‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 10 sur 41 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

ÉDUCATION MORALE (sUITE).

J'accoutumais mes enfants, comme c'était mon devoir, à un grand respect pour la religion et pour ses ministres.

SUR LA PROFESSIO» D INSTlTCTEUll.

il le curé venail-it avec plaisir visiter mon école, 11 3: vait que inea élèves récitaient exactement leurs prièreaS apprenaient avec zèle le catéchisme, et qu'il n'y en avaiH pas un qui ne fût persuadé que les devoirs envers Die» priment tous les autres devoirs.

Mais j'avais aussi à les habituer de bonne heure à ceu] qui leur étaient imposés envers eux-raômes et envers leurd semblahles. Suivez-moi, mon ami, dans ce petit cours da philosophie pratique, où le mot philosophie, vous le croyeâ tans peine, ne lut jamais prononcé.

Vous me pardonnerez quelques redites, car, dans uàM sujet un peu large, les mêmes idées renaissent sous de^M points de vue divers, et il y a des vérités si utiles qu'il na ] faut pas craindre une répétition pour les mettre i dence.

L'activité, le respect de soi-même, l'exercice do juge-fl ment, m'ont toujours paru former le cercle des devoirs d*| l'homme envers lui-même. Or, toute proportion j l'homme est dans l'enfant comme l'épi dans le grain d^ blé. Ce qui est vrai de l'un est vrai de l'autre ; les objetA varient suivant la différence des âges, mais les ohhgatioi ne changent pas.

Llnstituteur est donc dans le vrai, il se conforme au3 indications même de la nature, lorsqu'il emploie tous si efforts à rendre ses élèves actifs, soigneux de leur dignitra personnelle et judicieux. Ces qualités acquises ou fortifiée^ ouvriront une voie plus facile à toutes celles dont Us Ba?k ront besoin dans le commerce de leurs semblables.

Pour inspirer l'activité à mes élèves, je leur en donnan^ l'exemple. Je me levais de bonne heure, afin de préparé* le travail de ma classe, et de m'assurer que tout serait dai l'ordre à l'arrivée des enfants.

Pendant la leçon, je m'appliquais à ne jamais laissfyj languir l'attention, et a la soutenir pas la précision et ^'

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vivacité des paroles. Si je voyais un indolent Se laisser aller à une posture de fatigue, un dormeur pencher sa tête, et fermer les yeux à demi, ma voix changeait de note et devenait plus vibrante, et je trouvais le moyen de remettre en scène, par une question directe, celui que la paresse avait engourdi. S'il montrait un peu de présence d'esprit, je ne le grondais pas ; il me suffisait de l'avoir rendu honteux de son insouciance.

Entre les exercices de la classe, les interrogations jouaient un grand rôle. J'encourageais les enfants à lever la main pour obtenir de répondre aux questions que j'avais posées. Lors même que la réponse n'était pas juste, pourvu qu'elle fût raisonnable, je louais la bonne volonté. Cet emploi de l'émulation excitait un vif déploiement d'activité, et répandait la vie dans l'école. A l'origine, cinq ou six écoliers sur quarante levaient la main, non sans défiance; chaque mois, je fis des conquêtes sur la lenteur et l'indolence ; j'eus enfin une majorité très-é veillée contre une petite minorité endormie, et, comme je tenais généreusement compte des bonnes réponses, l'attrait des récompenses, joint à la force de l'exemple, réduisit cette minorité à quelques exceptions honteuses d'elles-mêmes et qui se cachaient de leur mieux.

Le zèle ainsi allumé, tout s'en ressentit. Les leçons furent mieux apprises et récitées d'une manière plus sûre; les devoirs écrits attestèrent non-seulement ce soin inerte qui se borne à l'extérieur et ne révèle pas l'intelligence, mais une recherche de ce qui était bien, un efl'ort actif pour y parvenir.

Le travail, cette grande loi de l'homme, à laquelle il importe qu'il se soumette dès l'enfance, était donc en honneur dans ma petite école. On s'y serait moqué, si je n'avais pas condamné la moquerie, de ces mmards si incommodes, gui commencent tout sans rien finir, qui perdent

f'^r tel

. PitOFESSIOPI D'INSÏlTUÏGUil.

'■ '4êiir temps le plus précieux à de misérables enfanlillagon et auxquels je préférerais les fiaucs paresseux qu'une a" cousse peut ramener.

Pour rendre le respect de soi-même plus facile à coid prendre, je choisissais quelque dictée, ou quelque lectut en dehors du travail ordinaire, dans laquelle d'cxcellenfl préceptes ou des exemples saillants venaient à l'appui d mes conseils.

Voulals-je recommander les Boina de propreté, si néceB saires à la santé des enfants, avant même de leur ètr imposés par la politesse? je composais et je dictais une page où j'avais fait ressortir les indispositions et les infirmités qui peuvent résulter de la négligence des enfants en celte matière , où j'avais rappelé les pertes d'argent que causent aux familles les petits garçons qui se traînent dans la poussière, qui souillent et déchirent leurs vêtements.

Avais-je remarqué chez quelques enfants un penchant à la gourmandise? je lisais l'histoire d'un écolier, malade par suite de cet ignoble défaut, et qui n'avait été soigné que par pitié, tant sa faute inspirait de dégoût à ses parents eux-mêmes; ou bien je détachais d'un de nos moralistes chrétiens, dont plusieurs composaient à peu près teute ma bihliothèque, quelques lignes où la gourmandise, ennemie du corps, et aussi ennemie de l'âme, est représentée comme une infraction à la loi de Dieu. Je ne faisais pas d'applications personnelles, mais les intéressés ne s'y trompaient guère, et ils prenaient, de gi'é ou de force, leur bonne part.

En même temps , je ne négligeais pas d'éclairer mes enfants sur le devoir de la sobriété en général. Hélas 1 un trop grand nombre d'entre eux voyaient, dans leur famille même, de tristes exemples d'ivrognerie. C'est un vice répandu dans toutes nus campagnes, et là où ce n'est pas le TÏû qui provoque l'ivresse, le cidre ou la bière suffit pour

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faire perdre la raison. Tout en évitant religieusement la moindre allusion aux habitudes domestiques, \e recherchais dans mes moralistes leurs plus forts anathèmes contre cette vile passion qui abrutit une partie de la population française, et la livre sans défense aux suggestions des méchants, des perturbateurs du repos public. Je n'insistais pas longuement, mais je revenais à la charge, et je conjurais mes élèves de se souvenir toujours, quand ils seraient hommes, que rivrognerie est le plus funeste et le plus honteux des défauts.

Et cependant, non, mon ami ; le plus honteux, le plus funeste, c'est la débauche, et tout ce qui, dans l'enfance, porte quelque atteinte à la pureté des mœurs, prépare à la société des corps sans vigueur et des esprits avilis. Ah I que la vigilance de l'Instituteur préserve à toute heure, à tout moment, ce dépôt sacré ! que son œil lise sur le visage amaigri du pauvre enfant la preuve d'une déplorable habitude î qu'il le prenne à part dans le secret de leurs deux consciences, et qu'il lui montre du doigt la voûte céleste, du haut de laquelle Dieu le voit et le juge 1 Je passe en tremblant sur un tel sujet; il semble souiller la plume même qui en effleure l'ignominie. Pourtant, il faut bien le signaler aux jeunes maîtres dont l'inexpérience, dont la pureté même, rendrait la surveillance moins attentive. Que ce fléau de la santé et de la raison des enfants, qui en fera un jour, s'ils vivent, des hommes de désordre et de crime, soit ccmjuré par la prudence, par l'énergie du maître, par tous les moyens que pourront inventer sa tendresse et son honneur.

On se figure quelquefois que ce mal est particulier aux villes et qu'il ne s'attaque qu'aux citadins. Erreur, mon ami ; la dépravation n'est pas étrangère aux campagnes. Là, comme ailleurs, l'ennemi veille, et il faut partout à l'Instituteur la même vigilance pour l'éloigner. Venons

en aide au saint prêtre qui le combat avec tant d'au-* torité au nom du Maître de ia vie, et que notre zcle infaU-J gable assure le fruit de sa parole.

Dans toutes les occasions un peu sérieuses, lorsque mes écoliers commettaient quelques fautes, même par înadvci^ tance, contre le respect qu'on doit avoir pour soi-même, jés faisais appel à leur conscience, et je leur montrais que 1| négligence conduit aux fautes préméditées. Tout | offensant pour la pudeur, toute parole immodeste étû l'objet d'une admonition sévère. La grossièreté du langag( lors même que les mœurs n'y étaient pas intépesséesi n'était jamais tolérée, et, en fin de compte, si des avertÏ8-5^ seraents réitérés ne suffisaient pas, j'aimais mieux m^ priver d'un élève que de maintenir soua les yeux de toaâ un exemple si contagieux.

Pei'suadé que les bonnes manières entretiennent lei bonnes pensées, j'exigeais que mes éT^es eussent toujoni une tenue décente et naturelle. Les grimaces, cette tenla-fl lion perpétuelle de l'enfance, étaient blâmées comme de; habitudes d'enfants mal élevés, qui ne servent qu'à défor-J mer le visage et à susciter des querelles. Aussi leur faisais-je remarquer que les visiteurs louaient toujours ceux qm avaient une bonne figure, c'est-à-dire une figure ouverte^ souriante, qui ne se ridait pas par de ridicules efforts.

Je me rappelle que l'expérience vint à mon secours. UîM écolier, vif comme la poudre, ne pouvait s'empécheiv malgré mes reproches et mes punitions même, de grimacéîÉ sans cesse. Ses parents me faisaient entendre que c'étaifl un tic ner\-eux et qu'il n'y avait pas de remède. Je ne iuj pas de leur avis, parce que je m'étais aperçu plus d'u fois qu'après avoir été grondé, l'enfant se préservait, queK que temps du moins, de celte triste manie. Un jour qit'u

'ait fait une grimace par bravade, pendant que j'a dûs tourné, il se décrocha ta mâchoire. Un cri m'averti^

je me retournai, et je vis le pauvre garçon, les yeux hagards, la bouche démesurément ouverte. L'officier de santé, qui était notre voisin et que j'envoyai chercher sans retard, eut bientôt remis en son lieu la mâchoire détraquée ; mais l'enfant eut bien peur et ne grimaça plus.

J'ai dit que la troisième espèce de devoirs imposés à l'homme envers lui-même, c'est l'exercice du jugement. Oiil combien il serait à souhaiter que tous les maîtres comprissent la force et l'étendue de ce précepte 1 On parait croire que la raison n'est pas du domaine de l'enfance ; que c'est comme un fruit de la maturité seule, et, sur ce faux raisonnement, on bâtit une éducation qui ne suppose dans l'enfant que de la mémoire. Ce que nous disons à cet égard, en examinant les méthodes d'instruction, s'applique sous beaucoup de rapports à l'éducation morale. Ou plutôt, non : cette comparaison n'est pas exacte. Disons que, dans un grand nombre d'écoles, si l'instruction repose exclusivement sur la mémoire, la formation du cœur n'est qu'une affaire de routine, où l'afTection même ne produit que des résultats fâcheux, parce qu'elle ne marche pas à la pure lumière du jugement.

Mais ce n'est pas le jugement seul du maître qui doit être cultivé. La raison existe en germe chez le plus jeune enfant ; il ne s'agit que de la faire croître et fleurir par des moyens appropriés à son âge. 11 est de la plus haute importance pour tout son avenir de ne rien faire par routine pure, et, même dans la première enfance, où l'on dit que l'instinct est le seul guide de ces faibles créatures, l'instinct ne doit pas être entièrement séparé des premières lueurs du jugement.

Certes, si vous choisissez mal les points d'observation, les termes de comparaison, qui permettent à l'enfant de juger et de raisonner; si vous lui présentez des idées qui ne peuvent être appréciées que par des personnes faites, il

sril LA rHOFESsiON d'isstitutelir. ici

^suivra pas voire course ; il n'a ni assez de jamLcs, ni assez d'bateine pour vous rattraper. Accomodez-vous à lui, au lieu de la ramener violemment à vous. Soyez, non pas un pnfant comme lui, mais un homme qui se place sagement au point de vue de l'enfance, et vous verrez que le petit écolier n'est incapable ni de comparer deux idées, ni de tirer une conclusion.

Je prends pour exemple les préjugés de village, lea buperstîlions qui courent dans les familles, et qui stylent de bonne heure l'enfant à la crédulité. Deux de mes élèves, deux frères, arrivèrent en classe un matin, tout essouflés, rouges comme des cerises et les yeux hors de la tête. Je leur demandai ce qu'ils avaient. L« plusjeune regardait le plus âgé sans me répondre; l'autre se décida à me dire qu'ils avaient rencontré la sorcière du hameau voisin. Je me mis k rire, mais je vis bientôt que j'avais eu tort ; je pris mes bons hommes par la main, et je leur dis gravement : Je sais le moyen de faire partir les sorcières ; fiez-vous à moi, et n'y pensez plus.

Ils y pensèrent beaucoup, et je les vis distraits, suffoqués, pendant toute la durée de la classe. Quand elle fut terminée, je leur annonçai que j'allais les reconduire moi-même chez leurs parents ; il me parurent fort heureux de partir BOUS bonne garde. Je trouvai leur mère occupée à filer son rouet. Lorsque je prononçai devant elle le nom de la sordôre (les enfants me l'avaient nommée en route), la bonne femme fit précipitamment le signe de la croix. — Éles-vnus bien sûre, lui dis-je, que celle malheureuse fasse tout le mal dont on l'accuse? — Ah l oui, me répondit-elle ; c'est elle qui charme les bestiaux, qui fait brûler les meules de foin, et qui rend borgnes ou boiteux les petits enfants; mais elle est si adroite qu'on ne peut jamais la prendre. On a iijk voulu la faire condamner en justice; mais le malin l'a sauvée. Là-dessus, nouveau signe de croix, et grande mar>

que de frayeur de la part de mes deux compagnons. AUons, repris-je, je vois qu'il faut que je m'en mêle. Demain vous n'aurez plus rien à craindre, et la sorcière n'aura pas beau jeu.

Je me rendis aunsitôl chez le curé, à qui je fis part de cette petite aventure. 11 leva les épaules, et m'avoua qu'il avait déjà prêché inutilement contre ces puériles superstitions. — Eh bien ! lui dis-je, efl'or^ous-nons ensemble, vous de guérir les pères et les mères, moi, d'éclairer les enfants.

Je lui proposai alors une promenade au hameau qu'habitait la prétendue sorcière. Il faisait beau, et deux kilomètres seraient bientôt parcourus. Nous partîmes, et, quand nous approchâmes des sept ou huit chaumières qui composaient ce petit endroit, noua demandâmes à un paysan qui travaillait à !a terre où demeurait la pauvre femme. 11 noua montra du doigt une misérable cabane où nous trouverions, disait-il, la meilleure créature du pays. Dès que la mendiante nous aperçut, elle eut peur, elle qui faisait peur aux autres. Le curé l'interrogea avec bonté ; nous apprîmes qu'elle était veuve, affligée du mal cruel de t'épilepsie, et qu'eUe vivait de charités. Les mauvais cœurs, abusant de la frayeur que causaient ses attaques, lui avaient fait une réputation de sorcière pour se diapenserde la secourir. Elle aimait cependant bien le bon Dieu et ne faisait de mat à personne ; mais elle voyait trop que les méchants voulaient la réduire à mourir de faim. Nous fûmes touchés des larmes de la vieille mendiante, et, après l'avoir rassurée, nous lui laissâmes quelque argent qui nous valut mille et mille bénédictions.

Le lendemain, qui était un dimanche, le curé raconta en chaire noire visite, et parla vivement contre les superstitions qui offensent Dieu et nuisent à la charité. Il exposa la misère profonde de cette femme, fit un appel touchant au bon cœur de Bes paroissiens, et en descendant de chaire

il commença lui-même une collecte en faveur de la mendiante. Au sortir de l'église, je vis les parents de mes deux petits garçons qui s'essuyaient les yeux ; les paroles du curé avaient changé leurs âmes en les éclairant ; c'étaient eux qui avaient donné le plus à la collecte. Pour moi, à la classe du lundi matin, je repris la même histoire ; je blâmai comme stupides et injustes ces préjugés d'un autre siècle, et j'annonçai que, le lundi suivant, du consentement de M. le curé, six de mes élèves porteraient avec moi à la pauvre femme l'argent de la veille.

Tous voulaient être de l'expédition. Je choisis d'abord les quatre meilleurs sujets de la classe, pour bien faire voir que ce choix était un honneur et une récompense, et je leur adjoignis mes deux poltrons, bien revenus de leur frayeur. Le jeudi, nous allâmes tous sept remettre à la mendiante sa petite fortune. Elle ne savait comment remercier les bons jeunes messieurs qui venaient lui assurer du pain pour tout un mois. 11 y avait tant de vérité dans les actions de grâces qu'elle nous rendait, et un accent vrai va si droit au cœur des enfants, que les miens sortirent les larmes aux yeux, contents de moi et d'eux-mêmes. Ce souvenir ne s'effaça jamais de leur cœur. Us apprirent à ne pas se fier aux apparences, à ne croire aux choses surnaturelles que lorsqu'elles sont d'accord avec l'enseignement de la religion, à respecter le malheur et la vieillesse. Nous n'avions pas perdu notre journée.

Je me suis un peu étendu sur cette aventure, parce qu'elle peut vous donner une idée des procédés que j'employais pour former le jugement de mes écoliers. Je serai plus bref sur ce qui me reste à dire des devoirs envers soi-même, qui, au reste, se confondent sans cesse par quelques points avec nos devoirs envers nos semblables.

Il ne me suffisait pas de cultiver le jugement ; je m'attachais à régler les autres facultés qui souvent en obscur-

cissent la lumière. Ainsi je ne laissais pas la sensibilité de mes élèves s'exercer mal à propos et s'exalter jusqu'à la manie. Il y avait parmi eux de ces natures molles qu'un rien attendrissait et décourageait pour la journée. J'apportais les ménagements nécessaires à la guérison de cette véritable infirmité ; mais les pleureurs savaient que je les regardais comme des malades. A la fin, leur amour-propre venait à mon secours, et j'en voyais quelquefois renfoncery comme on dit vulgairement, leurs larmes, pour éviter ma pitié.

Je n'aimais pas non plus les illusions, et je ne leur faisais pas de grâce. Si je voyais un enfant gonflé de joie pour une bonne place obtenue dans la composition de la semaine, et prêt à croire qu'il garderait sans peine cette supériorité du moment, je le reprenais doucement de sa vanité ; je lui remontrais qu'on peut obtenir un succès par un accès de travail passager, par un coup de collier donné après des semaines de paresse; mais qu'on ne garde sa place aux premiers rangs que par un zèle assidu. Un autre était-il, au contraire , maltraité par la fortune dans une de ces luttes d'émulation ; s'empressait-il d'en conclure qu'il ne réussirait plus jamais à l'avenir; jetait-il, en un mot, le manche après la cognée ^ j'intervenais avec un mélange d'affection et d'humeur ; je relevais ce courage abattu ; je lui apprenais à ne jamais se hâter de perdre courage, et je lui demandais s'il trouverait bien digne d'estime un soldat désarmé par hasard, qui se coucherait à terre, au lieu de demander des armes nouvelles.

En tout, je les accoutumais par degrés à voir les choses comme elles sont ; à ne regarder ni plus haut ni plus bas que le vrai point de vue. Ils arrivaient ainsi à contenir leurs chagrins dans des bornes raisonnables, à goûter des joies douces et solides, en n'exagérant pas plus leurs succès que leurs échecs. La modération dans l'exercice

sein L.\ PBOFESStOIf D INSTITUTEUR.

monieux de toutes leurs facultés me paraissait u résultats les plus utiles qu'il fût donné à l'éducation d'à teindre.

Enfin, je les sauvais, autant qu'il était en moi, des mor^ telles influences de la routine. Je leur répétais souvent | que faire une chose uniquement parce qu'on l'a faite jus qu'alors, sans avoir un motif de penser qu'il est bien ds'J la faire, ce n'est pus de la raison, mais de l'instinct, c l'aveugle instinct des bêtes; que les hommes ne ressem-^ blent pas au castor qui construit toujours la même cabanéd à l'abeille qui bâtit constammement les mêmes alvéoles; e que les enfanta, créatures raisonnables, doivent suivr| docilement l'impulsion de leurs parents et de leurs maîtres^ pour se perfectionner sans cesse, selon le dessein et la vo-i lontô de Dieu.

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