ÉDUCATION MORALE
n y a déjà longtemps, mon bon ami, que je vous entretiens d'éducation morale, quoique je n'aie peut-être pas encore prononcé le mot. Je n'ai pu vous parler ni des signes qui attestent la vocation des Instituteurs, ni surtout de la grande question des punitions et des récompenses , sans m'occuper de l'idée générale qui comprend toutes ces idées particulières. Il est temps de traiter le sujet dans son ensemble, après ces importants préliminaires. Je n'en connais pas qui puisse nous intéresser davantage, ou plutôt, qui soit plus essentiellement la matière d'un entretien sur la profession d'Instituteur.
L'éducation, nous le savons, comprend, sous une expression collective, la culture de l'intelligence et celle du cœur, en d'autres termes : l'instruction et l'éducation morale. Celle-ci doit nous occuper la première, car elle est la plus noble dans sa source et la plus heureuse dans ses effets.
L'éducation morale de l'enfant se rapporte à chacune des trois grandes divisions adoptées dans tous les traités sur cette matière : à Dieu, à soi-même, et à ses semblables. Parcourons les questions qui naissent de ces trois points de vue, mais en les considérant de l'école, et en nous souvenant bien que l'objet de'ïiotre étude, c'est la marche que
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SUR LA rnoFEssios d'isstitutedr.
suivre le maître pour élever le mieux possible 1 entants.
Diuu (l'abord! combien ils étaient insensés, les a» phistos qui voulaient exclure de l'éducation ce nom a riible I Quoi I le jeune enfant apprendra à révérer son pèrt et sa mère, et il ignorera que tes auteurs de ses jours, ë les ancêtres de leurs ancêtres, ont eu un premier et s prème auteur! On leur enseignera les devoii-s, on lej accoutumera à entendre la voix de la conscience, gardera comme scellée d'un sceau de plomb la connai sance de Celui qui a placé la conscience dans le cœur d l'homme et qui lui a donné ses lois !
Mais de telles idées sont trop au-dessus de la portée d l'enfant ; il ne saisira pas les attributs sublimes de la Div nité . et sa mémoire , chargée de mots machinalemed appris, ne lui représentera rien qui soit digne de la Majes inlinie... Mon ami, de telles objections s'écrivent dans S cabinet du savant, à la fausse lumière de l'imaginatioûS elles ne tiennent pas devant l'expérience du bon inallf d'école, et la pauvre classe du village en remontrerait Si ce point au plus éloquent rhéteur.
Le senlimenl religieux est inné dans l'enfance; connaissez cet exemple d'un père qui avait tenté de différa jusqu'à la jeunesse l'enseignement de la religion, et c avait séquestré son ftls de l'idée de Dieu, non pour l'aj priver à jamais, mais pour l'en instruire à son beui'e. Vo^ vous rappeler que ce père trouva un jour son fils agt^noui devant le soleil, à qui il adressait sa prière. L'enfant aysj eu besoin d'un Dieu; il s'en était donné un, malgré 1 garde vigilante que son père s'imaginait faire autour de t>^
Si donc l'Instituteur ne parlait pas de Dieu à se il méconnaîtrait la nature humaine, cl il supprimerait, i son autorité privée, un de nos instincts les plus impêrieu] même dans la première enfance.
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D'ailleurs, cet oubli coupable serait heureusement inutile. L'enfant de l'école n'est pas un être isolé ; il a une famille, tiède peut-être pour Taccomplissement des devoirs religieux, mais où il aura certainement entendu prononcer le nom de l'Être suprême, où il aura vu sa mère se prosterner, au moins le dimanche et aux grandes fêtes de l'année, au pied des autels.
Et puis, la société n'est jamais athée, car elle sent que l'athéisme serait son arrêt de mort. La société française est chrétienne, et elle veut que ses enfants soient élevés dans la foi en Jésus-Christ et dans la morale de l'Évangile. Aussi a-t-elle placé dans le plus humble hameau un pasteur qui enseigne aux hommes, aux femmes, aux enfants, les vérités éternelles.
Sans doute, toutes les paroles du pasteur ne sont pas comprises par Tintelligence de ceux à qui il s'adresse. La religion a des mystères vénérables dont il n'est pas possible à la science humaine d'éclaircir les ténèbres; et, même en dehors de ces mystères, il y a des vérités un peu abstraites, des formules religieuses et morales qu'on doit accepter de confiance, et que l'habitant des villes, l'homme instruit, ne saurait pas toujours analyser. Peu importe; l'enseignement de la religion a, sur tant de points, une clarté parfaite, une évidence incontestable, que les points obscurs s'en illuminent pour ainsi dire, et que le cœur finit par comprendre tout, lorsque l'intelligence hésite encore.
Quand je préparais mes élèves à leur première communion (car l'Instituteur, dans une proportion modeste et prudente, doit seconder le prêtre), j'admirais l'effet produit par l'étude du catéchisme sur ces esprits jeunes et encore grossiers. Certes, ils ne saisissaient pas, comme des penseurs, toute la portée des grandes définitions, des explications surnaturelles dont ce livre est rempli ; mais les âmes, gagnées par la sainteté des maximes, par la sublimité aç"
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''jeçssible de la morale, se pénétraient aussi d'un profond respect pour les parties les plus mystérieuses; l'instinct de ia foi et l'instincl de la raison naissante s'éclairaient muluellement; la piété, cette douce passion, s'insinuait dans les cœurs ; le chrétien se formait sans effort.
Le respectable curé, qui m'avait accueOli avec bîenveUlauce à mon arrivée, me continuait son intérêt ; il avait cru remarquer que j'en étais digne. Assuré do ma (ci et de mon habitude des pratiques religieuses, il m'avait pressé luimême d'Être son auxiliaire dans les esercices du catéchisme; et, sans me permettre des réflexions théologiques qui n'appartenaient qu'à sa mission, il ne voulait pas non plus me limiter à une récitation littérale. Je faisais donc réciter la leçon du jour, et j'interrogeais les enfants sur le texte et Bur l'esprit.
Cependant, mon alni, je dois vous préserver ici d'an écueil, et je ne vous donne pas mon exemple à suivre sans condition. Ce que mon curé me demandait comme un service, pour rendre plus forte l'instruction religieuse des enfants, toua tes curés ou desservants ne l'autorisent pas, et vous devez, à cet égard, vous en rapporter à leur prudence. Il y en a beaucoup qui engagent l'Instituteur, même en lui accordant toute confiance, à se contenter de faire réciter la lettre du catéchisme, se réservant, par un scrupule de leur ministère, toute espèce d'explication. Ne commentez pas cette défense; soumettez-vous-y; elle émane de l'autorité compétente; vous n'avez pas à discuter, mais à obéir.
Au reste, même dans cette hypothèse, le champ de l'enaeignement religieux est encore assez large pour l'Instituteur, L'étude de l'ancien et du nouveau Testament, le texte de l'Evangile du dimanche, lui fournissent des occasions légitimes de remarques intéressantes, et ce serait ravaler 6oa rôle que de lui prescrire un sec et froid exercice de
mémoire, sur une matière où le jugement de ses élèves a tant à gagner. Regardez-vous donc comme pleinement autorisé à faire ressortir les beaux exemples qui sortent en foule de Thistoire de Moïse, de Joseph, de Job, de Tobie, et les divines leçons que donne à tous la vie du Sauveur.
Observez avec scrupule, et sans commettre aucun oubli, Fusage sain et salutaire des courtes prières, qui commencent et terminent la classe. Ne les demandez pas seulement parce qu'un règlement vous les prescrit, mais parce qu'elles consacrent l'empire de la religion sur tous les moments de votre journée, parce qu'elles rappellent sans cesse à vos enfants qu'ils sont des chrétiens, et les prédisposent ainsi à l'amour et à la pratique de tous les devoirs.
Je n'avais dans mon école que des catholiques; il se pourrait qu'un certain nombre d'enfants appartenant aux communions dissidentes vous fussent confiés. Souvenezvous, mon ami, que la loi vous ordonne de suivre le vœu des pères de famille ; respectez la croyance de chacun, et donnez autant que possible, aux enfants non catholiques, la facilité de prier selon leur culte. C'est la seule recommandation à faire dans cette matière délicate. Vous ne pouvez faire moins, mais vous ne devez pas faire plus que ce que la loi établit.
On parle quelquefois de la morale humaine, pour la distinguer des préceptes religieux. Je ne crois pas qu'il y ait une morale humaine ; celle qui ne tiendrait pas à la religion serait comme un édifice manquant de base et privé de ciment. Seulement, il est vrai de dire que les détails, les applications de la morale étant appréciables à la raison, tombent naturellement dans le domaine de l'Instituteur laïque, comme le fondement et la sanction supérieure des préceptes reviennent, remontent à la chaire de vérité. Que ce soit le prêtre ou le maître d'école qui enseigne le devoir, le devoir ne change pas ; mais le prêtre promulgue la loi
R' Ut rnoFEssroN sur d'institl'TEUH. *^^^|
nom du Législateur suprême; l'Instituteur accoutum^^^
s enfants à retrouver dans leur conscience les obligationa que Dieu lui-même y a tracées. Il achève, par des remarques positives et pratiques, par des exemples i'amiliers qui rendent la vertu sensible, ce que la parole plus générale du
I prêtre commence avec autorité.
Je ne fais que répéter imparfaitement les idées que mon
I bon curé m'exprimait dans ses visites amicales. Ma pensée, qa'a mettait à l'aise, se reposait sur de ai sages conseils, et
I je me sentais rempli de zèle pour observer avec soin, pour diriger avec assiduité, vers l'accomplisse ment de leurs de-
L TOks, ces cœurs qui Qotlaient encore entre les bons et les
I mauvais instincts de l'enfance,
Un coup-d'œil général m'avait appris que mes enfants, quoique très-divers par le caractère, par les qualités comme par les défauts, a valent ce pendant beau coup d'idées communes. Les facultés naturelles étaient les mêmes chez loufi. Ceux-ci avaient plus demémoire, plus d'imagination, de sensibilité, de jugement, de volonté que ceux-là ; mais tous possédaient à un certain degré, fort ou faible, de la volonté, du jugement, de la sensibilité, de l'imagination, de la mémoire. Ce sont les éléments même de la nature humaine; à part quelques exceptions monstrueuses, nul enfant n'en est complètement dépourvu, et je me suie toujours étonné de l'aveuglement des maîtres qui prononcent doctoralemenl contre tel ou tel de leurs élèves un arrêt sans appel. Retenez bien ceci, mon ami, comme un des plus importants préceptes de l'éducation, non-seulement morale, mais intellectuelle : Il n'y a pas d'enfant absolument privé d'aucune de nos facultés essentielles, et l'Instituteur patient, persévérant, réussira toujours à obtenir quelque résultat des natures les plus ingrates en apparence. Je ris de pitié, quand un maître d'école me montre un de Ks élèves et me dit : Celui-ci n'a pas de mémoire. Il est sin-
ta. â
cère, car il croit ce qu*il avance ; mais il n'a pas observé ; il n*a pas vu. Eh ! mon cher confrère, suis-je tenté de lui répondre, si cet enfant n'avait pas de mémoire, il ne saurait pas le nom de ses parents ni le vôtre ; il n'aurait pas appris ses prières ; il n'aurait pas retenu les mots de sa langue maternelle qui lui permettent d'entendre vos paroles sévères et de pleurer en vous écoutant I vous voulez dire qu'il a moins de mémoire que les autres, qu'il en a peu en comparaison de ses condisciples. Soit ; mais ce peu, votre devoir est de le cultiver dans la mesure du possible, et le cultiver, n'en doutez pas, ce sera le moyen de l'agrandir. Cet autre manque de jugement. — Mais le voyez-vous prendre son cahier pour son livre? Vous répond-il oui quand vous lui demandez s'il veut vous faire de la peine, ou non quand vous lui dites : mon ami, aimez-vous bien vos parents? Vous entendez qu'il se trompe souvent dans son travail, qu'il prend quelquefois une idée, une expression pour une autre; qu'il est sujet à raisonner de travers. Soit encore ; mais les erreurs de son jugement en supposent l'existence. Occupez-vous de ce jugement faussé; redressezle par votre bon sens ; rendez-le, sinon infaillible, du moins plus sûr, et vous aurez fait beaucoup pour son bonheur à venir.
Oui, abandonner une partie de l'éducation d'un enfant, sous prétexte que telle ou telle faculté lui manque, c'est une erreur presque égale à un mensonge ; c'est, chez l'Instituteur, une impardonnable légèreté, ou l'effet d'un parresseux égoïsme.
Les enfants possèdent donc, à un degré quelconque, les facultés qui sont propres à tout homme venant dans ce monde, et c'est là ce qui rend possible l'éducation en commun ; mais je conviens que les degrés sont fort divers, et que l'Instituteur ne peut verser à tous la même dose. Aussi est-ce là le triomphe du maître habile et surtout du
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nuiltre consciencieux et observaLeur : donner à tons ce que tous peuvent recevoir; restreindre ou étendre pour chacun Is sphère commune, Ëuivaut la mesure des facultés individuelles, et joindre ainsi le bienfait d'une direetion particu- UÈre à rémulalion généreuse que produit la communauté. Cette vérité, qui comprend les études aussi bien que la formation du cœur, m'était toujours présente. 11 ne me sufû&ait pas de penser à l'avance, d'une manière sommaire, aux meilleurs moyens de préparer les enfants à la pratique du bien. J'aimais à étudier un à un les caractères; je me rendais compte des facilités et des résistances naturelles que me présentait chaque sujet; j'avais fini par connaitce à fond toutes les natures diverses, qui, après tout, me donnaient prise et par ce qu'elles avaient de commun et par ce qu'elles avaient de différent. Au bout de quelques semaines pour ies caractères les plus ouverts, et de quelques mois pour les plus cachés, je n'avais plus rien à apprendre, je ne dis pas des traits généraux, mais des nuances les plus inaperçues. Ce n'est pas que j'eusse une pénétration supérieure ; mais j'aimais mon devoir, et je comprenais que, si je n'étudiais pasàfond les caractèr8S,je manquerais d'un ressort puissant pour les diriger.
Aussi éprouvais-je une singulière impression, lorsqu'un enfant quittait l'école, surtout lorsqu'il la quittait, pour des convenances de famille, avant le terme ordinaire de l'éducation. 11 me semblait perdre un parent, un ami intime, si bien connu de moi que son existence paraissait hée à la mienne, et que son départ faisait un vide réel dans ma maison.
Ce n'étaient pas seulement les facultés de mes chers élèves qui étaient l'objet incessant de mon étude, et je ne me bornais pas, je vous l'ai dit, à reconnaître les traita pf'mcipaux de leurs caractères. Je m'attachais à fairfi le compte, je dirais presque la liste de leurs qualités et de
leurs défauts. Sans arrêter la marche de Tensemble, j'analysais les habitudes de chacun, et j'apprenais à calculer le remède en raison de Tintensité du mal, ou les moyens d'entretenir et d'accroître les bonnes dispositions de ces jeunes âmes. Ils étaient quelquefois tout surpris de voir que j'avais deviné une pensée, que j'avais interprété justement un geste imperceptible, un pli du front, un clignement des yeux. Je les savais par cœur bien mieux qu'ils ne se savaient eux-mêmes; je puis dire que je tenais leurs volontés dans ma main.
Cet usage d'une observation attentive, mon bon ami, m'était donc d'un très-grand secours. Il simplifiait mon action ; et, quand je voulais donner une bonne impulsion à toute la classe, sans cependant perdre de vue le fort et le faible de chaque enfant, je me tirais d'affaire en mêlant les recommandations générales aux conseils qui regardaient chacun en particulier. Personne ne se croyaient oublié, et les allusions individuelles n'arrêtaient pas le train général.
La distincti<)n une fois établie, je puis aborder avec vous les détails. Il sera intéressant pour un jeune maître, qui en est à son début, de savoir comment s'y est pris autrefois un vieux serviteur de l'instruction primaire, que l'expérience éclairait de jour en jour. Entrons dans cette étude, dont le souvenir me cause encore aujourd'hui de bien douces émotions; car ce qu'on fait avec un dévouement sérieux laisse de longues traces dans le cœur et dans la mémoire. Ma lettre la plus prochaine vous entretiendra de ce beau sujet.