‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 13 sur 41 · ÉDUCATION MORALE (SUITE ET FIN · texte numérisé non relu

ÉDUCATION MORALE (SUITE ET FIN

ton premier soin était d'inspirer aux enfants les qua- B Golides qui sont comme le fond et la base de la vie, et i cimentent la société. J'ai déjà nommé les plus essen- ; en voici d'autres qui ont une grande valeur, et que EïoaStre doit cultiver et développer dans le présent, au iflL d'un prochain avenir.

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Je comptais au premier rang la franchise, cette vertu si naturelle aux enfants judicieusement élevés. Ceux qui redoutent un accès de colère de la part du maître, ou qui se flattent de gouverner sa faiblesse, inclinent promptement vers le mensonge, qui devient pour eux un moyen d'éviter ou d'obtenir. Ceux qui ne trouvent pas leur Instituteur toujours sincère, et qui le voient employer la dissimulation et la ruse pour les conduire, ne croient avoir rien de mieux à faire que d'imiter un exemple parti de si haut. Les enfants gâtés, dont nous ne prenons pas à tâche de corriger les mauvaises habitudes, les» fortifient encore sous notre direction inhabile, et gâtent leurs camarades, qu'ils rendent menteurs comme eux.

Vous le voyez donc , il n'y a pas un de ces cas mortels pour la franchise, qui ne tienne à un défaut du mauvais maître, et il mérite réellement de porter la peine de toutes les fautes de Tentant. Au contraire, le bon maître, par sa franchise habituelle et éprouvée, rendra ses élèves sincères ; par l'égalité de son humeur, par la fermeté de son taraclère, par son application consciencieuse à redresser les travers de l'enfant, il enlèvera au mensonge toutes ses chances avec ses tristes profits.

Mais si nos élèves doivent être francs et sincères, il n'y a pas de contradiction à leur demander d'ôtre, en même temps, réservés et discrets.

La discrétion s'exerce de plusieurs manières. Ne permettez pas à un enfant de raconter devant vous et devant ses jeunes amis ce qui se passe dans l'intimité de la famille. Il livrerait ainsi à la risée de tous, des usages, des ridicules peut-être que lui du moins, comme fils ou comme frère, il doit respecter. L'enchaînement des défauts se reconnaît ici d'une façon évidente. Le petit indiscret donne le ton aux petits moqueurs ; le babillard manque non-seulement à un devoir de réserve, mais à un devoir de respect.

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I Accoutumez aussi vos élèves à s'abstenir de colporter ktj^^H dehors tous les incidents de la classe. Sans doute, votra^^J école doit Être ouverte à tous les yeux, et vous n'avez pas^^|

à redouter les commentaires. Cependant, des paroles légères peuvent dénaturer les faits les plus simples, et, d'une circonstance frivole, faire un acte qui semblerait avoir de la gravité. Les oisifs de la commune aiment à faire jaser les enfants ; leurs parents eux-mêmes les provoquent à conter ce qui se passe dans l'intérieur de l'école, et, jusqu'à un certain point, ils ont intérêt à le savoir, Mais il n'est pas nécessaire que les écoliers se complaisent à raconter 1( fautes, les punitions de leurs camarades, les tics ou lesmi prises de leur maître. Ces récits-là ne sont que de 8ance,elpeuventsusciter des querelles, éveiller desrancunesj Vos enfants ne doivent pas jouer ce rôle odieux.

L'exercice du jugement tient une grande place dans l'éducation morale ; il n'est jamais plus utile que lorsqu'on l'applique à une juste appréciation des actions d'autrui. Cette appréciation, même quand elle est sévère, doit être bienveillante, ou, pour mieux dire, charitable. Préservons donc nos écoliers des jugements téméraires, qui donnent une idée très-désavantageuse de ceux qui les font, lors même qu'ils ne causentaucun tort à ceux qui en fournissent la matière. Répétons aux enfants qu'ils ne sont pas destinés à vivre seuls, et qu'ils auront besoin de leurs semblables ; qu'ils ne peuvent compter sur des jugements équitables, que si eux-mêmes sont très-réservés pour juger les autres; que leur intérêt même leur conseille cette prudence, outre l'obligation morale que leur impose la charité.

L'exactitude est une des qualités précieuses qu'il faut entretenir, créer au besoin, chez nos élèves. Je n'entends pas parler de cette exactitude provisoire et do circonstume qu'un enfant gardera pendant huit jours, quinze jours peut-être, lorsqu'il aura à se réconcilier avec vous après

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un reproche, ou lorsqu'il voudra, à l'approche du jour de l'an, se ménager les bonnes grâces et les étrennes qu'il espère de ses parents. Nous voyons tous des gens de service négligents, paresseux, faire montre de zèle et d'exactitude quelques jours avant celui qui leur promet une bonne aubaine, et retomber dans leurs oublis le lendemain, quand ils n'ont plus d'intérêt à jouer la comédie. Il y a de pauvres enfants qui font le même calcul; c'est à nous de les en décourager. L'exactitude que je loue, et que je cherchais à obtenir, est celle qui devient comme une seconde nature, et qui, à force d'habitude persévérante, ne coûte plus aucun effort.

Voyez cet écolier d'intelligence ordinaire, mais de volonté ferme et de conscience délicate. Ce n'est pas lui qui entrera jamais à l'école après la porte fermée. Il habite plus loin que les autres, mais il part plus tôt qu'eux, et aucune raison futile ne le fait languir au moment du départ. Ses copies ne sont pas de la plus belle écriture, mais elles sont propres, complètes ; aucune prescription du maître n'y est omise. Il ne se trompera ni sur le choix, ni sur l'étendue d'une leçon ; il n'oubliera pas à la maison le livre nécessaire à la leçon du jour, pour se charger du livre de la veille. Ce sera, si vous le voulez, une qualité négative, par laquelle on évitera plutôt les fautes qu'on ne forcera les récompenses. Mais que de qualités positives resteront impuissantes, si celle-là manque I Et à quoi serviront l'intelligence, le zèle, la bonne volonté, si l'exactitude ne leur donne pas une suite régulière et un moyen d'avancer toujours?

Il semble que la modération dans les désirs soit la vertu d'un âge plus mûr et n'appartienne pas à l'époque que nous étudions. Mais, mon ami, je le répéterai cette fois

encore , il ne faut pas connaître l'enfance pour ignorer qu'elle recèle enferme tous les instincts bons ou mauvais.

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S1.:R la PROFESaiO:^ DINSTITUTEI:!

1 mesure en toute chose peut être suggérée, enseignée^ dès le premier âge. Si, plus tard, la modération doit s'ap^ pliquer à l'acquisition d'une certaine aisance, au bien-ÉtréJ domestique, à l'absence de tout calcul exagéré d'intérôt,'T l'enfant peut y être exercé aujourd'hui, à propos de seii J études et de ses modestes relations d'école. Ainsi, arrête»! le lèle, quand il devient en quelque sorte fébrile, et qu'il ' se propose, non de mériter, mais d'absorber les récompenses. Maintenez l'ambition même de bien faire dans les bornes d'une sage émulation. Ne favorisez pas les rêves des imaginations mal réglées, et soufflez sans pitié sur les châteaux en Espagne ; ce sont là encore des atteintes au jugement, et le ju):ement doit présider à l'éducation.

On ne prescrit pas le courage personnel ; on ne dit pas à quelqu'un : Vous serez brave. Néanmoins, il est possible d'aider au développement de cette qualité, qui n'est souvent entravée que par des craintes superstilieuses ou par la négligence de ceux qui dirigent le cœur des enfants. Outre l'occasion que vous fournissent les faits historiques, il est & croire que, dans l'histoire même du village, dans l'expérience journalière, vous rencontrerez quelques faits qui Bllmuleront la fibre du courage chez vos jeunes auditeurs. Ils auront vu un brave jeune homme se dévouer dans un incendie, pour arracher quelques victimes au fléau ; dans une inondation, pour sauver la vie à son semblable. Ils auront pu voir un ouvrier, un paysan intervenir pour délivrer un homme seul de quelques brutaux agresseurs, ou se jeter au-devant d'un cheval emporté, d'un bœuf furieux, pour préserver les passants, au péril de sa vie. Le hou maître d'école parlera en classe de ces aventures, fera l'éloge des hommes dévoués qui en auront été les héros ; il excitera au fond des cœurs un sentiment d'approbation intime, et plus d'un écolier se dira ce jour-là, en quittant l'école : Dans qutlgues années, j'en ferai autant!

Il y a des qualités aimables qui tiennent ,comme les plus sérieuses, à Tessence même du caractère, mais qui semblent faites surtout pour le charme des relations privées. Que l'Instituteur ne dédaigne pas de les cultiver; si les grandes vertus honorent la vie, les qualités attrayantes contribuent pour une large part au bonheur.

L'égalité d'humeur, la douceur, la politesse, sont des dispositions précieuses, que le maître d'école trouve rarement dans ses élèves lorsqu'on les lui confie, mais qui s'enseignent et qui peuvent s'acquérir.

Je me rappelle que ce fut une de mes grandes surprises, et un de mes plus cuisants soucis au début de ma carrière, que de voir une bonne partie de mes élèves tellement sujets aux caprices que je ne pouvais compter cinq minutes de suite sur le même tour d'esprit, ni sur la même expression du visage. J'avais quantité d'enfants boudeurs qui, sur une parole du maître, sur un geste de leurs condisciples, que sais-je, sur le vol et le bourdonnement d'une mouche, tournaient presque le dos à l'estrade, appuyant le coude sur la table, la mâchoire sur la main, et, dans cette posture fort peu convenable, s'isolaient des occupations de la classe, pour rêver creux sans refléchir à rien.

Je me mis à rechercher d'où provenait une telle habitude ; si elle était le fruit d'un caractère mauvais et incorrigible, ou si elle tenait en partie à des circonstances dont je pourrais détruire l'effet. Je reconnus que plusieurs de ces enfants avaient été gâtés jusqu'alors, soit dans leurs familles, soit dans l'école même, et que les autres, sans énergie, sans caractère bien déterminé, formaient le troupeau des imitateurs.

En attendant qu'un plus long séjour me permît d'exercer quelque influence sur l'esprit des parents, je commençai par réformer l'intérieur de ma classe. Je fis honte aux boudeurs de leur attitude, de leur maussaderie ; je revins

o'iNSTlTDTECn. ISl

souvent à eux pour leur prouver que je tenais à les convertir ; je leur répétai que l'égalité d'humeur était un des grands moyens de se rendre aimable, et aussi d'obtenir des droits à la complaisance deâ autres ; j'encourageai, je louai ceux qui eurent le courage de modifier les premiers cette triste manie, et, comme j'avais attaqué tout d'abord les plus opiniâtres, dès qu'ilseurentcédé, j'eus bon marché des moins résolus.

Mais il ne me suffisait pas d'habituer mes élèves à conserver une humeur égale; je voulus les pousser plus loin et leur donner cette douceur du caractère qui se montre dans la tenue, dans les paroles, qui prévient et qui platt, qui fait désirer la compagnie d'une personne, et qui est, chez un enfant, un signe visible de bonne éducation.

Mon ambition allait plus loin encore. Sans vouloir plier aux façons de la ville mes petits campagnards, je prétendais qu'ils devinssent polis, et que leurs manières fussent ave- □aales. C'était tout un monde à créer,

De peur de faire fausse route et d'exiger plus que ne comportait une situation donnée, je me fis une loi de préciser les devoirs de politesse, au risque de n'obtenir que le strict nécessaire. Ainsi, j'avais remarqué que les enfants, interrogés soit par moi, soit par une autre personne< répondaient sèchement par oui ou par non. C'était plutAt une habitude rustique qu'une impolitesse volontaire; j'ordonnai de ne jamais omettre le mol de monsieur ou de madame après le oui ou le non qu; formait la réponse, et je fus obéi. Les gens du village comprirent peu la nécessité de cette formule ; en revanche, elle valut k mes enfants les compliments de notre bon curé qui, étant du pays, n'avait guère fait attention au langage, mais qui approuvait fort mon innovation.

J'eus un peu plus de peine à obtenir que la main dit portée à la casquette ou au bonnet pour saluer les grandes

personnes, à commencer par l'Instituteur. Je piquai d'honneur les oublieux, en leur demandant s'ils avaient vu quelquefois des soldats passer devant un officier, ou même devant un simple caporal, et si le soldat omettait jamais de porter la main à son shako pour saluer son chef. Je leur rappelai qu'ils devaient du respect à toute personne plus âgçe qu'eux, et que le salut est un signe convenu de respect que nul enfant bien élevé n'oublie. Je fis encore ©ette conquête.

Ma plus forte campagne fut dirigée contre Thabitude des expressions grossières et injurieuses, contre les gros mots, que les enfants avaient entendu prononcer sans les comprendre et qu'ils répétaient comme des échos. Je leur défendis nettement de les employer jamais en ma présence, et je les prévins que je saurais s'ils se les permettaient, hors de l'école. Ils savaient déjà que je ne manquais pas à mes promesses ; ils savaient aussi que je plaçais mon espoir et mon honneur dans leur bonne éducation. Il n'y eut plus que des écarts isolés, je dirais presque des distractions individuelles ; le langage de tous se corrigea et s'épura, au grand ébediissement des philosophes du lieu, qui ne comprenaient pas qu'un sentiment un peu énergique fût exprimé par les simples mots de la langue courante. On m'accusait presque d'apauvrir l'idiome du pays.

J'aurais pu ajouter bien d'autres conseils ou d'autres ordres dans l'intérêt de la politesse ; mais j'aurais redouté de la confondre avec l'élégance, qualité fort inutile à mes élèves, et dont les leçons eussent été un véritable contresens. Cependant je dois dire encore que je leur interdisais de couper la parole aux autres, de donner des démentis, de parler bruyamment partout ailleurs que dans leurs récréations. Vous devinerez facilement, mon bon ami, tous les détails de ce genre, dont je ne veux pas ici dérouler la liste.

^^VOD

SCn LA PROFESSION D I\STITUTEUR

VoDB soupçonnez bien que je ne bornais pas ma sollîcî-1 tude à former le cœur des enfants dant l école et pourj l'école seule. Ma pensée les sunait au rfphurs, et i'^uraiflS Été très-ailligé d'apprendre que i effet de mes leçons mo-jj raies expirât au seuil de la classe. Ce qu il me fallait, c'étai ' de bons témoignages sur les habitudes qu'ils portaiBOlJ dans leurs familles, sur leur tenue à l'extérieur ; ce qn< j'aspirais à entendre, c'était la voix des vieillards du pay^ attestant, contre l'usage de la vreOiesse, que la génération présente était plus réservée, plus poiie, mieux élevée enfin que celle qui l'avait précédée.

Je reçus un jour la visite de l'ancien officier que je vous ai déjà montré lors de mon arrivée dans la commune, et qui partageait avec le maire et le curé la surveillance de l'école. Ma classe du matin venait de finir, et je reprenais haleine dans une chambre plus que modeste, mais où je maintenais du moins cette propreté, image de l'ordre, qui pare la nudité des murailles et tient Ueu d'élégance et d'ornement.

L'entrée du bon vieillard me déconcerta. Il avait l'air bourru, et je le croyais mécontent. Il commença en effet Bur le ton du reproche, mais je ne tardai pas à comprendre que c'était une ruse de sa bienveillance, u Décidément, monsieur l'Instituteur, me dit-il en fronçant ses larges Bourcils.vousvoulezfaireici une révolution I «Il m'échappa an mouvemsnt de surprise. — « Oui, ajouta-t-il, je ne reconnais plus nos enfants. L'an dernier ils étaient encore grossiers, jureurs, paresseux, menteurs, en un mot, pleins (de belles qualités de ce genre ; et vous, monsieur, sans respect pour nos vieux usages, vous les avez rendus polis, modestes, actifs et sincères I On ne peut plus les rencontrer Bans qu'ils vous saluent I Ils répondent à ceux qui les interrogent avec des voix douces et en termes décents ! lU ont toujours l'air pressés d'arriver à l'école, et, s'ils

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flânent encore quelquefois, c'est tout au plus au retour 1 Les parents n'ont plus la moindre occasion de leur crier à tue-tête : lu as mentit C'est-à-dire, monsieur l'Instituteur, que vous voulez nous rendre parfaits, pour nous quitter ensuite, et aller commencer un nouveau chef-d'œuvre dans une commune plus importante. Dès que vous n'aurez plus rien à faire ici, vous ne voudrez plus de nous l »

Mon ami, si j'avais été capable d'orgueil, j'en aurais ressenti à ce rude et sincère compliment. J'éprouvai du moins un vif sentiment de reconnaissance, et je l'exprimai avec chaleur. Mon vieil officier se mit à rire, et nous commençâmes à parler sérieusement des progrès de mes élèves dans l'éducation morale. J'en rapportai l'honneur à Dieu qui avait béni mes efforts ; je promis de redoubler d'attention et de soins, non pour obtenir de quitter une commune où le dévouement trouvait de si bons juges, mais pour y répandre de plus en plus les bons exemples et les bonnes manières. A dater de ce jour, l'excellent homme eût livré des batailles pour moi, s'il s'était trouvé encore quelques ennemis pour m'attaquer.

Les mères surtout me savaient un gré infini de n'être pas seulement le professeur de leurs enfants, de m'inquiéter aussi de leur âme. Quelle que soit la rusticité des mœurs dans les petites communes, les femmes, les cœurs de mères y sont toujours plus sensibles que les hommes à l'améliorationmorale des entants. Plus sédentaires que leurs maris, les paysannes discernent mieux qu'eux les bonnes semences jetées dans l'âme des jeunes garçons , et sont plus jalouses de les maintenir pieux, modérés, complaisants, faciles à vivre. Elles ne me faisaient pas de discours, mais un seul mot, jeté en courant, trahissait la satisfaction maternelle. Leur suffrage était assurément celui que j'ambitionnais le plus.

J'étais particulièrement touché de la gratitude que me

Sun LA PROFESSION d'iNSTITCTEUH.

iSiDoignaîent les pauvres mères dont Ips enfants étaient infirmes ou affliges de quelque dilTortnité. Loin d'éprouver pour ces chères créatures la répugnance qu'elles inspirent aax maîtres sans vocation, je les enveloppais d'une affection égale à leurs besoins. J'accoutumais leurs camarades à être bons, secourables envers eus ; et, s'il y avait des élèves choyés dans mon école, c'étaient les boiteux, les bosj les enfants rachitiqnes, tous ceux enfin qui, maltraités la nature, devaient retrouver dans la bienveillance de toi ce qui les entourait une consolation et un appui.

Cet esprit de fraternité chrétienne que j'entrcteni parmi mes élèves les disposait en général à la bonté, à douceur. On s'en apercevait même dans les circonstanci on il ne s'agissait plus de serviret d'aider leurs semblablf Vous aure£ souvent gémi comme moi des m ments infligés par des brutaux, aux animaux les plus utiles. Quoique les paysans ménagent leurs chevaux de labour plus que le cocher de la ville ne ménage le cheval qui traîne son fiacre, surtout plus que le charretier n'épargne le malheureux limonier qui tombe sous le faix, il y a en^ core, à la campagne, bien des actesdeviolence, de cruaui même exercés envers les pauvres animaux qui partagei avec l'homme le travail des champs. Mes écoliers, Qdëles mes conseils, ne voyaient qu'avec répugnance ces stupidf colères, et plus d'une fois leurs voix enfantines détourni rent un père, un oncle, de traiter ainsi un vieux serviteutî! A plus forte raison, aucun d'eux n'eût songé à torturer pauvres bétes inolTensives, ou même nuisibles, comme font les enfants chez qui on laisse se développer des ins tincls méchants. Ils savaient que, si nous avons le droit d< tuer le rat qui ronge nos provisions, nous ne pouvons, sai un rafOnement de barbarie, le mutiler ou le brûler à pel feu. On l'a dit avec raison : ces cruautés inutiles prédispt fient le cœur à l'inhumanilé.

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Je ne croirai pas vous avoir tout dit sur l'éducation morale, tant que je n'aurai pas traité avec quelque étendue deux graves sujets qui s'y rattachent. Chacun d'eux fournira un chapitre à notre correspondance.

RAPPORTS DE l'iNSTITUTEUR AVEC LES FAMILLES.

Des écrivains très-compétents en matière d'éducation ont regretté que l'éducation en famille ne fût pas toujours possible. Ils ont pensé que ce mode réunirait de nombreux avantages et surtout qu'il éloignerait une foule d'inconvénients. Au point de vue des relations naturelles et du devoir des parents, je m'associerais à ce regret ; mais à quoi bon discuter l'impossible et raisonner sur l'impraticable? En fait, l'éducation à tous les degrés n'est réalisable, pour la grande majorité des enfants, que dans les écoles publiques. On ne saurait nier d'ailleurs que l'éducation commune ne fioit spécialement profitable aux garçons. Ce sont là des questions décidées. Nous n'avons donc qu'un objet sérieux à poursuivre : c'est de réunir toutes les conditions nécessaires pour constituer la meilleure école, ou, ce qui est la même chose, pour armer de toutes pièces le bon Instituteur.

Or, la plus sérieuse difficulté pour lui n'est pas la tenue de sa classe, ni même la culture des dispositions morales chez les enfants. Chez lui, il est le maître, et son autorité fait respecter la règle qu'il a posée. L'obstacle qu'il rencontre souvent est au dehors. Il lui est suscité, involontairement sans doute, par ceux-là même qui doivent être ses auxiliaires, je devrais dire : dont il est l'auxiliaire obligé.

Cette pierre d'achoppement, contre laquelle tant d'instituteurs se heurtent avec douleur, et qui compromet tant

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B'éducatîonskien commencées, c'est l'intérieur de la famille. En désaccord avec les instructions de l'école, il en détruit Ih puissance ; de même que, s'il s'accorde avec les inspirations du maître, il en assure, il en décide le succès.

L'Instituteur digne de ce nom ne peut donc se renfermer dans les quatre murs de sa classe pour y faire a loisir de l'éducation morale. 11 faut qu'il en sorte pour connaître les parents de ses élèves, et pour mesurer son action sur les secours qu'il peut attendre d'eux ou sur les entraves qu'il aurait à redouter de leur imprudence. Il faut surtout qu'il imagine les moyens d'agir sur ceux qui le gênent ; car, à la rigueur, il peut faire du bien sans le concours actif des familles ; il n'en fera pas, du moins qui soit durable, si elles détruisent le soir l'ouvrage du matin.

Eh bien ! mon ami, cette partie de la tâche du maître est toute une diplomatie très-permise, très-nécessaire, mais hérissée de difficultés. Elle exige un tact singulier. Je ne me flatte pas d'y avoir toujours réussi ; mon seul avantage a été d'en sentir de bonne heure la grande importance. J'en faisais une de mes constantes études, et j'y trouvais des secours inespérés.

Les parents les plus faciles dans le commerce de la vie sont très-susceptibles quand il s'agit de leurs enfants. Qui s'en étonnerait? Les maîtres gémissent quelquefois sur les exigences des familles; ils n'ont pas tort, et ils font bien de maintenir les droits de leur autorité personnelle contre les écarts du sentiment même le plus respectahle; mais, après tout, ils ne doivent pas en être surpria outre mesure, car le maître le plus sévère, quand il devient à son tour père de famille, et que ses enfants sont soumis à une direction autre que la sienne, n'est pas exempt de ces retours de tendresse, ou, si l'on veut, de faiblesse, que la nature inspire aux cœurs les plus fermes, dès que la voix du sang a parlé.

Je compris donc tout d'abord que j'aurais à ménager des cœurs malades, lorsque j'exercerais un acte de sévérité envers mes élèves, et que, dans tous les cas, indulgent on rigoureux, j'aurais affaire à des esprits prévenus. Je ne prétendais pas changer la nature humaine ; je n'avais que des moyens très-indirects d'influer sur les dispositions des parents. Beaucoup de prudence, un peu d'adresse, telle était ma loi dans ces relations si délicates.

Il y avait des parents qui venaient à moi, d'autres que je ne voyais jamais, si je n'allais les chercher moi-même. J'avais encore meilleur marché de ceux-ci que des premiers, car les visites que je recevais avaient le plus souvent pour but d'obtenir quelque permission extraordinaire, quelque dispense de punition, je pourrais même dire quelque privilège, et ces demandes me causaient souvent un sérieux embarras.

Avant tout, je m'étais prescrit pour règle de ne jamais céder à une pure raison d'intérêt pécuniaire, de ne rien accorder par la crainte de perdre un écolier et de diminuer d'autant ma recette du mois. On se met honteusement sous le joug, quand on subordonne sa conviction, sa conscience à un tel calcul, et le maître qui se le permet mériterait d'être frappé par la sévérité des règlements. Aujourd'hui, la loi vous accorde un traitement qui, grâce aux subventions de la commune, du département et de l'Etat, monte à une somme très-convenable, et, si vous avez un écueil à redouter, c'est celui d'une coupable indifférence pour le nombre de vos élèves et le résultat de vos travaux. Pour nous, anciens Instituteurs, dont tout le revenu certain reposait sur la contribution des familles, sur le prix du mois d'école, nous avions à nous défendre d'un penchant à faire des concessions. Si nous remplissions une mission sacrée, nous exercions aussi une industrie, et nous en supputions les profits. Chez les bons Instituteurs, la pre-

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inière pensée dominait la seconde; chez les ma celle-ci eogourdiasait, paralysait le sentiment du devoir. ] semblait aux parents que celui qui paye est le mailre rêel^fl que rinslituteur doit livrer la discipline, l'instruction, aoS gré de l'acheteur, comme le boulanger fournit des pains dm fantaisie, et ils s'irritaient d'une résistance qui ne tenaid pas assez de compte de cette foudroyante parole : L'école dn la commune voisine me plairait assez ; je pourrais bien y enm voyer mes garçons I

Malbeur, encore une fois, à l'Instituteur qui aacrifierwtf à de pareilles menaces l'intérêt de la justice et le soin â« son honneur I II a bien le droit d'être ému, affligé t pensée qu'un ou plusieurs de ses élèves lui seront retiréi^J parce que les parents ne lui accordent plus la même con-J fiance ; mais ce doit être l'émotion, le chagrin d'un bommê!| qui a la conscience d'avoir rempli son devoir, et non dnifl marchand qui, voyant diminuer son lucre, le rattrape aiU dépens de sa réputation.

Lorsqu'un ou deux exemples eurent bien persuadé aoî pères et mères de familles que je n'étais sensible qu'à l'è quilé, je me trouvai toul-à-coup à l'aise dans les rapport que j'étais impatient d'établir avec eux. Ils m 'accepté rei^ tel que j'étais, et, au fond Aa cœur, les plus susceptible^ trouvaient que je n'avais pas tort.

Toute difficulté n'avait pas disparu. L'affection est ma réglée dans beaucoup de familles, et, en perdant l'espoir' de me faire peur, on ne renonçait pas à me tourmenter de bien des manières. Je me tenais aussi solide que je le pou- ■vais sur ce terrain glissant; je m'efforçais de ne me brouiller avecpersonne,toutensauvegardantladignité de ma position. Pour mieux vous faire comprendre la conduite que je tenais en cette matière, je diviserai les parents en trois classes, dans leurs rapports avec l'Instituteur. Je distinguerai les parents éclairés, les indiH'Érents et les importuns.

Commençons par ceux de la dernière catégorie ; je vous garantis l'exactitude de mes souvenirs.

Un cabaretier de la commune vint me trouver un dimanche, accompagné de son fils, âgé de douze à treize, ans, qui eût été facilement un de mes bons élèves, avec plus d'exactitude, mais que son père retenait assez souvent sous des prétextes frivoles, et que j'avais déjà très-sérieusement averti. Ce brave homme, dont la vue ne portait guère plus loin que son comptoir, me prévint que le jeune gars (style du pays), manquerait la classe du lendemain matin, parce que lui, son père, attendait du monde, et que le service aurait besoin d'un renfort. Il ajouta qu'il venait me le dire, puisque j'étais si exigeant, mais* qu'il me priait une fois pour toutes de croire que, lorsque l'enfant ne venait pas, c'est qu'il était obligé de le garder. Je ne voulus pas répondre en détail à cette logique commode. Je me contentai de sourire, et je lui répondis que chacun avait l'amour-propre de son métier; que le mien consistait à bien élever, à bien instruire les enfants, et que je ne pouvais le faire sans beaucoup d'exactitude de la part de mes élèves; que je me verrais, tôt ou tard, et avec bien de la peine, forcé de congédier ceux qui manqueraient souvent, excepté dans le cas de maladie; que, s'il se gênait un peu pour me contenter, je lui répondais des succès de son fils, qui arriverait dans les premier* rangs. Le bon cabaretier grommela encore quelques observations entre ses dents; je vis que le lendemain lui tenait à cœur, et j'ajoutai que je ne voulais pas le prendre en traître ; que je consentais à l'absence du lendemain matin, pour dernière faveur de ce genre, et que je voulais ensuite pouvoir citer l'enfant à fies camarades comme un garçon plein de zèle, arrivant toujours le premier à l'école et n'en sortant que le dernier. Mon homme hochait encore la tète; mais je l'avais piqué d'honneur. Il conchit le marché, et, depuis, je n'eus pas à

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r^àï6 plaindre de trois absences dans l'année enlière. C'était, 1 je vous l'assure, on vrai triomphe.

Une autre Toia, c'était un huissier retiré, qui avait lai prétention de se connaître en méthodes d'enseignement, 6t']| qui était fort sévère envers toutes celles qui n'avaient paij eu l'honneur d'instruire son enfance. Je le via arriver dans J ma classe quelques minutes avant l'ouverture; il tenait à la main une vieille grammaire de Restant. Il s'emporta toolj d'abord contre celle de Lhomond, qu'on suivait dans moD^ école, et qu'il trouvait puérile, incomplète, absurde ; je me^ rappelle ses propres expressions. Il voulut que je lui pro- I misse, séance tenante, d'employer, au moins pour son fils, ! son livre de prédilection. J'eus peine à lui faire comprendre que je ne pouvais m'occuper d'enseignement individuel, que j'étais obUgé, comme fonctionnaire public, d'employer I les livres désignés par l'autorité supérieure. La conclusion fui qu'il retirait son fds, et je fis aisément mon deuil d'un emportement aussi déraisonnable.

Quelquefois, une mère faible, pour qui les caprices de son enfant étaient des ordres, venait me quereller pour une punition infligée, et ne manquait pas d'ajouter que le fils de sa voisine était mieux traité que le sien. Je tenais ferme sur le fond, c'est-à-dire, sur la punition méritée, mais je multipliais les égards et les bonnes paroles. Je rappelais ce que l'enfant avait de bon, d'excellent s'il était possible ; je faisais entrevoir l'espoir d'une récompense prochaine, qui serait une heureuse compensation. Je ne persuadais pas toujours; mais la mobilité des impressions de mon interlocutrice venait à mon aide, et elle partait plus calme, sinon plus satisfaite, qu'elle n'était entrée.

J'avais aussi à me défendre des empressements de certains pères de famille, dont la bienveillance s'exprimait par des invitations de nature à me compromettre, au moins aoua le rapport de lasobriété. Quand je n'aurais pas été fort

éloigné de tout excès de ce genre, j'aurais redouté le moindre oubli, dans Tintérèt de mon autorité sur mes élèves. Celui qui m'aurait vu boire avec son père, et laisser peut-être une partie de ma raison au fond de mon verre, aurait-il conservé pour moi le respect sans lequel il n'y a pas d'obéissance solide? et de quel droit aurais-je résisté aux prétentions, aux exigences de celui dont je serais devenu, je ne dis pas seulement le commensal, car une invitation à dîner peut être acceptée dans quelques circonstances, mais le compagnon de bouteille? J'aurais perdu toute indépendance, et, en môme temps, toute dignité.

Je n'osais pas traiter aussi sévèrement les cadeaux que les invitations de cette espèce. Il n'est pas bon que le maître d'école passe pour fier et pour dédaigneux, et les gens de campagne qualifieraient ainsi celui qui refuserait une volaille de leur basse-cour ou quelques fîruits de leur jardin. Du moins, je leur faisais comprendre que ces aimables attentions ne pouvaient être que fort rares, sans quoi elles seraient mal interprétées ; je n'acceptais rien des parents dont les enfants me donnaient des inquiétudes et se mettaient habituellement en faute. J'avais fini par changer sur ce point les mœurs de la commune, et ce n'était guère que dans les grandes occasions, pour un mariage, pour un baptême, que je consentais à un petit souvenir^ Encore vous conseillerais-je, mon ami, de ne jamais donner lieu à l'établissement de cet usage, là où vous ne le trouveriez pas déjà passé dans les habitudes du pays. Vous en serez plus libre de toute influence, plus à l'abri de tout soupçon.

Les familles indiff'érentes causent <i'autres embarras à l'Instituteur. Ce sont elles qui autorisent, par leur apathie, rinexactitude des écoliers. Elles savent à peine les jours et les heures de classe, les moments de départ et de retour. Il faut que le maître stimule, tourmente ces alliés endormis, qui ne se doutent pas que l'éducation d'un enfant est,

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SUB t* paoFESSioî» rt'issriTUTeuii, 163

1 père et sa mère, une des grandes aSaires de la irie. Quand j'avais à tourner cet obstacle, je me mettais en frais d'écritures pour avertir le père négligent, la mère trop dislraile, et je finissais par leur arracher un concours toujours utile, même quand 11 est insuffisant.

Dans ma correspondance, je sollicitais une mise plus propre, une meilleure tenue pour les pauvres enfants livrés à leur indolence personnelle ; je m'élevais contre la facilité avec laquelle certaines personnes croient qu'une classe par jour peut suffire, celle du malin, par exemple, et que, après celle concession généreuse faite k l'école, il n'y a aucun inconvénient à retenir les enfants pour garderies bestiaux, pour sarcler un champ. Je prouvais qu'on pouvait se passer d'eux sans trop de peine, et que, pour eux, ils perdraient le temps même de la classe du matin, s'ils manquaient celle du soir.

Enfin, je ne négligeais rieo pour éviter une contradiction entre mes conseils, mes procédés, et l'influence de la maison paternelle. Le petit air de triomphe que je voyais prendre aux plus mal disposés, lorsqu'ils s'apercevaient d'un désaccord entre leurs parents et leur maître, m'éclaî-' rait assez. Je ne pouvais toujours y échapper, mais je l'ea- Hayaia toujours, et l'avantage me restait assez souvent que mon ascendant n'y perdit rien

D'autre part, lorsqu'il y avait concert plein et sincèi entre les parents et moi, ma force en était deux fois ph grande. L'enfant était comme enfermé dans un cercle bienfaisant, oii il ne trouvait pas d'occasion pour le mal, où la bien seul lui élait possible. L'éducation morale a besoin de celte condition capitale qui permet de la rendre aussi ! parfeite que le comporte l'humanité.

Si j'avertissais les familles, lorsque je pouvais craindre' que leur indifTérence n'encourageât un défaut de tenue oa' d'exactitude, je me sentais encore bien plus obligé de lé

faire, quand un enfant tournait au mal et me donnait la crainte de ne pouvoir le consers'er. Dans les occasions les plus délicates, je prenais le temps d'aller moi-même en conférer avec le père ou la mère de famille ; dans les cas plus simples, mais graves cependant, j'écrivais, et j'avais soin de ne jamais demander le secret sur mes lettres ; car ce secret n'eût pas été gardé. Je les rédigeais précisément pour qu'elles pussent être montrées, et j'ai toujours trouvé mon compte à éviter le mystère. Lorsque mes avis restaient inutiles, et que je ne pouvais me dispenser de prononcer le renvoi d'un enfant, les parents, prévenus, étaient moins aigris, et ma sévérité n'avait jamais le caractère d'un coup de tête.

C'était une assez difficile étude que celle du milieu raisonnable si nécessaire où je devais me tenir dans mes rapports avec les parents. Si je nouais des relations trop familières, je ne tardais guère à en porter la peine. Le» enfants n'aiment pas à voir une sorte de camaraderie établie entre leur père et leur Instituteur ; cet accord leur fait l'effet d'une dissonnance, et ils ne voient dans la gravité du maître, remonté sur son estrade, qu'une comédie jouée pendant quelques heures, un rôle d'emprunt qui ne lui inspire plus aussi naturellement le respect. Le père, de son côté, et la mère à sa suite, trouvent mauvais qu'on ne fasse pas assez valoir leur petit savant, exigent les préférences comme un devoir de compérage, et deviennent, par leur amitié aveugle et importune, les tyrans de l'Instituteur. Voulais-je, au contraire, m'isoler de certaines familles; j'en souffrais encore. Les enfants ne comprenaient plus rien à ces deux actions exercées en sens contraire ; ils prenaient parti, et contractaient ainsi un petit sentiment d'indépendance et de décision personnelle,, trop prématuré pour ne pas porter de mauvais fruits.

Quelques parents venaient me consulter sur leurs affaires

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, et je trouvais là encore certains écueils à éviter. issurément, l'Instituteur, dans un village, est une des bonnes tètes du lieu, et on ne plaindrait assez jastement de sa fierté, de son défaut d'obligeance, s'il refusait un bon avia dans les cas difficiles. Mais que de précautions à prendre, lorsqu'il s'agit d'affaires d'intérêts, les seules à peu près qui puissent donner lieu à ces consultations officieuses ! L'intérêt de Pierre est opposé à celui de Paul, son voisin ; et Paul vous gardera rancune si vous aidez Pierre à sortir d'embarras. D'ailleurs, il y a des agents spéciaux d'affaires, et, » vous allez sur leurs brisées, on a bien le droit de vous renvoyer à votre école. Je ne consentais donc à me mêler d'une affaire que lorsqu'elle n'était de nature, ai à me brouiller avec d'autres habitants de la commune, □i à me faire accuser de traiter, sans titre, des points qui ne me regardaient pas, S'agissait-it d'un procès ou d'un mariage, je me renfermais dans une prudente réserve. Me consultait-on sur un placement d'argent, sur le meilltur parti à prendre pour caser un jeune homme, un de mes anciens élèves, j'étais plus facile; mais, comme toute affaire a ses cètés délicats, je conservais, môme dans ces occasions moins périlleuses, une grande habitude de discrétion.

Aussi, mes avis, lorsque je consentais à en donner, étaienl-ils accueillis avec grand plaisir, et ordinairement suivis. On me savait gré de ne pas quêter de l'influence sur l'intérieur des familles, et on était convaincu que je me prononçais sans passion aucune, sans autre désir que celui d'obliger.

J'entretenais cette bonne opinion par une autre attention, que je poussais peut-être à l'extrême. Je n'ai pas mémoire d'avoir jamais sollicité d'aucun des parents de mes élèves un service personnel. Je ne voulais me mettra h U discrétion de personne, mais je me suis axposé quel

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quefois à paraître un peu trop fier. Heureusement qus mon caractère ouvert et sympathique corrigeait l'impression. Et non -seulement je ne recourais pas à Tobligeance des familles, mais je me gênais souvent pour ne pas réclamer d'elles le juste salaire qui m'était dû. J'aimais mieux soufïrir de leur négligence que de paraître pressé de recevoir leur argent. Si la nouvelle disposition légale, qui remet au percepteur le soin de recevoir la rétribution scolaire, passe et s'enracine dans nos mœurs, on ne peut nier qu'elle ne soit très-favorable à la dignité de l'Instituteur. Elle l'affranchira du souci de jouer le rôle de créancier impatient, et le laissera à ses fonctions intellectuelles et morales, en assurant son existence de chaque jour. Elle ôtera de ses rapports avec les familles la partie la plus désagréable. L'argent est chose fort bonne et fort nécessaire ; mais les discussions d'argent, introduites dans le domaine de l'éducation, la rabaissent au niveau d'une spéculation commerciale.

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