‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 12 sur 41 · I .ttmsles · texte numérisé non relu

I .ttmsles

SDB LA PliOFESSION 'INSTITUTEUR.

is tes abstractions avec les enfants de nos écoles ; prénon^ lea dans leurs habitudes de tons les jours, .dans le niiUei; qu'ils occupent, entourés des circonstances qui les touctieaj et qu'ils comprennent cent fois mieux, à la première vu^ que la vertu de Socrate et le dévouement de d'Assas. Coih duisona-les au sentiment de ces grands faits de l'histoire pw une juste appréciation des faits obscurs qui se passent dan^^ leur humble sphère; guidons-lea, le fil de l'analogie à Is^uiain. Le trait de courage d'un petit paysan de leur connaia-J sance, de leur famille peut-être, les aidera singulièrement^ à comprendre le cri sublime : A moi, Auvergne/ votli l'ennemi/

Considérons d'abord l'intérieur de l'école, et Toyonftfl combien, dans ce monde si étroit, il surgit d'occasions pra-1 tiques de bien comprendre les lois morales. Nous feronBl ensuite quelques excursions au dehors, mais sans changera le point de vue et sans grossir les objets.

Le gentiment de l'ordre est un de ceux qu'il faut gravei;! le plus tûL et le plus avant au cœur de renfance. Elle fait! si souvent l'épreuve de sa faiblesse qu'il est facile, ave<g un peu de tacl et d'énergie, de lui faire comprendre totH le prix d'une autorité supérieure réglant le système dans l'intérêt de chacun en particulier. L'aspect seul d'u Ulasse bien ordonnée, le soin que prend le maître de i rien permettre conire la règle, les heures exactement o vées pour chaque exercice, tout dans lea écoles bien tenues inspire et nourrit le sentiment de l'ordre, qui, appliqué {dus tard aux relations sociales, devient une gai'antie de psix et de prospérité.

Le respect de l'aulorité s'y rattache étroitement. L'enfant, habitué à recevoir de l'Instituteur tout ce qui lui arrive de bien, quand il a été laborieux et sage, comme tout ce qu'il a encouru de sévère, quand il a eu le malheur ■de déméi'iter, prend insensiblement le pli d'une docilité qui

n*a rien de servile. Or, dans les tempo malhenreusc où les révolutions ravagent un pays, le respect de Tautorité est une des vertus les plus attaquées et les plus rares. Que Téducation vienne donc au secours de la société, en imprimant de bonne heure cette vertu nécessaire dans Fàme des jeunes enfants. S'ils en perdent quelque chose dans le trouble des passions, il leur en restera assez pour les retenir, comme un lien de conscience, lorsqu'ils seront tentés par le Génie du mal.

L'enfant qui aime l'ordre et qui respecte l'autorité, fait l'un et l'autre, j'en conviens, à une condition qui dépend du maître : à condition que le maître sera juste. C'est une pensée qui doit être présente à l'esprit du jeune Instituteur, qui peut être quelquefois entraîné par la vivacité de l'âge, et montrer plus d'énergie que d'équité. Qu'il tempère avec soin cette ardeur, et qu'il travaille à se donner promptement l'immense avantage des qualités réfléchies 1 Qu'il établisse bien sa réputation de justice, et, dès lors, il pourra exiger, il obtiendra sans peine cette obéissance volontaire, plus forte et plus morale que l'obéissance imposée.

Je me hâte de dire que l'obéissance imposée vaut infiniment mieux que les concessions de la part du maître, et l'ombre môme de la résistance de la part des élèves. J'aurais fort mal reçu l'écolier qui se serait permis de m'accuser d'injustice, eussé-je commis une erreur. Il n'y a que les enfants mal élevés qui se laissent aller à un tel excès, et qui s'expriment tout haut avec cette irrévérence ; mais j'eusse été affligé, si les meilleurs avaient pu penser seulement ce que les mauvais osent dire. Aussi, mon étude constante était-elle d'obser\'er cette sage maxime : Traiter chacun selon ses œuvres. Je ne veux pas répondre que mes enfants, dont le jugement ne pouvait être toujours sûr, ne m'aient jamais accusé tout bas, lors même que j'étais le plus équitable ; mais il n'en paraissait rien dans leurs rapports avec

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toujours respectueux, toujours pleins de confiance e d'abandon.

Us savaient d'ailleurs que, tout en préservant moi rite de la plus légère atteinte, je voyais en eux des âmes libres de choisir entre le bien et le mal, et non pas iéi simples marionnettes à faire mouvoir par le fll de la disci^ pline. Il n'y a aucun danger, lorsque le respect est assuré au maître, â ce qu'il traite ses élèves en êtres raisonnât " Les punitions et les rêctimpenses n'auraient point de S si elles ne s'adressaient à des créatures responsables mal qu'elles font, dignes de louanges et de rémunératicn quand elles font le bien. Tous mes conseils, mes exhortai] talions, mes reprocbes, n'eussent été pour mes élèves queï de vains sons jetés en l'air, si je ne leur avais pas permis drfT croire qu'ils pouvaient avoir le mfrite de m'écoutcr et 8^4 donner le tort de me désobéir. Ce n'est pas de la philoso- * phie savante ; c'est du bon sens et de la logique vulgaire,

Quandjeles vis pénétrés de ces quatre grands principes: l'ordre, le respect de l'autorité, la justice et la liberté morale, que la tenue et le travail de l'école leur démontraient à tout propos, j'eus bon marché d'eux pour obtenir l'intelligence et l'amour de toutes les vertus particulières qui en dérivent, Jamais, jamais, je n'ai voulu oublier que l'éducation morale était ma grande affaire, qu'elle devait se mêler à tout, s'infiltrer partout, et que renseignement ne vaudrait qu'en proportion de ce qu'il aurait emprunté d'eUe.

Un jour, comme je montais à l'estrade, un enfant vint se plaindreà moi de ce qu'on lui avait dérobé son couteau. Je lui dis de bien réfléchir s'il ne l'aurait pas perdu en route ; il me répondit avec assurance qu'il l'avait touché et manié au commencement de la classe précédente, et que lorsqu'il s'était levé de son banc, il ne l'avait plus trouvé. Nous parlions bas et sans être entendus. Je le renvoyai à

ea place, et Côiïitftençai ma classe comme à Tordînaîre. Vers la fin, après la dictée, où j'avais intercalé le mot de probité, j'annonçai que j'allais conter une anecdote pour montrer qu'il faut respecter tout ce qui appartient aux autres. J*inventai une petite histoire, non pas semblable, mais analogue à la véritable, et je persuadai à mes enfants que porter la main sur la propriété d'autrui, fût-ce pourun objet de peu de valeur, le couteau le plus commun par exemple, c'était être injuste, et donner à tout le monde le droit d'en faire autant contre nous. Pendant que je parlais, j'observais tous les visages, et je n'eus pas de peine à reconnaître le coupable à son embarras. Â la fin de la classe, je lui fis un signe. Dès que nous fûmes seuls, il me dit en pleurant qu'il savait pourquoi je le retenais ; qu'il était bien fâché de sa mauvaise plaisanterie, et il remit sur ma table le couteau dérobé. J'accueillis avec douceur son repentir, mais je relevai une expression peu sincère, et je lui dis plus sévèrement qu'il ne fallait pas dissimuler avec moi ; qu'il avait eu l'intention de garder le couteau, et que je lui saurais gré d'en convenir. 11 rougit et baissa les yeux en silence ; je le renvoyai alors avec quelques paroles d'affection . L'obj et fut remis par moi en particulier à son propriétaire, et le respect de la propriété demeura gravé dans les esprits.

Dans une circonstance aussi importante, où l'honneur de l'école était intéressé, je ne pouvais blâmer celui qui m'avait signalé la perte dont il était victime ; mais en général, et dans toutes les occasions moins sérieuses, je défendais, ce qui, de près ou de loin, ressemblait à une dénonciation; je blâmais et je punissais au besoin les rapporteurs. Il faut, j'en conviens, que les enfants fassent quelque effort sur eux-mêmes pour ne pas se plaindre tout haut, lorsqu'ils sont en butte aux taquineries de leurs camarades , lorsqu'ils reçoivent quelque horion ou quelque injure. Mais je leur faisais comprendre qu'il y a plus de générosité à retenir

aUB LA PROFESSION n'I^ST^TUTBTm.

u'à exposer un camarade au châlînienl; qi c'est le moyen le plus aûr de faire repentir de ses torts celuf qui attaque ; et qu'il serait mieux encore de lui. rendrai qoetque petit service, pour lui donner des remords. Je n' vitais pas toujours les récriminations, quand la sensatioi présente était plus forte que le souvenir de mes conseils mais, le plus habituellement, on se rappelait l'accueil pea favorable que je réservais au dénonciateur, et les choses vraiment graves étaient seules déférées à mon tribunal.

Vous remarquez, mon ami, que je rattachais ici le précepte de la générosité humaine à celui de la charité re] gieuae. Je ne me bornais pas à recommander de se taii sur les ofTenses reçues ; je voulais qu'on s'efforç&t de rem le bien pour le mal.Encoreunefois, iln'yad'enseignemei solide de la morale que lorsqu'on l'assied sur la base f mortelle de la religion.

La charité chrétienne est le plus puissant adversi qa'ait jamais rencontré l'égoïsme, ce vice primitif du cœi humain; elle le brave jusque dans son foyer le plus intimi Déjà l'ancienne maxime : Ne pas faire aux aulrm ce q\ itoiu ne voudrions pas qu'on tioas fit, opposait une forte bf riëre aux inspirations de l'égoïsme. Mais le bien à pour le mal, l'amour prescrit même envers les ennemis, lois sublimes découragent dans l'homme, et déjà mèrai dans l'enfant, les viles suggestions du moi, qui est le pli cruel ennemi de nous-mêmes. Elles nous prêchent le désii téressement personnel et noua commandent le dévoueraeirt pour nos semblables. C'est ainsi que toutes les boont pensées se tiennent; il y aheureusement, à côté de la funesl contagion des vices, la contagion salutaire des vertus non-seulement elles se propagent de l'un à l'autre par le'sj bons exemples, mais elles s'excitent les unes les ai dans le cœur de ceux qui possèdent les plus efficaces. Providence a tout prévu.

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J'insisterai maintenant en quelques mots sur Timitation du bien. C'est un des ressorts les plus puissants entre les mains de l'Instituteur consciencieux. Il n'oubliera pas que l'émulation trouve sa place dans l'éducation morale, et qu'en mettant sous les yeux des indifférents, des oublieux, des indociles , l'exemple honorable de leurs camarades actifs, exacts, obéissants, il fera plus qu'en se perdant au milieu des raisonnements abstraits et des vagues reproche».

Pourtant, je veux vous prémunir contre tous les dangers. Il y a ici un écueil à craindre, un écueil terrible : La jalousie. Les enfants fréquemment pris en faute, à qui nous répétons sans cesse : Voyez un tel y et tâchez de lui ressembler! peuvent prendre leur modèle en aversion, et nous implanterons peut-être un vice dans le sol même d'où nous voulions déraciner un défaut.

La matière est délicate. Je vais vous dire comment j'essayais de tourner cette difficulté.

Je remarquai d'abord que les enfants réunis ne sont pas naturellement jaloux. C'est une disposition beaucoup plus commune dans la famille que dans l'école, peut-être parce que, dans la famille, on se garantit moins des préférences, ou l'on est juste avec moins de publicité.

Ensuite, les enfants ont le sentiment inné de la justice, sentiment que les passions et les intérêts n'ont pas encore altéré. Ce n'est donc que par suite de circonstances particulières qu'ils deviennent injustes envers les condisciples qu'on leur présente pour modèles.

Aussi la jalolisie sera-t-elle une rareté, un phénomène dans les écoles où l'Instituteur s'est fait une réputation de justice. Les enfants, qui ont foi dans le jugement du maître, doivent être portés à juger comme lui.

Néanmoins, l'amour-propre est bien fort, dès les premières années. L'écolier abonde dans son sens, ainsi que l'homme le fera un jour, et il lui faut beaucoup plus de

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^^Rbob pour se coadamner lorsqu'il est mis au-dessous d'un^H autre, que lorsqu'il est l'objet, d'un bl^ine isolé. '^H

L'Instituteur ne doit donc pas se contenter delà justïce^^H il doit y ajouter de l'adresse. Je ne donnais jamais pouf^* types et pour modèles que ceux dont la supériorité était chose convenue, évidente aux yeux de tous, et j'évitais le retour trop fréquent de ce moyen, que j'aurais usé en le prodiguant. Je m'en servais surtout pour réveiller les natures molles et engourdies, ou pour ramener vivement ceux qui restaient en arrière par une négligence prolongée. Les caractères sombres, ceux quines'étaient oubliés qut^ passagèrement, eussent été irrités ou froissés parune comparaison trop hâtive. Je la leur épargnais avec soin. Pour les autres, je ne me contentais pas d'une exhortation en l'air. Je disais en.qnoi ils devaient imiler tel ou tel de leurs camarades, afin de ne pas les leur représenter comme des écoliers sans défauts, dont la perfection eût été impossible à atteindre. Je rapprochais le modèle du copiste, pour faciliter l'imitation.

Je faisais entrer dans mes calculs l'esprit de camaraderie, chose excellente ou nuisible, suivant la direction qu'on lui donne. Dans une mauvaise école, cet esprit de corps devient un instrument d'indiscipline, une force pour orga- I aîser la résistance; dans une école tenue comme il faut, il I éloigne tout ce qui pourrait ressembler à l'envie, et l'enfant qui, au sortir de la classe où son voisin lui a été donné pour , modèle, prendsousle bras ce mentor en blouse et en sabots, I qu'il ne retrouve pas plus glorieux qu'auparavant, acceptera { SUIS beaucoup de peine un guide aussi empressé que lui de ' Bauter, déjouer, de batifoler, comme c'est le droit de son ftge-

Mon école présentait réellement l'aspect d'une famille

bien unie. Animés de sentiments bienveillants les uns pour

i autres, mes élèves regardaient leurs camarades près-

que comme des frères. J'étais souvent touché de leur complaisance mutuelle, et je les voyais avec délices se venir en aide les uns aux autres, lorsqu'il manquait à celui-ci ou à celui-là un livre, un crayon, un objet quelconque nécessaire au travail du moment. Un échange de petits services les formait dès lors aux habitudes de la société chrétienne où ils étaient destinés à vivre.

Je m'amusais quelquefois à exciter entre eux un combat de générosité. Je n'admets pas, je vous l'ai dit, une égalité parfaite de mérites, et je pense qu'il y a toujours pour le maître un motif puissant de se décider au profit d'un seul ; les récompenses partagées à titre égal ne sont nullement de mon goût. Cependant, il m'arrivait de paraître hésiter entre deux ou plusieurs, au moment de décerner une récompense, et je consultais des yeux les intéressés eux-mêmes, comme si j'attendais leur avis pour prendre un parti. Aussitôt , une lutte de désintéressement s'engageait et aussi une lutte de modestie. C'était à qui désignerait du doigt son camarade, comme celui à qui la récompense était due. Je louais ce bon esprit, qui, d'aileurs, ne me tirait pas d'embarras, et, après une réflexion nouvelle, je faisais mon choix, dont j'expliquais la raison.

Il y a des écoles où l'on suit un usage que je ne crois pas prudent et que je n'ai jamais voulu admettre : celui de former un jury pris parmi les élèves eux-mêmes, et qui décide, par la voix du scrutin, d'un prix de sagesse, d'application, ou de toute autre récompense semblable. Certainement, il est à croire que, par équité naturelle, les enfants, dans le plus grand nombre de cas, jugeront bien, et que les noms sortis de l'urne seront les plus dignes. Mais l'enfant est si mobile I qu'un prétexte de mécontentement leur soit donné la veille ou le matin du jour où le scrutin doit parler ; que la mauvaise pensée de jouer un tour à l'instituteur fermente dans les tètes ; que deux ou trois meneurs

SVB LA PROFESSION B mSTITUTEL'R.

!nt circuler des conseils mutins; ertOa, que des nooisj inacceptables pour le maître, soient proclamés au maliq plaisirdes conjurés ; que devient Tautorité de l'Institutem s'ii ne réforme pas cet arrêt, et si le aecret du vote pvc une élection dérisoire? que deviennent ses rapports les écoliers, si, comme il est de son devoir do le faire, il I supprime Tusage même dont on aurait fait un coupabla J abus? Je ne charge pas le tableau, et, ai j'ai tout d'abord'* éliminé ce moyen du nombre de mes instruments de disoi- J pline, c'est parce que j'avais entendu raconter les déboire»!^ qu'il avait valus à mon prédécesseur.

Au contraire, l'emploi raisonné des autres moyens que )e vous ai fait connaître, a. maintenu mon autorité intacte, et, comme ils respiraient tous le plus tendre intérêt pour mes chers enfants, ceux-ci me payaient en reconnaissance. Leurs sentiments pour moi avaient fait bien du chemin, depuis le jour oii nous nous étions rencontrés pour la première fois. Partis de la défiance et presque de la répulsion, ils avaient été attirés par degrés vere le maître qui ne semblait songer qu'à leur éducation et à leur bonheur, J'avais fini par les trouver confiants, ouverts, pleins de gratitude ; la confiance m'était venue aussi, et, moi aussi, 'i heureux!

LETTIIE XIV.

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