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LETTRE LIX

X7TILITÉ GENiSRALE ET UTELITÉ PARTICULIÈRE

En politique, les mots n'ont pas toujours la même-^ signification que dans la langue courante. On parle d'utilité générale quand on ne pense qu'à Futilité particulière. A Torigine de presque toutes les aventures coloniales, si celle-là ne se voit pas très distinctement, celle-ci s'aperçoit nettement.

D'abord pour l'armée et la marine, ce sont des galons à recueillir, une réputation à établir, le vatout de la vie ou des honneurs. L'utilité est évidente pour les officiers ambitieux : nous ne parlons pas ici des soldats.

Je ne veux pas remonter trop haut, aux compagnies privilégiées de l'ancien régime : En 1833, Dupin et la commission d'enquête déclaraient qu'on avait vendu cinq ou six fois l'étendue de la Mitidja, et que les fonctionnaires militaires et civils étaient à la tête des spéculateurs qui voulaient « que le pays s'armât pour faire leurs affaires. » Cela n'a pas changé. On se rappelle le procès de M. Roustan et le ménage Elias ! L'occupation de la Tunisie est une affaire d'une utilité très douteuse pour la

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France, mais très certaine pour tous ceux qui avaient eu la précaution d'acheter auparavant les titres de la dette tunisienne.

Au Tonkin, on a vu des aventuriers, parents mêmes du président du Conseil, se précipiter à la suite de nos soldats : ce sont les chacals et les vautours qui accompagnent toutes les expéditions coloniales, missionnaires de notre civilisation qui en donnent aux peuples, à qui ils la portent, une bien bonne opinion !

M. Dupuis n'a jamais bien expliqué s'il avait fait son expédition du Tonkin pour son compte personnel ou pour le compte du gouvernement chinois. Il n'en a pas moins réclamé une indemnité de 1,500,000 francs, et un procès nous a appris qu'il s'était engagé à en remettre une forte part à Lauriçr, si celui-ci la lui faisait obtenir. On a vu se créer beaucoup de sociétés d'études pour exploiter les mines aléatoires du Tonkin. On a même dit que le traité Bourée n'avait été rompu que parce qu'il avait négligé d'annexer certains territoires où on les croit situées.

Vous voyez tel personnage qui va, qui vient, qui s'agite, qui parle au nom de la patrie, de l'honneur du drapeau, de la civilisation, de l'utilité générale ; il est ou homme de bourse, ou député, ou journaliste, ou simplement homme du monde, mais passionné pour la grandeur de son pays ; il est si ardent et si convaincu qu'il exerce une réelle influence sur l'opinion publique ; et il ferait tuer cent mille hommes et ferait dépenser un milliard dans l'espoir de gagner quelques milliers de francs !

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