LETTRE XL
L'ASSIMILATION DBS INDIGÈNES
Les ingrats ! — Pas le même costume ! — L'assimilation des Bas-Bretons. — Uniformité et assimilation. — Les Français non-assimilables ! — La Bible en action. — Assimilation des Européens aux indigènes.
Le colon français dit d'un air découragé :
— Les Arabes ne sont pas assimilables !
Quoi ! voilà cinquante-quatre ans qu'ils sont en rapport avec nous. Ils nous connaissent surtout par les razzias que nous leur avons fait subir, les coups de fusil et de matraque que nous leur avons donnés, les vexations et les spoliations que nous avons exercées à leur égard. En revanche, ils ignorent notre langue, nos idées, ne comprennent rien à notre agitation, à nos contradictions, à notre politique, choses que nous ne comprenons pas très bien nousmêmes. Et ils ne se jettent pas dans nos bras, en nous disant : « Merci! ta civilisation est admirable; ta religion vaut mieux que la mienne; ton gouvernement est parfait; ta justice, toujours équitable ; ton administration, paternelle, désintéressée et si simple que nous en saisissons tous les avantages, rien qu'à l'aspect du képi d'un administrateur civil ou d'un chef de bureau arabe. »
Evidemment, il faut qu'ils soient bien obtus, qu'ils aient Tintelligence bien étroite, un bien mauvais
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vouloir pour ne pas être devenus français d'esprit et de cœur.
Ils portent encore des burnous et des turbans; ils n'ont pas de pantalons. Cela ne prouve-t-il pas qu'ils sont incapables de jamais comprendre les beautés de notre civilisation?
Mais alors que dire des Bas-Bretons qui n'ont pas encore tous échangé leurs braies pour nos pantalons, leur large chapeau pour notre tuyau de poêle, leur langage celtique pour la langue de Racine, leurs vieilles idées et leurs vieilles coutumes pour les nôtres et leur galette de sàrrazin pour notre pain de luxe ? Il y a cependant des siècles qu'ils font partie de la France. Faut-il dire qu'ils ne seront jamais assimilable»? Mais ne faudrait-il pas se demander d'abord : qu'est-ce que l'assimilation ?
En France, nous confondons assimilation et uniformité. Nous en sommes encore à la vieille idée platonique du type : et nous voulons façonner tous les gens sur le nôtre, comme s'il avait atteint une perfection absolue, et comme si tous les Français étaient des ménechmes.
Nous ne paraissons pas encore nous douter que la simplicité des organes implique infériorité des organismes et identité des aptitudes, et que la division du travail est basée sur la diversité des aptitudes. Les protagonistes de l'uniformité ont pour idéal une civilisation de mollusques. Les huîtres n'ont jamais eu entre elles de divergences théologiques, métaphysiques, scientifiques ou politiques. La paix réègne entre elles. Les Fuégiens n'ont que
trois OU quatre idées ; et si on pouvait déterminer à Faide d'une courbe, la profondeur de Tabime qui les sépare des Parisiens, elle serait moins accentuée que celle qui reproduirait la yariéié d'aptitudes de deux Parisiens pris dans des milieux différents.
Tous les cerveaux des Françsûsne sont pas coulés dans le même moule ; ils n'ont ni le même poids, ni la même forme, ni la même densité, et probablement, ni la même composition. Tous les hommes n'ont pas les mêmes aptitudes intellectuelles m musculaires. L'hérédité a sa part d'influence ; le milieu a la sienne.
Quand vous avez trouvé de telles résistances que malgré tous les efforts de la monarchie de droit divin, du jacobinisme, du césarisme, en dépit de la centralisation, en dépit de l'université, en dépit de la conscription, vous n'avez pu effacer les différences qui séparent, en France, les gens de langue d'oïl et de langue d'oc ; fusionner Normands et Bretons ; gens du Nord et Champenois ; Provençaux et Languedociens, vous vous étonnez de n'avoir pas taillé sur un type, dont vous n'êtes pas même capable de tracer le patron, le Kabyle ou l'Arabe !
Regardez ces Arabes, ces femmes enveloppées de voiles, ces ânes, ces troupeaux ; c'est la Bible que vous voyez défiler devant vous sur toutes les routes. Voilà Rebecca à la fontaine et elle fait glisser son amphore le long de son bras d'un geste, toujours le même, depuis des dizaines de siècles. Et vous voulez que ces gens, qui ont des actions réflexes accumu-
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lées depuis tant de générations, soient transformables du jour au lendemain!
Puis, les hommes ont une beaucoup plus grande aptitude pour la réversion que pour révolution progressive. Les Arabes nous assimilent bien plus que nous ne les assimilons. i
Ils nous ont appris à faire des razzias, prendre des \ otages, piller. Ils nous ont appris à ne pas respecter 1 rhomme dans un autre homme, parlant une autre | langue et vêtu d'un autre costume. Us nous ont en- ; seigné l'usage de la matraque. C'est leur culture 1 extensive que pratique l'Européen en Algérie.
Les Arabes qui lisent ne lisent que des journaux français , dans lesquels ils ne trouvent à leur égard que des paroles de haine. En dehors du journal officiel, le Mochaber^ qui ne contient que les actes administratifs, les décrets et les lois qui les spolient, des hommes ayant la volonté d'accomplir « la mission civilisatrice » de la France auraient fait un journal en langue arabe et berbère, dans lequel ils auraient essayé d'expliquer certains côtés de notre civilisation, nos rapports avec les Arabes. On n'y a pas pensé.
Nous, nous n'avons su « apprendre aux Arabes qu'à boire de l'absinthe et à pisser debout, » selon une expression locale aussi vraie que pittoresque.