L'EXPANSION DE LA LANGUE FRANÇAISE
« Expansion de la langue française » à Tintérieur. — Nos modes d'enseignement. — Aveu. — Le décret du 13 février 1883! — Une légende turque.
Les partisans de la « politique coloniale » répètent qu'elle est utile à « l'expansion de la langue française. »
Je veux bien : mais avant de songer à l'apprendre aux Arabes, aux Tonkinois, aux Cochinchinois, aux Canaques, aux nègres de Guinée, peut-être aurait-il mieux valu l'apprendre aux Basques, aux Bas-Bretons et à tant de Français qui ne savent encore ni lire ni écrire. Si on avait dépensé à l'instruction toutes les sommes qui ont été employées à la conquête de l'Algérie, on aurait plus fait pour l'expansion de la langue française qu'en essayait de rinculquer à coups de fusil aux Arabes et aux Kabyles.
Tel a été notre seul procédé d'enseignement. Le rapport de M. Etienne pour le budget de 1885 constate que sur les 2,800,000 indigènes qui occupent l'Algérie, 2,000 enfants seulement fréquentent les écoles françaises. Ce n'est pas cependant partout faute de bonne volonté. A Tlemcen, j'ai vu une
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école française si fréquentée par les Arabes qu'on refusait des élèves ; les Kabyles suivent les quelques écoles qu'on leur a ouvertes , et j'ai pu constater qu'ils écrivaient comme des élèves de Brard et Saint- Omer et calculaient comme Barème. Un ancien sous-offîcier, M. Colombeau, a fondé à Biskra une école suivie avec assiduité.
Ce moyen de civilisation était le dernier auquel on avait pensé. Les coups de bâton et les razzias paraissaient de beaucoup supérieurs.
M. Tirman dit dans son exposé de 1884 : « Par l'instruction, la France veut dissiper les préjugés, apaiser les rancunes, éclairer les consciences et gagner les cœurs. » Mieux vaut tard que jamais : mais ce langage n'est-il pas la condamnation de tous nos procédés depuis 54 ans ?
De plus, je me méfie : et cette phrase aimable cache peut-être une nouvelle forme de persécution. Par le décret du 19 février 1883, le gouvernement voudrait, avant même d'avoir des instituteurs et des écoles, appliquer aux Arabes la loi sur l'enseignement obligatoire. Or, l'indigène, avant tout, ne veut pas qu'on touche à sa famille, à ses femmes, à ses enfants. Il considérera cette contrainte comme une persécution. Puis, comment un enfant, faisant partie d'un douar qui vient passer l'été sur les hauts-plateaux et redescend l'hiver dans le Sahara, pourra-t-il fréquenter une école? Où la trouvera-t-il? Le suivra-t-elle ? Si l'administration ne tient pas (îompte de cette impossibihté matérielle, elle se rend coupable de persécutions inutiles; si elle en tient
compte, la loi n'est pas applicable. On se heurte déjà à bien assez de difficaltés en France, sans aller risquer de provoquer une insurrection en Algérie, pour le triomphe, de quoi? non pas de Tinstruction, mais de Tuniformilé, de la contrainte administratives !
En attendant, le colon n'apprend pas Farabe; même des colons, nés en Algérie, n'en savent pas un mot.
La légende suivante (1) est turque et inconnue de tous les Français.
Quatre compagnons de route, un Turc, un Arabe, un Persan et un Grec, voulant faire un goûter ensemble, se cotisèrent de 10 paras chacun, mais il s'agissait de savoir ce qu'on achèterait : Uzum^ dit le Turc ; Ineb, dit l'Arabe ; Inghur, dit' le Persan; Stafilion, dit le Grec ; chacun voulait faire prévaloir son goût ; ils en étaient venus aux coups, lorsqu'un derviche, qui savait les quatre langues, appela un marchand de raisin. C'était ce que chacun avait demandé.
Le Français ne peut pas comprendre qu'on ne sache pas sa langue, puisque lui n'en sait aucune autre. Tant pis pour le pauvre diable de Canaque, de Taïtien, d'Annamite, de Chinois, d'Arabe, de Kabyle qui ne l'a pas apprise ; s'il n'entend pas, c'est qu'il y met de la malice, de la mauvaise volonté. Il faut lui apprendre ! et on lui apprend avec des coups !
Singulière manière de travailler à « l'expansion de la langue française. »
(1) Citée par Gérard de Nerval.