‹ Lettres sur la politique colonialeChapitre 95 sur 126 · LA MINE D'OR · texte numérisé non relu

LA MINE D'OR

La féerie. — Le canard tonkinois. — L'Eldorado. '^ La mine d'or. —

Pauvreté. — Le proverbe anglais.

— Et les mines d'or î

— Nous y voilà. Dans les féeries, il y a toujours un personnage qui a pour idéal de posséder une mine d'or. Le malheureux ne sait pas ce qu'il désire ; autrement, il s'empresserait de l'échanger contre une bonne mine de houille ou de fer.

Sur les placers de la Californie, pendant la fièvre de For, plus d'un mineur aurait donné sa propriété, à certains jours, contre une bouteille d'eau potable.

De temps en temps, cependant, quand un certain nombre d'appâts au gogo se sont usés et qu'il refuse de mordre aux emprunts du Honduras, la mine d'or reparaît; si Jacques Bonhomme se montre peu disposé à envoyer son fils au Sénégal ou au Tonkin, immédiatement on fait miroiter la mine d'or à ses yeux. V Indépendant de Bar-le-Duc, au mois de novembre 1884, disait sérieusement :

« L'or est tellement abondant que, dans certaines régions, on élève des canards uniquement pour ra-

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masser, dans leurs excréments, devenus un précieux guano, For qu'ils ont avalé en barbotant dans les ruisseaux. »

Le canard aux d'or a remplacé l'Eldorado,

rhomme doré qui régnait au xvi® siècle dans le centre de l'Amérique et qui, des pieds à la tête, revêtu d'une tunique de paillettes d'or, s'en débarrassait tous les soirs dans un bain pour en reprendre une nouvelle le lendemain.

Beaucoup de gens se figurent encore que les Etats-Unis ne doivent leur prospérité qu'aux mines de la Californie, l'Australie qu'à ses mines d'or. Un officier supérieur me disait récemment : « — Que deviendrait l'Angleterre sans l'or que lui donne l'Inde ? »

Il y a pourtant plus d'un siècle qu'Adam Smith a démontré que, de toutes les recherches, la plus ruineuse était celle de la mine d'or. Elle a remplacé la pierre philosophale et offre à peu près autant de chances qu'une de ces nombreuses loteries dont les affiches étalent notre crédulité imbécile. Les peuples catholiques ne sont pas les seuls dupes. Les Anglais se laissent prendre aussi à ces appâts.

Après la guerre du Transwaal, les champs d'or ont remplacé les champs de bataille.

On offrait au public pour quelques centaines de mille livres sterling une mine d'or qui devait contenir 19,000,000 livres sterling (soit 225 millions de francs d'or.)

La modestie de la demande, comparée à l'immensité de la richesse, remplissait de doute The

Economist (1). La mariée était trop belle ; la dot était trop forte.

The Economist, plein de déférence pour les personnes qui proposaient cette affaire d'or, ne mettait pas en doute la richesse de la mine ; mais cet or, il fallait encore qu'on pût Texploiter.

Des banquiers de l'Afrique méridionale avaient acheté à des ouvriers, depuis plusieurs années, de la poudre d'or. Donc, il y en avait.

Mais il y en a aussi dans Tlnde, il y en a aussi sur la côte occidentale de l'Afrique, il y en a en Australie, il y en a en Nouvelle-Zélande, il y en a dans la Colombie Britannique, il y en a dans beaucoup de parties de l'Amérique du Sud, il y en a dans les Etats-Unis ; la seule question est de savoir si des actionnaires anglais — nous pouvons ajouter : et européens — peuvent en tirer bénéfice.

L'histoire des Compagnies ayant pour but la production de l'or dans les vingt dernières années n'est pas encourageante ; la plupart ont mangé leur capital et se sont éteintes. Il est vrai que dans les deux années précédentes, cinq Compagnies dans l'Amérique du Nord et du Sud ont donné des dividendes à leurs actionnaires ; mais les dividendes ne provenaient pas de l'or qu'elles avaient récolté sur leurs propriétés.

Les actions d'une seule Compagnie, la Tolima, de Colombie, font une légère prime. « De tous les placements, dit The Economiste les mines d'or ont été le plus désastreux. »

n) Janvier 1884.

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The Ecoriomist ne nie pas, qu'en Amérique et en Australie, il n*y ait eu des fortunes bâties sur des mines d'or ; il croit que les propriétaires qui les exploitent, étant sur les lieux, peuvent tirer des bénéfices de certaines d'entre elles. Des ouvriers se sont souvent enrichis là où les Compagnies qui les employaient avaient sombré.

Le journal anglais prémunit les gogos contre un genre d'illusion largement exploité pendant la fièvre minière de l'Amérique, en 1851, 52, 53, et plus récemment, pendant l'entraînement vers les mines d'or de l'Inde. Les lanceurs d'émissions publient des analyses d'échantillons d'une richesse telle qu'elle éblouit les yeux des naïfs. Mais dans les formations de quartz qui contiennent de l'or, le métal se réunit sur certains points. C'est l'abondance, ici ; au-delà, c'est la misère. On prend comme échantillon le point riche ; on multiplie le point riche par la surface des points pauvres, et on arrive ainsi à créer des plaines et des montagnes d'or, là où il n'y a que quelques cailloux. Quand la mauvaise et la bonne pierre auront été écrasées ensemble , quelle sera la moyenne ? Récemment , vingt tonnes de pierre choisie avaient produit 500 onces d'or ; et on se demandait si, dans l'avenir, l'exploitation payerait la dépense.

Les frais sont très grands ; l'état -major des Compagnies est onéreux ; le capital est souvent trop considérable; enfin, le prix de la main-d'œuvre, de l'extraction, du broyage, du transport, est toujours élevé.

Relativement aux mines du Transwaal, le journal anglais conseillait aux capitalistes d'attendre les résultats. Ce n'est pas uniquement pour donner ce conseil de prudence que j'ai cité cet article; mais il prouve, contrairement à un préjugé répandu, que l'or est un produit comme un autre, qui s'obtient et s'achète comme un autre, et qu'il ne suffit pas d'être propriétaire d'une mine d'or pour adoucir le cœur d'un père aussi tyran qu'avare et séduire la princesse merveilleuse. Au contraire, les mines d'or ont fait expier les convoitises qu'elles excitaient, en ruinant la plupart de leurs propriétaires. C'est que c'est peu de chose de posséder des propriétés, champs ou mines ; l'important est de pouvoir et savoir en tirer parti.

Un proverbe anglais dit : « Cuivre donne richesse; argent, aisance; or, ruine. »

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