K LETTRE XVII. ^M
^^P CONDUITE PRIVËE DE L'INSTITUTEUR (sUITE). ^^Ê
Tout, dans un bon maître, doit respirer le sentiment d^^^| la dignité personnelle; non pas d'une dignité froide e^^^| hautaine, déplacée môme cliei les grands seigneurs, à plus ^^ fbrte raison chez celui dont la carrière est si modeste, maïs
^ de cette dignité d'un homniequi veut conquérir doucement „ les sympathies sans jamais perdre une parcelle de l'estime j des autres. Presque tout ce qui me reste à dire sur la con-S
\ duite privée de l'Instituteur se rattache à cette uniqu$|
I pensée.
Une réputation qu'il doit acquérir de bonne heure, et qui viendra d'elle-même à lui s'il est tel que j'aime à me le figurer, c'est celle d'une loyauté et d'une probité à toutO épreuve. <
j Je vivais dans un pays où l'esprit de ruse, naturel d'aîl-3
leurs au paysan, s'était implanté de longue main. On n'yOl était pas ce qu'on appelle rond en affaires, mais au contraire '
' défiant, méticuleux, prêt à tendre un piège à son voisin, s'il ne se b&tait d'inventer une première ruse. Uarement on abordait le sujet de front ; c'étaient des détours, des évolutions dignes des généraux qui veulent dépister l'ennemi, et, lorsqu'on avait réussi à faire une dupe, on se frottait les mains en cachette, avec un sourire de bienveillance niaise el de perfide candeur. Il n'y avait guère de conventions
faites sans une arrière-pensée ; guère de ventes sans un gain scandaleux. Les préteurs à la petite semaine, cette lèpre cachée qui dévore silencieusement ses victimes, n'étaient pas rares ; enfin, la bonne foi n'était que du côté des gens crédules, qu'elle livrait à la cupidité des fripons.
J'avais toujours été muni d'une arme terrible et puissante contre la ruse : cette arme était une franchise sans réserve. Je me trouvais à merveille de dire hardiment la vérité, toutes les fois que la vérité pouvait être proclamée sans imprudence, et, si je m'abstenais, ce n'était pas avec cette finesse qui tire parti môme du silence, mais avec la volonté déclarée de m'abstenir. J'avais si peu de secrets que je n'encourageais pas les autres à en avoir, et il était tellement évident pour ceux à qui j'avais affaire, que je n'étais pas un homme double, qu'on revenait sans le vouloir à copier ma sincérité. Quoique blessé du jeu qu'on essayait de jouer avec moi, je me divertissais de la peine que coûtaient à ces pauvres gens toutes leurs petites ruses, et le fil délié dont leurs finesses étaient cousues devenait un cable à mes yeux. Aux questions insidieuses, je ripostais par une question claire et précise, qui ne laissait plus lieu aux échappatoires ; aux promesses faites du bout des lèvres j'opposais un fait aussitôt exécuté que promis. Ce n'était pas toujours avec moi qu'ils négociaient ; car je n'avais que peu d'achats à faire, peu de payements à effectuer ou à recevoir. Une acquisition de ménage, un petit morceau de terre qui m'avait tenté, voilà les sujets où je leur prêtais quelquefois le flanc, et où je les déroutais promptement par des paroles simples et loyales. Mais, si je n'étais pas toujours acteur, j'étais souvent témoin, lorsqu'un marché devait se conclure, lorsqu'une difficulté naissait entre les prétentions rivales. On aurait bien voulu peut-être que je ne fusse pas là ; mais, quand j'y étais, on n'osait pas terminer sans m'avoir demandé mon avis ; je parle du temps
SDH LA PROFESSION D'iNSTITUTEUU. 171
OÙ la durée de mon séjour avait consolidé mon inÛuencàk^ Je riais sous cape des biais incroyableB que prenaient me»a gens. Ils étaient bien plus occupés de dépayser un juge in* commode que d'en Unir avec leurs concurrents. Ils finis-'ï salent par s'empêtrer eux-mêmes dans la glu de leu»9 paroles, et je restais maître du champ de bataille, justement! parce que je n'avais pas combattu.
On ne sait pas assez à quel point la bonne foi, la loyauté, j la probité par habitude mettent à l'aise, dans les ci tances les plus délicates, les intelligences les plus ordinaires. L'horame loyal est débarrassé, non pas de toute obligation de prudence, car la prudence est aussi une vertu, mais de toute combinaison artificielle, de toute manœuvre fine et Bavante. Pendant que ceux qui traitent avec lui prennent la ligne courbe ou la ligne brisée, il garde la ligne droite et arrive le premier au but. L'Instituteur qui se maintient simplement et sans morgue sur un terrain si avantageux, accroît tous les jours son influence ; il ramène même ceux qui louvoyaient d'abord, et sa probité fait école; c'est comme un autre enseignement public dont il a l'honneur.
Je me hâte de dire que cette iniluencecst soumise à une condition bien importante. La plupart des affaires qui se traitent entre les gens de campagne sont des affaires d'argent. C'est l'achat d'une pièce de terre ; c'est un petit héritage à recueillir ; c'est quelque produit local à vendre. Il y a des compères qui ne demandent pas mieux que de fie poser en arbitres, moyennant ce qu'on appelle pot-de-vin borme-main, épingles, c'est-à-dire, en bon français, moyennant salaire. Ne laissons jamais supposer que nous soyons capables de mettre ainsi notre jugement à prix. Que les parties qui nous consultent sachent bien d'avance qua nous n'avons d'autre intérêt que celui de la bonne harmonie et de la justice. Mettons notre désintéressement au-dessus de tout soupçon, de la part même des plus défiants. Ils suni
naturellement portés à prendre l'avis d'un homme plus instruit que la plupart d'entre eux ; ils céderont à ce penchant dès qu'ils n'y sentiront pas leur bourse engagée. Le désintéressement du maître d'école est le gage de sa dignité.
Non que je veuille accabler l'Instituteur de ce rôle d'arbitre ; je ne souhaite pas pour lui qu'il devienne l'arrangeur nécessaire de tous les petits procès, qui useraient son temps et ses forces. Mais il y a un moyen terme à choisir, et, tout en rejetant loin de soi les exigences puériles et les instances importunes, on sera tenté justement par le beau rôle de conciliateur. Renvoyons au juge de paix, au magistrat légal, la solution des difficultés que lui seul peut résoudre ; soyons, si nous le pouvons, le bon génie qui prévient les contestations, qui les étouffe dans leur germe, et qui simplifie les devoirs de la justice en agissant suivant l'équité naturelle, aussitôt qu'il en est requis.
La prudence, je l'ai dit, est une vertu, et la loyauté esi très-compatible avec la prudence ; elle tient compte des circonstances et des caractères, et ne parle pas à tous le même langage. Ce n'est pas là ce qu'on appelle de la ruse, c'est du discernement. La probité perd à être maladroite parce qu'elle diminue par là son action.
La diff*érence de niveau entre l'instruction sommaire des villageois et celle du maître d'école est un fait que celui-ci ne doit jamais perdre de vue, dans ses rapports avec eux. Il faut qu'il en profite, non pour s'en targuer et s'en glorifier, mait pour s'étudier à rester soigneusement à leur portée, sans eff*acer la distance qui fait sa force et les prédispose à compter sur lui. Avec des manières simples et des intentions droites, exprimées sans fracas, il restera le juge recherché, accepté partons, et, malgré les suggestions de l'intérêt personnel, les paysans finiront par en croire le maître prudent et modeste. Il en sait plus que nous.
SL'B LA PROFESSION D ISSTITL'TËUH.
; cela\
f chuchoteront-ils après une conversation d'affaires doit être bien, puisqu'il Ta dît.
Lorsque j'eus acquis cette prépondérance dans mon, village, je désirai naturellement la conserver. L'orgueil, en vérité, n'était pour rien dans ce désir. Il me semblait que, plus je serais honoré, plus je pourrais faire de bien dans mon école. Je me mis donc à réfléchir sur les qualités queï je devais faire naître ou perfectionner en moi, aurlesrestei de défauts dont il convenait de me délivrer au plus vite, el je fus effrayé d'abord de tout le labeur que je m'imposais, Mais je songeai que, après tout, c'est là le sérieux travai de la vie ; que le devoir de se rendre meilleur est universel, el que la raison, d'accord en cela comme en tout avec I4 religion, en fait une loi. Je fis donc sans faiblesse et sans; retard la revue de mes câtës faibles et de mes instincts plui heureux.
Je reconnus d'abord que j'étais fort susceptible dans mes relations hors de l'école; car, dans ma classe, j'avais gagné fiur moi de conserver toujours ce sang-froid qui est la condition première de l'autorité, La contradiction m'irritait^ lorsqu'elle venait des hommes, quoique je susse très-bien' en eourire ou la réprimer avec calme, quand elle m'arriv(ùt des enfants. Une parole inconsidérée me blessait aa. vif, et je ne calculais pas toujours la portée plus ou moins longue qu'elle pouvait avoir, suivant qu'elle sortait de telleou telle bouche. Plus d'une fois, quand je m'étais senti piqué, j'avais tourné le dos à mes interlocuteurs; je les avais laissés là tout penauds de m'avoir offensé par une mauvaise plaisanterie, ou même tout étonnés de ce que j'avais si mal pris un mot en l'air, qu'ils avaient cru le plus; innocent du monde.
Cette mauvaise habitude, quand je n'avais pas la forca^ de m'en garantir, produisait le plus fâcheux effet. Elle mo; faisait soupçonner de vanité ; elle m'exposait à perdre
ne
ue ^^^
■ca^^^l
confiance. Tel commençait à se livrer à moi qui redevenait froid et silencieux quand il me voyait faire le superbe. Je me brouillai avec deux ou trois familles honorables du pays, maladroites en paroles, qui m'avaient blessé par leur triviale rusticité. Les enfants, rentrant chez eux, entendaient parler de M. l'Instituteur, qui faisait le fier avec les parents de ses élèves, et, tout habitués qu'ils étaient à me respecter et à m'obéir, leur affection du moins perdait de son élan ; j'en souffris, parce que, avant tout, je désirais être aimé.
Je commençai donc, sous ce rapport, une vie nouvelle. Je fis table rase de mes susceptibilités de tout genre, ne gardant par devers moi que le sentiment juste et prudent de ma dignité personnelle ; je regagnai peu à peu le terrain perdu, sans que les convenances fussent moins observées. Je reconnus avec plus de justesse les bonnes intentions, même sous la grossièreté du langage, et j'eus la satisfaction de voir que cette douceur et cette tolérance civilisaient peu à peu ceux dont je m'étais plaint d'abord.
Une conséquence facile à deviner du premier défaut dont je me suis accusé tout à l'heure, c'est que je manquais un peu de charité envers ces braves gens. Occupé de ma blessure imaginaire, je ne m'apercevais pas que je les affligeais et que je portais sur eux des jugements téméraires. Il ne faut pas facilement devenir étranger à ses semblables, ni se croire d'une nature supérieure parce qu'on possède quelques connaissances de plus. La présomption dispense promptement de la charité ; et cependant aimer ks autres comme soi-même est un précepte divin, source de tous les dévouements, qu'il faut méditer dans la vie privée pour en faire une application de tous les jours. Je redevins charitable en même temps que raisonnable et patient, et la sympathie fut ramenée vers moi par la confiance.
Enfin, mon bon ami, pour terminer la confession des
^^uUl
son LA PROFESSION 1
r ll^auts les plua saillantB que je remarquai en moi, je vouw dirai que j'étais assez disposé à l'humeur misanthro pique .^ J'aimais beaucoup mes écoliers; j'étais désireux ai iaire le bien, pour servir, pour améliorer mes semblables J mais, livré à moi-même, presque isolé dans mes habitude^ studieuses, et n'ayant guère autour de moi que des naturel grossières, occupées surtout du matériel de la vie, je n prenaisdansdesaccÈsdeJ^ristesse. Je ne désirais pas précisément une autreposilîon.unautre séjour; ma vocation sincère, ma volonté consciencieuse de diriger le mieux p mon école, ne me laissaient pas une pensée déterminée d'ambition; mais je m'abandonnais trop mollement à cej vagues dégoûts du présent, qui usent les meilleurs r de TAme. Une telle disposition n'était pas habituelle € moi (je ne dois pas non plus me charger outre mesure) eta quand elle existait, elle cédait toujours au travail. La ppé' paratiun de ma classe,* l'heure de mes leçons, étaient del reoièdea souverains à ce mal bizarre ; mais j'étais importuna de ses accès. Je m'imposai donc, moins comme une péni4 tence que comme une distraction souveraine, quelques occupations actives, bouclier de prudence que j'opposai brusquement à l'ennemi. Dès que je sentais veni humeur noire, je partais pour une promenade à marché forcée ; ou bien je m'armais de la bêche et je retournai mon petit jardin ; ou enfin, si le temps, si la saison n pas favorable, je prenais en main un de mes bons livres et-* je contraignais mon attention à se fixer. Ces petits moyens, toujours à ma portée, venaient au secours de ma raison, et ma volonté, se fortifiant par l'exercice, finit par obtenir Bans contrainte une suflisanle égalité d'humeur.
A l'exception de ces travers, que je combattais couragei»; sèment, je crois pouvoir dire que j'avais ce qu'on appell^ un bon esprit. Je ne possédais ni la vivacité de l'imagina* lion, ni la supériorité de l'intelligence ; je n'étais ni poète
ni orateur; qu'auraient fait mes pauvres enfants de ces qualités du maître ? Mais je me pliais aux circonstances sans jamais sacrifier les principes ; je recherchais par instinct d'abord, et volontairement ensuite, les meilleurs c6tés, tant des personnes que des choses; je tenais un milieu assez juste entre Foptimiste qui accepte tout, et le pessimiste que rien ne peut satisfaire. Je voulais bien vivre avec tout le monde ; mais je résistais à propos lorsque je rencontrais des exigences de nature à déconsidérer ma mission.
Il y a des esprits chagrins qui ont le malheur de tout voir sous des couleurs sombres ; qui supposent à chacun des intentions blessantes ; qui aiment à se croire environnés de pièges, en butte à des conspirations d'intrigants. Ces esprits-là sont bien à plaindre, surtout dans les petites localités, où leur manie se concentre sur un cercle plus restreint, plus rapproché d'eux ; où ils ne sont pas distraits par le mouvement, par l'éparpillement de la population. Eh I mon Dieu, oui, l'intrigue se glisse partout, même au village : les petites passions ne sont pas le privilège des villes, et l'homme sensé observe toujours et ne se livre pas. Mais qu'il est triste d'ajouter le mal imaginaire au mal réel, et de faire porter à tous ses semblables la peine des basses menées de quelques jaloux ou de quelques esprits rancuneux I
La variété la plus dangereuse de ces esprits malades et maussades, ce sont les frondeurs. J'avais pour voisin un paysan enrichi par un héritage, et qui vivait triste et morose dans un vieux manoir féodal. Cet homme était d'une intolérance ridicule envers tout ce qui avoisinait son habitation. Le moindre bruit l'importunait, la plus innocente espièglerie des enfants était pour lui une insulte ; et, dans ma première année de séjour, je fus vingt fois menacé par lui de procès, parce qu'un petit caillou était tombé dans la
sun LA morESBioN d'instituteur. 185
eour de sa ferme, ou parce que mes écoliers, en sortant de classe, avaient fait de loia quelques agaceries à Bon chien de garde.
Je tentai d'apprivoiser par degrés cet esprit farouche ; je l'abordai sans embarras, mais sans bassesse; je lui parlai avec politesse, avec égards, mais aussi avec un sangfroid qui lui fît perdre bientôt ses avantages. Je réussis plus que je ne voulais, car il me prit en amitié, et je me trouvai, par un revirement soudain, son confident, assez désappointé de ce nouveau rôle.
Il fallut alors, par une manoeuvre contraire, reculer de quelques pas pour sauvegarder ma liberté, jusqu'à ce que j'eusse touché une sorte de terrain neutre, où je gardai une allure indépendante, sans rompre des relations que j'avais intérêt à ménager.
Mon étrange ami, cordialement détesté de toute la commune, et qui, malgré ses efîorta, n'avait pu réussir à entrer dans le conseil municipal, trouvait que tout allait mal autour de lui, et qu'il n'y avait pas une seule mesure prise par le maire ou par le curé qui ne fût l'antipode du sens commun. Sa malice naturelle, aigrie par l'abandon oti on le laissait, attaquait tous les actes de l'administration locale, et il n'y avait pas un vote de centimes qui ne lui Ht lever les épaules et jeter les hauts cris. Mais il ne s'arrêtait pas là; il faisait remonter au préfet ce qu'il appelait les inepties du maire, et au gouvernement ce qu'il nommait la mollesse et la négligence aveugle du préfet. Puis, sortant tout à fait de ces petites questions gi étroites pour un si grand génie, il s'attaquait aux actes du gouvernement luimême ; il faisait de la politique étrangère et de la poUtique intérieure; tel ministre étaitincapable, tel autre était vénal et corrompu ; le peuple souffrait et le gouvernement se moquait do ses souffrances. Si une mesure était prise dans l'intérêt des classes pauvres, c'était un calcul perfide; si
un relief de plus était donné aux classes supérieures de la société, aux hommes publics, aux magistrats qui sont la lumière et la force de la patrie, c'était une insulte à la misère des contribuables. Enfin, suivant l'expression de mon voisin, nous n'étions qu'un troupeau de moutons que le gouvernement tondait à plaisir.
Après avoir esauivé quelque temps ces entretiens où ma raison souffrait et où ma position pouvait se trouver compromise, je finis par rompre la glace, et, un jour que mon frondeur était en verve, je l'arrêtai tout court en lui disant :
« Mon cher voisin, puisque vous comparez les Français à un troupeau, vous ne serez pas surpris que je me serve de votre langage. Vous savez ce qu'on dit des moutons de Panurge : que tous sautaient où le premier avait sauté. Eh bien ! les gens d'esprit comme vous sont un peu sujets à faire de même. Ils sont plus routiniers qu'ils ne le pensent, et, quand ils ont entendu faire une critique, une épigramme bonne ou mauvaise, ils la répètent sans trop réfléchir. Notre gros bon sens, à nous gens ordinaires, est plus difficile. Nous ne jugeons que les faits, et, quand ils sont louables, nous croyons les intentions bonnes. Nous croyons que le gouvernement peut se tromper, mais que, après tout, il voit de plus haut que nous et agit sur des données qui nous échappent. Nous nous défions des commentaires faits à une si grande distance, et il nous semble injuste d'attribuer de mauvais desseins à ceux qui ont teuit d'intérêt au bonheur de tous.
» Permettez-moi d'ajouter, mon cher voisin, que l'Instituteur, en particulier, doit son respect non-seulement à l'autorité qui gouverne le pays, mais à chacune des autorités plus modestes qui ont reçu leur titre de ceux qui gouvernent. Vous jouissez, vous, d'une position indépendante, qui ne vous dispense pas d'être juste, mais qui, du moins,
p m TOUS <
L PROFESSION D IWSTlTUTBUtt.
B TOUS expose pas à une contradiction. De quel frool i'Inelituteur, ronctionnaîre public, irait-il fronder l'autorité publique ? Qoe\ scandale n'y auraU-il pas à ce qu'il la bravit ouvertement I et quelle lâcheté à ce que, lui obéissant à découvert, il l'insuitât dans l'ombre ! Qu'il ait sur les choses et sur les hommes son opinion privée ; qu'il la garde dans ce sanctuaire de la conscience où nul œil n'a le droit de pénétrer ; c'est son droit, et, pour ma part, je le conserve ; mais que, par une manifestation quelconque, je dirai même par une conversation indiscrète, il laisse paraître aU' dehors ce qui supposerait un blâme de l'autorité, c'est oubli, une violation évidente de ses devoirs.
» Je sais qu'il se trouve parfois dans des circonstancf fort délicates. Les élections politiques, par exempli pour lui des épreuves que son imprudence peut rend] dangereuses, et le plus prudent n'échappe pas entièrement & ce péril.
I) Pour moi, je ne connais d'autre préservatif que ia'J neutralité absolue entre les prétentions personoelleSi excepté pourtant dans ces cas suprêmes de salut social, oif} ce n'est plus la pohtique qui est en jeu, mais l'existence da^ la société elle-même. Dans les occasions rares et solennelle dont je parle, l'Instituteur a une direction assurée : ce sont' les conseils paternels de l'autorité supérieure dont il relève qu'il les écoute, qu'il les suive sans crainte. Que ai, par impossible, cette autorité, se trompant de route, engagei " l'Instituteur dans «ne voie contraire à sa conscience, qu' agisse en honnête homme ; qu'il renonce à sa position el à son titre, et qu'il risque la misère plutôt que l'hypocrisù et le déshonneur I
1 Tant qu'il reste à la tète de son école, il est strictement obligé à l'obéissance envers l'autorité scolaire ; elle, de son côté, par une réserve sage, elle lui épargnera autant que possible toute participation aux actes pohtiqucs qui'
divisent les hommes, tandis que renseignement et l'éducation tendent sans cesse à lies réunir.
» Sans remonter même jusqu'aux élections politiques, les élections municipales suffisent pour créer un embarras sérieux à l'Instituteur. On ne lui demande pas seulement sa voix, mais son influence, ses démarches, son concours actif. L'importance relative qu'il acquiert par son intruction le porte aux honneurs du bureau; il en devient le secrétaire ; on espère bien qu'il en sera le factotum. S'il est étourdi et vaniteux, il va former des projets, nouer des intrigues; il contribuera à renverser le maire, pour faire arriver au gouvernement de la commune tel enjôleur qui l'aura flatté. Que ce bel exploit soit accompli, et vous allez voir la commune partagée en deux camps : ici, l'ancien maire, à la tète de son parti, garde rancune à l'Instituteur, provoque une concurrence, surveille les moindres peccadilles de celui qui a causé sa chute, éloigne de lui la confiance des familles. Le nouveau maire le soutient par reconnaissance, et surtout par hostilité contre l'administrateur qu'il a remplacé. Je n'en finirais pas, mon cher voisin, si je racontais toutes les petites misères qui dérivent de cette première origine. La décadence de l'école est souvent au bout de ces tristes écarts de l'Instituteur, ^et je dirai que c'est justice. Quiconque ne sait pas, dans une situation où l'impartialité est si nécessaire, garder son rôle de maître d'école, serviable pour tous, indépendant dés coteries, libre dans son vote personnel, mais assez ferme pour se refuser à toute propagande, mérite d'échouer et doit faire place à un plus sage que lui. »
Tels sont, mon bon ami, les principaux devoirs privés du maître. Je ne prétends pas les énumérer tous. Cependant, il en est encore un dont il faut lui recommander l'accomplissement, avant de retourner avec lui au milieu de sa classe, et de voir comment il se tire des difficultés scabreuses de l'enseignement.
Sun LA PBOFESSrOIf D IHSTITDTBUH.
LETTRE XVIIT.