.
loi on lui demande ses litres de propriété : ils t^Uienl suflisanls pour roxproi)rier, ils ne sont pas sttttis^nls (Hïur le payer, de sorte qu'il ne touche jjiUKjit^ rien (l\ Du propriétaire de la veille, vous faites^ utt nuserable, un mendiant; et s'il devient un
•0 »m'(. »* U Sêtmé prot. des fad. ^'' 2, p. 129-131.
brigand, s'il tue le propriétaire qui Ta remplacé, à qui la faute ? qui sera le coupable, de son spoliateur ou de lui ?
Mais je fais cette hypothèse invraisemblable qu'il touchera sans difficulté son indemnité en argent. Comme le dit TArabe, pour se mettre en opposition avec les Juifs :
— Nous ne savons pas le faire valoir !
Il répuisera peu à peu et après se trouvera réduit à la miàère, comme s'il n'avait rien touché.
A Tindigène Kabyle ou Arabe, ce qu'il faut, c'est de la terre. Si on le déracine, il périt ; mais dans son agonie, il peut être terrible.
On parle des Arabes nomades, et on se figure qu'ils n'ont aucune attache au sol. Ils ont des habitudes aussi régulières que les bergers de la Crau qui, pendant l'été, montent dans les Alpes avec leurs troupeaux et en redescendent à l'automne. Ils suivent leurs troupeaux selon les saisons, afin de leur procurer des pâturages; mais ils ont toujours les mêmes terrains de parcours. Si vous les leur enlevez, c'est à la mort que vous les condamnez ; et vous, que ferez-vous des terres que vous leur aurez ravies? Aujourd'hui, expropriés ici, chassés le lendemain de l'endroit où ils se sont arrêtés, ayant la conscience qu'ils peuvent être chassés le surlendemain, ils errent ainsi au milieu des terres que leur prennent les Européens et que ceux-ci leur relouent ensuite. Les Kabyles ont été éliminés de la vallée de Tizi-Ouzou et du haut des rochers où oncles a refoulés, ils peuvent coiilein])ler les terres qui leur appar-
tenaient el que maintenant ils cultivent, moyennant les trois cinquièmes de la récolte.
On rejette les indigènes de la plaine; puis, on fait des lignes de reboisement d'où on refoule l'indigène. Que peut-il devenir? Où peut-il vivre?
En 1871, nous eussions dû nous rappeler que nous étions aussi, nous, des vaincus; que des Français se trouvaient à l'état de peuple conquis. La guerre, pas plus dans la défaite que dans la victoire, n'inspire des sentiments d'humanité. Nous l'avons bien vu à Paris. Ce fut la même chose en Algérie : on enleva par le séquestre plus de deux millions d'hectcures aux tribus qui s'étaient insurgées. Elles formcdent 313 collectivités. On les autorisa à en racheter la cinquième partie afin qu'elles ne fussent pais complètement condamnées à périr. Mais que fît-on de cet argent? On en profita pour exproprier d'autfes tribus qui ne s'étaient pas soulevées. Celles-ci furent frappées comme les autres. Toute cette belle mesure spoliatrice a abouti au résultat que nous avons déjà indiqué.
Cette pratique du séquestre continue. En 18*77, on a frappé du séquestre des collectivités pour incendias de forêts qui avaient peut-être pris feu spontanément; en 1881, on a continué. En 1877, le séquestre a frappé des tribus de l'Aurès pour insurrection; puis, ça a été le tour du Sud-Oranais. Et nous qui croyions le séquestre aboli depuis la Révolution !
M. Jacques, sénateur d'Oran, M. Thomson, député Hp Constantine, rapporteur du projet de loi des
50 millions, ont exprimé Topinion qui a généralement cours en Algérie, en disant : — Les indigènes ont trop de terre. Il faut la leur prendre î
A l'appui de cette thèse, on faisait des calculs, en vertu desquels on établissait que les indigènes avaient 4 hectares 29 centiares par tête et les Français, en France, seulement 1 hectare 42 centiares; mais est-ce que les terres de TAlgérie valent la Normandie ou la Bourgogne ?
Est-ce que les terres possédées actuellement par les indigènes ne sont pas celles sur lesquelles TEuropéen n'a pas encore jeté son dévolu? Ont-elles toutes de l'eau ? Ne contiennent-elles point de roches ?
Puis pour prouver que cette exproprif^tion n'aurait rien de grave pour les indigènes, on faisait des moyennes : on prendrait 8 ares à chaque indigène, pour constituer 10 hectares à chacun des concessionnaires des 175 villages qu'on allait constituer aux dépens de cette expropriation.
Mais M. Ballue (1) a démontré avec les chiffres mêmes de la statistique, officielle que ces allégations étaient fausses: dans le département d'Alger, les Européens ont par tête 4 hectares 6 ares, les indigènes 2 hectares 2 ares; dans le département d'Oran, les Européens 6 hectares 6 ares, les indigènes 5 hectares 8 ares ; dans le département de Constantine, les Européens 15 hectares 3 ares, les indigènes 2 hectares 2 ares; soit en moyenne 8 hectares par tête de colon, 3 hectares 6 ares par tête d'indigène.
(1) Ch. des députés, 26 décembre 1883.
S'il y avait donc quelqu'un à exproprier pour rétablir la balance, ce serait TEuropéen et non pas Tindigène.
D'après le projet on déclarait qu'il fallait 10 hectares à l'Européen et que 2 hectares suffisaient à l'indigène? Pourquoi? Parce que celui-ci cultivait mal. Il nous semble que le syllogisme pourrait être retourné.
Mais prenait-on également 8 ares à chaque Arabe? Comme la répartition ne se faisait pas également sur toutes les tribus, il en résultait qu'à Nédromsih, il ne restait que 28 ares par tête; à Ref-Ref, « rien ou presque rien; » à Ouled-Mansour, rien. Dans 27 centres, on laissait moins de 1 hectare aux indigènes; dans 68, on leur laissait moins de 2 hectares. Que pouvaient devenii^ les malheureux spoliés ?
En 1882, le rapporteur du projet de la commission des centres pour l'arrondissement de Tizi-Ouzou (1882) disait tranquillement : « Il faut transporter en masse les indigènes dépossédés loin de leur pays d'origine et leur ôter tout moyen d'y revenir. Cette mesure devrait s'appliquer, sans distinction, tant aux Kabyles qui ont fait preuve d'hostilité contre nous qu'à ceux qui n'ont témoigné aucune haine, mais chez qui cette haine se développera par le seul fait de la dépossession dont ils seront les victimes... »
La population à transporter n'est pas de moins de 10,000 têtes. Et où la transporter ? Dans le Sud, dans le désert. Et de quoi vivra-t-elle ? Figurez-vous bien que les Kabyles, vivant dans le? montagnes.
LES FARTAGEUX 193
habitant des maisons, poussant la propriété individuelle jusqu'à un extrême morcellement, ont la plus grande analogie de types et de mœurs avec les Auvergnats ; supposez que cette mesure s'applique aux Auvergnats au lieu de s'appliquer aux Kabyles; qu'il s'agisse de les arracher à leurs montagnes pour les transporter dans la Crau; et vous vous ferez une faible idée de l'odieux de cette proposition et des sentiments de désespoir qu'elle devait développer chez ceux qui étaient destinés à en être les victimes.
Les Algériens qui demandaient le plus haut le projet des 50 millions avouaient :
— Il provoquera peut-être une insurrection. Il faudra envoyer, pour l'appliquer, 30,000 hommes en plus des 50,000 déjà existants.
En dépit des efforts des députés algériens, du gouverneur général, du gouvernement, le projet des 50 millions a été repoussé. Ces députés envoyèrent un télégramme dans lequel ils dénonçaient la France à l'indignation des colons algériens. Mais pendant des années, les indigènes avaient été sous le coup de cette menace. En semant leur champ, ils ne savaient pas qui ferait la récolte : eux ou le Français ? Mais nous qui semions cette inquiétude, nous étions sûrs d'une récolte : la haine !
Et au profit de qui ces expropriations? Pour provoquer un courant d'émigration? Mais sur les 23,000 demandes, \ 1 ,000 émanaient de personnes déjà fixées en Algérie. Toutes valaient-elles mieux que les indigènes dont elles prenaioni la place? Je ne veux pas
généraliser, mais je ne puis m'empêcher de citer le fait suivant.
Deux individus avaient reçu des concessions dans la commune de X... dont je ne dis pas le iiom pour ne pas compromettre la personne, absolument sûre, qui m'a raconté le fait.
Une dispute de cabaret provoque la demande de leur casier judiciaire : tous les deux étaient d'anciens forçats, condamnés pour vol, pillage, incendie, en rupture de ban. Pour ce délit, ils sont traduits en police correctionnelle à Alger. Mais ils avaient reçu des concessions. On plaida que la dénonciation qui les avait frappés avait empêché leur réhabilitation, et une fois la condamnation au minimum prononcée, l'administration les fît gracier afin qu'on ne pût pas lui reprocher d'avoir donné des concessions à des gredins.
On sait la terreur que les « partageux » jetèrent dans l'esprit des bourgeois et des paysans en 1848 ; elle fut telle qu'elle les précipita dans les bras de Napoléon 111 qui fut, pour la France, un partageux autrement redoutable que tous les orateurs de clubs. Ce souvenir n'est peut-être pas inutile pour bien comprendre l'état d'esprit dans lequel doivent se trouver les Kabyles et les Arabes en présence de partageux à la fois déclamatoires et pratiques comme les colons algériens.
Si nous trouvons que les partageux représentent en France une forme de civilisation inférieure, comment pouvons-nous trouver qu'en Algérie ils représentent une forme de civilisation supérieure ?
Comment le même ministre peut-il défendre la propriété en France et la confisquer en Algérie ? On ne peut expliquer ce dédoublement que d'une seule manière : il est avocat, et le pour et le contre ne le gênent pas.