‹ Lettres sur la politique colonialeChapitre 86 sur 126 · LES GUERRES EUROPÉENNES ET LES COLONIES · texte numérisé non relu

LES GUERRES EUROPÉENNES ET LES COLONIES

visées de Louis XIV, c'est afin d'empêcher la France de participer ail monopole de TEspagne sur le Nouveau-Monde. La guerre de la succession d'Autriche est finie en Europe par le traité d'Aix-la-Chapelle fen 1748 ; mais entre la France et l'Angleterre, dans l'Amérique, la guerre continue pour la délimitation de l'Acadie et du Canada ; ce fut pendant cette période que Georges Washington, envoyé par le gouvernement de Virginie pour s'emparer du fort Duquesne que les Français avaient construit sur l'Ohio, fut entouré et pris avec 400 hommes. Aux Indes,' la guerre continue également entre Dupleix et lord Clive. La guerre de Sept Ans éclate en 1756 et se termine en 1763, pour la France, par la perte du Canada. Quand les colonies américaines se soulèvent, le roi de France devient leur allié, non par sympathie pour les insurgés, mais pour venger la perte du Canada. L'Angleterre perd alors le monopole du commerce de l'Amérique du nord. Les hommes d'Etat prévoyants avaient prédit que ce serait sa ruine : elle n'en devient que plus riche. Cependant les guerres pour le monopole colonial vont continuer. En 1793, la guerre renaît entre la France et l'Angleterre; l'Irlande se soulève; Bonaparte, au lieu d'aller attaquer l'Angleterre chez elle, de l'autre côté de la Manche, persuade au Directoire que le meilleur moyen de l'atteindre est d'aller en Egypte. Et quand M. Thiers a écrit son Histoire du Consulat et de VEmpirCy il a hautement approuvé cette conception. Selon lui, la possession de l'Egypte contrebalançait les possessions de l'Angleterre dans l'Inde,

rendait la France maîtresse de la route de Tlnde, --« alors que Tisthme de Suez n'éta\t pas percé! — et monopolisait à son profit tout le commerce de la Méditerranée qui, parait-il, était tout entier concentré en Egypte I M. Thiers trouve que ces avantages n'eussent pas été trop payés par la perte de deux ou trois armées (1). Pour les grands politiques, il «at entendu que les armées ne se composent pas d^bommes et ne sont que des corps aussi insensibles que les armes dont elles se servent. Ne nous laissons donc pas attarder par la question de sensiblerie.

Mais la France n'avait pas en Egypte les Anglais pour seuls ennemis ; elle avait les habitants ; elle avait le climat qui a successivement dévoré tous ses conquérants ; elle avait contre elle la Turquie, la . Russie qui enviait cette possession, rAutriche qui voulait avoir sa part d'influence dans la Méditerranée : et quel eût été le profit, le gain de la victoire? Demandez aux Anglais, en ce moment, les bénéfices de leur campagne d'Egypte !

Bonaparte revient vaincu, mais n'en fait pas moins son coup d'Etat, comme César, vainqueur, à son retour des Gaules. Il a toujours les yeux fixés sur les autres continents, trouvant que « cette vieille Europe l'ennuie ». Tippo-Sahib, le « citoyen Tippou, » avait été l'allié de la République. Bonaparte envoie le général Decaen dans l'Inde, et à l'époque de la rupture de la paix d'Amiens, médite d'y expédier 3d ou 40,000' hommes. D'après l'aveu de M. Thiers lui-même, Saint-Domingue, pendant ses dix années

(I) Thiers, t. HI, p. 110-112.

LES GUERRES EUROPÉENNES ET LES GOLOIflES 28^

de liberté, avait acquis une prospérité qu'elle n'avait jamais eue sous le régime de Fesclavage et du système mercantile, et par un moyen très simple ; ce nègre, Toussaint-Louverture, avait élab^li la liberté du commerce !

Le Premier Consul aurait pu souffrir Taffranchissèment des nègres; il ne pouvait souffrir qu'ils achetassent des marchandises anglaises, importées par des navires anglais ! De là, l'expédition de Saint- Domingue avec 25,000 hommes de troupes dont la moitié fut moissonnée par le climat. La paix d'Amiens fut rompue parce que les Anglais ne se pressaient pas d'évacuer Malte. « Malte ! c'est la domination de la Méditerranée ! » disait le Premier Consul, avec cette exagération emphatique qui gouverne si souvent la politique et que les badauds prennent si volontiers pour de la profondeur. Il ajoutait dans sa fameuse conversation avec lord Withworth : « Plutôt que de vous laisser à Malte, j'aimerais mieux vous voir sur les Buttes-Montmartre. » Hélas ! les Anglais devaient y venir. Je me demande si, à Sainte-Hélène, Napoléon avait con-^ serve cette opinion ; car, c'est pour cette petite île que commença cette effroyable période de guerres qui ne devait se terminer qu'à Waterloo.

Napoléon conquit l'Allemagne, parce que l'Autriche et la Russie, subventionnées par l'Angleterre, marchent contre lui au moment où, du camp de Boulogne, il se prépare à l'envaihir. 11 impose alors le blocus continental pour tuer le commerce de l'Angleterre et ruiner ses colonies. Il fait ses * expé-

ditions d'Espagne et de Portugal , parce que ces deux pays sont des puissances maritimes et eolor niales qu'il veut opposer à TAngleterre. Et son expédition de Russie, ou est une simple folie, ou est une attaque dirigée contre l'Angleterre. .

On peut regarder cette période qui s'étend de Ift guerre de la Succession d'Espagne à la chute de l'Empire^ comme une nouvelle guerre de Cent Ans entre la France et l'Angleterre. Les souvenirs qu'elle a laissés, joints à ceux du moyen âge, nous font croire que l'Angleterre et la France n'ont cessé d'être en guerre, par besoin naturel, comme chien et chat. C'est une erreur. Dans l'intervalle, il y avait eu une période de deux siècles de paix et même d'alliance qui aurait continué, si la question coloniale n'avait pas suscité cette lutte gigantesque.

Quel a été le résultat pour nous ? Au lieu de concentrer toutes ses forces en Europe, la France était obligée de les disperser partout; elle entreprenait de longues et ruineuses croisières ; elle était obligée de ravitailler ces colonies, destinées à l'enrichir ; elle épuisait ressources, matériel, hommes, et tous ses efforts n'aboutissaient qu'à donner des victoires ou des conquêtes à ses ennemis ; en 1815, notre empire des Indes est réduit à 4,900 kilomètres d'étendue; la Louisiane que nous avions depuis 1783 et qui avait été une de nos causes de conflit avec l'Angleterre, avait été vendue aux Etats-Unis par Bonaparte lors de la rupture de la paix d'Amiens ; le Canada avait été abandonné à l'Angleterre en 1763. Nous perdions la plus belle des Antilles, Saint-Domingue. Sur le

Page 1