LA VENGEANCE DE L'OPPRIMÉ
Avocat d'office. — La maxime de Pantero-Pantera. » La vengeance. — Les insurrections. — Huguenots et Arabes. — L'insécurité du maître et l'insécurité de l'opprimé. — Notre situation en Algérie.
Je sais parfaitement qu'en lisant les lettres ci-des-i4 sus plus d'un colon algérien reprochera à la compagnie transatlantique de ne m'avoir pas envoyé, pendant une de mes traversées, rejoindre les marsouins au fond de la Méditerranée. Mais j'ai pour habitude de dire non pas ce qui peut plaire à telle ou telle catégorie de personnes, surtout à des privilégiés, mais ce qui me paraît juste.
Autant je suis jaloux de la popularité, acquise par des travaux sincères, par la défense, quelquefois périlleuse, de la vérité et de la justice, autant je méprise la popularité prostituée par l'habileté des équivoques et la flatterie des passions. J'ai pour habitude de choisir des clients dont je n'ai rien à attendre , qui ne me connaîtront jamais ; et je prends leur cause en main avec d'autant plus de passion que je sais qu'ils trouveront moins de défenseurs.
J'ajoute qu'en prenant la défense des droits des indigènes, je prétends être le véritable défenseur des
intérêts des colons. Seulement, je les défends comme je Tentends et non comme ils l'entendent. Je n'aurai pas perdu mon temps, si je peux provoquer quelques réflexions de la part de quelques-uns d'entre eux.
Je voudrais que les colons algériens et les administrateurs méditassent cette maxime d'un homme qui, par sa position, devait bien connaître la p^chologie des opprimés, le capitaine des galères du pape Pantero-Pantera. Dans son Mcmuel des ckiourmes, il dit :
« T/y)fypngpi^r f^pi-ii ij jniiistice qu'il conimet s ur le sable; rnfTpnsR la frrfivpt f^ ur le marb re (1). »*^
Je ne dis pas que la faute porte toujours son châtiment avec elle. Mais toute action provoque certainement une réaction.
Voilà un misérable indigène. Il est moins fort, moins bien armé que toi. Tu te crois tout permis à son égard. Il tient sa vengeance. Souvent il la trouve dans sa propre faiblesse. Il s'enfuit, disparaît; il ne travaille pas, sachant que le fruit de son travail ne lui appartiendrait pas. Il ne cultive que l'étendue de sol indispensable pour ne pas mourir de faim. Le vainqueur s'appauvrit de la misère à laquelle il a réduit l'indigène.
Puis viennent les vengeances. Dans une commune de l'Algérie, un adjoint, ancien enfant trouvé, persécute les Arabes ; tous les bestiaux sont tués ou volés. 11 fallut le retour du maire pour rétablir l'ordre et la sécurité.
Les explosions collectives ont d'abord ce mobile
(1) Cité par Jurien de la Gravière. La fin d'une grande marine.
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que Michel de l'Hospital indiquait si nettement, en parlant des révoltes des Huguenots : « Il est plus que notoire que la craincte les a inspirez et préci- . pitez dans cest encombre. Ils ont doubté de leur seureté, et ils y ont voulu peurvoir. »
Puis les insurrections ont été un moyen d'administration et de gouvernement. Leur fabrication en Algérie avait des formules. Un chef de bureau arabe qui ne voulait pas rendre de comptes ou avait quelque méfait à se reprocher se tirait d'affaire, comment? par une insurrection. Doineau fut un imbécile de n'avoir recours qu'à un assassinat.
On les fait même traîner. On s'arrange pour ne pas les réprimer trop tôt. J'ai, sur la dernière insurrection de Bou-Amama (1) et la manière dont elle a été conduite, des renseignements que je considérerais comme fantastiques, s'ils ne m'étaient pas venus de personnes étrangères les unes aux autres et en étal d'être bien informées.
Nous nous comportons avec les indigènes de telle sorte qu'ils ont souvent plus d'intérêt h s'insurger contre nous que de subir nos exigences.
« Beaucoup de tribus préfèrent s'insurger, dit le colonel Noellat (2), que de pourvoir aux réquisitions de transport ; en effet, insurgées, elles fuiront devant nos colonnes ou demanderont l'aman quand nos colonnes arriveront ; elles paieront l'amende de guerre, mais elles ont des chances pour échapper à ces levées qui prennent souvent à une tribu 500 mulets,
(2) L'Algérie en 1882, p. 55.
3 OU 4,000 chameaux et les rendent exténués, diminués des trois quarts de leur valeur. »
L'insurrection de 1871 fut formidable. Deux autres, celle de TAurès, en 1877, celle du Sud-Oranais, en 1881, prouvent que partout, en Algérie, se trouvent ces ferments. Les Algériens *qui connaissent bien le monde musulman, qui parlent l'arabe, ne se font pas d'illusions sur la force de notre situation en Algérie.
« Nous n'occupons que la côte, disent-ils. Si nous pénétrons dans le sud par certaines routes frayées, il y a encore de larges places, dans l'intervalle, où jamais on n'a vu un français. Le monde musulman, par ses Khouans, ses congrégations religieuses, ses marabouts, aune solidarité dont la prudence devrait nous obliger de tenir compte. Les Arabes, dans le désert, font sur leurs chameaux 1,000 kilomètres avec la même facilité que nous en faisons 30. Le méhari est capable de fournir jusqu'à 250 kilomètres dans un jour.
« Quand un Madhi se lève au Soudan, son audace, ses succès ont une répercussion d'un bout à l'autre de l'Islam. Les Anglais qui ont affaire aux musulmans de l'Inde, qui cependant sont hérétiques, le savent bien. Pour les Arabes de l'Algérie, Anglais ou Français sont toujours des chrétiens. La mort de Gordon est un échec pour nous comme l'a été la mort de Flatters. Les récits s'enflent en passant de bouche en bouche. Le massacre de la mission est devenu dans les imaginations indigènes une grande victoire.
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« L'Arabe nous hait autant que le premier jour de la conquête ; il a la conviction que nous ne resterons pas en Algérie. On lui a défendu d'avoir des armes; presque tous en ont de cachées et n'attendent que le moment de faire parler la poudre. Ils ne sont contenus que par la présence d'une nombreuse armée.
— Si nous avions une guerre européenne, croyezvous donc que nous pourrons vous laisser vos 50,000 hommes pour vous garder? Dominer des Arabes, c'est peut-être très bien ; mais avant tout, il s'agit pour nous de ne pas devenir les Arabes des Prussiens.
— Alors, dites-nous tout de suite qu'il faut abandonner l'Algérie ; car nous serons jetés dans la mer !
Nous les écrasons de notre mépris, ils nous le rendent; nous leur offrons notre haine, ils l'acceptent pour alimenter la leur; nous leur dénions toute justice, comme pour leur apprendre que, ne devant pas en attendre de nous, ils ont le droit de n'en avoir aucune à notre égard ; nous leur refusons toute sécurité pour leurs biens et pour leurs personnes, de sorte que, toujours acculés au désespoir, ils n'aient qu'un seul moyen de salut, l'insurrection.
Voilà comment nous avons su remplir en Algérie notre « mission civilisatrice ! »