‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 20 sur 41 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

'EOCÉDÉS POUR l'eNSEIGHEMENT DE l'éCRITDRE.

La première question à examiner est celle-ci : Faut-il que l'Instituteur enseigne l'écriture en même temps que ia lecture?

Les partisans de ce système font remarquer que l'écrilure peint la parole par des signes, comme la parole peint la pensée par des sons; que la lecture n'est autre chose que la parole énonçant les signes sous lesquels l'écriture la représente ; qu'il y a entre ces deux éludes un rapport intime, et que l'écriture, apprise en inÉme temps que la lecturQj rend les règles de cette dernière science bien plus faciles retenu. En effet, l'enfant, exécutant lui-mÉme les

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et les combinaisons de figures qu'il doit nommer, se familiarise avec les lettres, avec les syllabes isolées ou réunies, avec tout le matériel de la lecture; et il se prépare ainsi, d'une manière plus forte et plus sûre , aux difficultés de l'orthographe, que la pratique de l'écriture, jointe à des lectures attentives, lui aura fait pressentir.

D'un autre côté, on répond que, d'après l'usage général, l'un des deux enseignements succède à l'autre ; celui de l'écriture à celui de la lecture ; qu'il doit y avoir un motif sérieux à cette séparation qui se reproduit dans toutes les écoles , et que ce motif pourrait bien être la nécessité d'épargner une tâche presque impossible aux mains des petits enfants. L'enseignement de la lecture se donne à des écoliers de cinq à six ans, qui ont des yeux, de la mémoire, et une raison naissante ; mais par quel secret fixer Ja plume entre leurs doigts et obtenir d'eux qu'ils tracent des lignes régulières? Il faut donc se résigner à prendre l'une des deux études après l'autre , à faire passer l'enfant de la lecture, qui est seule à la portée de son âge , à l'écriture, qui réclame une certaine fermeté d'exécution.

Je serais volontiers de ce dernier avis , quoique je n'aie jamais de vues trop absolues sur les questions de cette nature. Je recommande plutôt de ne pas risquer d'innovations que de ne jamais suivre tel ou tel système. Vous pouvez arriver dans une école au moment où les chefs de l'Instruction publique, déterminés par la parole ou par les écrits d'un observateur éminent, décideraient radoption d'un procédé nouveau, et je ne voudrais pas que votre jugement se trouvât froissé, désappointé par l'imprévu. Mais en ce qui touche l'enseignement de l'écriture, si vous n'êtes pas dominé par une de ces raisons de force majeure , ne vous pressez pas de l'associer à celui de la lecture; tous deux pourraient en souffrir.

Tenez , mon ami ; j'ai lu dans un livre fort estimable et

SUB LA l'ROFF-SSlOH D'INSTITUTEUR.

^Tsrt pratique , que l'enseignement du dessin devrait préc^ der celui de récriture, Je ne discale pas ici cette idée q nous retrouverons; mais où nous conduira-t-elle? Allonf nous échelonner trois études i la lecture d'abord, puis^ dessin linéaire, puis l'écriture ; et dans ce cas l'écriture n sera-t-elle pas ajournée à un trop long temps? Ou biflfl allons-nous enseigner le dessin linéaire en même tema que la lecture ? Mais à un âge si tendre , celle' expressif pompeuse de dessin linéaire ne représente guère que c barres et des ronds. L'écriture n'a-t-elle pas ses bâtons, courbes, &espleins, ses déliés, qui sont, eux aussi, de v tables traits de dessin linéaire ? Regardons-y donc à d fois avant de changer nos usages, lorsqu'ils ne sont pas u legs évident de la routine, et consentons à faire succéda l'écriture à la lecture, comme on l'a fait avant nous.

Celte première question vidée, passons aux principatd

caractères des procédés convenables pour l'enseignemM

- de l'écriture.

Le désir de simplifier, ou plutôt de faciliter cet ense gneiaent outre mesure, a donné lieu à quelques essais q ne sont pas précisément nuisibles, et que je ne vous c lerais pas de supprimer dès le premier jour, si l'on en al'f^ bitude dans votre école , mais qui ne portent pas les fruj qu'ont en avait espérés. Vous savez peut-être que des là tituteurs zélés font d'abord écrire les petits enfants avecl doigt ou avec une courte baguette , dans du sable ou de 9 sciure de bois que contient une table disposée â cet effet. Je n'aime pas beaucoup cette écriture imaginaire qui ne laisse aucune trace appréciable., Elle me rappeUe un personnage des contes arabes qui, invité à diner par un original fort riche, ne vit servir sur la table que des plats vides, et fut obligé, pour complaire au maître du logis, de faire les gestes d'un homme qui mangerait et qui boirait eu réalité. Et puis le sable, la sciure même, salissent les -doigts ou la table, nuisent à la propreté des vêlements.

Je ne serais pas plus indulgent pour la craie et pourrusage du tableau noir en cette circonstance. La craie, outre qu'elle a aussi l'inconvénient de salir les mains et d'enfariner les habits , ne trace pas sur le tableau des caractères d'une netteté suffisante. L'enfant se contente trop vite du facile gâchis qu'il exécute, et on aura de la peine à l'habituer plus tard à la précision.

Il n'en est pas de même de l'ardoise. Je suis porté à croire que l'emploi de ce moyen est une bonne introduction à l'écriture sur le papier, à la véritable écriture. On reproche à l'ardoise et au crayon d'ardoise d'allourdir la main des enfants. Le crayon est peut-être un peu plus lourd que la plume ; mais ne dirait-on pas que nous armons l'enfant d'une massue ? L'écriture sur l'ardoise est propre ; elle est facile à effacer, et les fautes s'y corrigent sans peine. Elle manque de souplesse et de nuances ; mais aussi elle ne sert que pour exercer la main, et, dès que les mouvements sont passés en habitude , on l'abandonne pour l'usage de la plume et du papier. Ajoutons que les plumes de fer, qui remplacent presque partout aujourd'hui les plumes d'oie, et qui sont plus lourdes qu'elles, finissent par ne pas peser à la main plus que leurs devancières, et que ces prétendues difficultés ne sont qu'une afi*aire d'habitude dont on n'a rien à craindre, en ce qui touche les progrès des enfants.

On se partage aussi sur la question des difî'érents corps d'écriture. L'enfant doit-il écrire d'abord en gros exclusivement? Voici la marche que j'ai toujours suivie: j'exerçais mes élèves à faire tout d'abord beaucoup de lignes droites et de lignes courbes ; l'exercice des pleins et des déUés venait ensuite; puis un certain nombre de pages en gros; mais je ne les laissais pas longtemps sur cette dernière épreuve. C'est une soufî'rance pour ces petites mains de tracer des lettres énormes, auxquelles elles ne peuvent donner une forme tant soit peu régulière. Quand les cahiers

^^Con

, phofession d institutëuh.

Convrentd'écnlureengros, l'ennui s'empare de l'enfant^'î et l'ennui est un grand obstacLe au progrès de l'instructioal en tout genre. J'arrivais donc assez vite à l'écriture moH yenne, sauf à exiger de temps en temps, pour une page su] quatre par exemple, les grands traits qui forcent les doigts à s'allonger, les b, les f, les g, lesj, les /, les p, les s majusci^jl les. Peu à peu , je diminuais les proportions de récriture'! moyenne, et mes écoliers passaient insensiblement à l'écri-l ture fine , sans avoir trop de peine à prendre cette allurej nouvelle. . 5

L'écriture fine est presque la seule qui serve dans la pra-^l tique. La grosse et la moyenne ne sont guère propres qu'&! J mettre des titres, et ne tiennent que peu de place dans und" pièce. 11 faut que l'enseignement songe toujours à la réalité. ^ Je mettais donc toute mon application à enseigner une bonne écriture en fin, et c'est ici que je rencontre plus spécialement la question des différents genres d'écriture.

Evidemment, parmi ces genres, il y en a qui ne sont pour ainsi dire que d'agrément. La ronde, la bâtarde, la gothique, l'anglaise pure sont de ce nombre. Je les admettais comme un attrait de variété, comme une récompense pour le zèle et pour les progrès déjà obtenus ; mais la demi-anglaise , la cursive était mon écriture essentielle, comme plus leste et plus agréable que les autres. C'est à elle que j'appliquais les deux exercices auxquels tous les maîtres doivent rompre leurs élèves : celui de l'écriture poiéeel celui de Vexpédt'ée. L'expédiée surtout, l'écriture des ailaires, celle qui permet une prompte et commode exécu- Uoa, nous occupait sérieusement.

^ J'habituais mes enfants à une chose qui paraîtra bien

I secondaire, mais à laquelle se rattachent , dans le cours de la vie, des intérêts fort dignes d'attention. J'exigeais qu'ils apprissent à signer très-lisiblement leurs noms. Combien de chicanes peuvent naître d'une signature illisible ! et

même dans la correspondance privée, que de doutes et d'embarras sortent de cette négligence I J'entends dire que de très-hauts personnages regardant comme une chose de bon ton de placer au bas de leurs lettres un trait fantastique qui est censé représenter leur signature. C'est à ceux qui ont des affaires à traiter avec eux à juger des avantages d'une telle fantaisie; nos enfants n'ont pas d'énigmes à offrir ni à deviner, et l'Instituteur ne doit pas leur permettre tant de prétention ou tant de paresse.

La propreté des cahiers est encore une condition qu'il importe de faire observer , et il est facile d'intéresser l'amour-propre des enfants à la bonne tenue d'une page d'écriture. Cet âge est naturellement barbouilleur et maladroit; les doigts petits, les bras courts s'opposent à la fermeté du trait et à l'aisance des mouvements. L'écolier, fort indulgent envers lui-même, se résigne volontiers, s'il n'est pas stimulé , aux taches d'encre , aux mauvais plis du papier , à ces coins de cahier qu'il a roulés et salis. Que le maître intervienne donc ; qu'il fasse la guerre , une guerre paternelle , mais assidue , à tous ces oublis ; que , tolérant pour les cahiers de brouillon, où les enfants conjuguent leurs verbes, il soit exigeant pour ceux qui sont mis au net;| qu'il fasse comprendre à ses élèves combien il est honorable pour eux de pouvoir présenter aux visiteurs des cahiers bien tenus , à commencer par celui d'écriture. Après avoir employé ce véhicule, il arrivera aussi à leur persuader qu'ils doivent tenir à la propreté des cahiers comme à une qualité , même indépendamment des éloges et des récompenses. Enfin, l'appât d'une louange, d'une rémunération, sera le plus souvent, en cette matière comme en toute autre, le miel dont on frottera le bord du vase pour en faire accepter le contenu.

Les parents gênent quelquefois le maître dans son dessein de maintenir la propreté de l'écriture. Us veulent que leu s

enfonts rapportent les cahiers à la maison, el il n'est pas toujours possible de leur refuser celle petite satisfaction dé vanité. Cependant je tâchais de leur faire entendre que l( meilleur moyen de juger des progrès était précisément di ne pas exposer les enfants à gâter leurs cahiers dans I route ou au logis; je permettais d'emporter, le sa m et seulement, les cahiers d'écriture, qui devaient m'ètrerem le lundi, et je réduisais ainsi les chances d'accident à jour ou deux. Ou bien, encore, je faisais exécuter à partj une fois par semaine, une belle page d'écriture, que les e ' fants emportaient comme échantillon de leur travail, et cahier restait à l'école. C'est même cet usage que j'avais fini par faire prévaloir, et les parents m'en savaient gré.

Mais autant je me montrais facile pour donner aux familles la mesure des progrès de mes élèves dans l'écriturç sérieuse et utile, autant j'étais retenu et sobre d'ei gements pour tout ce luxe calligraphique dont certains Instituteurs font la gloire de leur enseignement. Je n'aimais pas les tours de force , et je ne crois pas que ce soit ui grand mérite pour un écolier d'exécuter un labyrinthe d( traits qui se croisent en tout sens, qui s'élèvent, qui s'a baissent, s'étendent, s'arrondissent en lignes ou en courbe^ téméraires, de figurer à la plume un portrait qui déguise une majuscule , des oiseaux au fronton d'une page d'écriture, des arabesques capricieuses aux quatre angles de ctf coquet édifice. Ces belles choses prennent une grande part du temps court et précieux de la classe, et ne servirool jamais qu'à l'amusement du petit artiste à qui nous permettons.

Je ne voulais pas cependant retirer tout agrément à ua travail grave par lui-même, et je n'oubliais pas qu'il faut occuper l'imagination des enfants. Aussi je me relâchi quelquefois de mes défenses , et je faisais même servir à l'émulation te goût des ornements superdis. J'en autorlea;]

toujours assez pour ne pas laisser rouiller la plume, et, dans les grandes occasions , au jour de Tan par exemple , aux fêtes du père et de la mère, je consentais à ce que le compliment de rigueur reçût un encadrement de fantaisie. Certes, il eût été possible de trouver chez tel Instituteur, mon voisin , des traits plus habiles , et , pour répéter une expression que j*ai déjà employée, des tours de force mieux exécutés, mais c'en était assez pour entretenir le goût, sans favoriser Tabus, pour satisfaire les gens raisonnables, et pour faire pâmer d'aise les bonnes gens dont la tendresse baptisait hardiment du nom de chefs-d'œuvre les pages dues à la plume des enfants gâtés.

Mais laissons cet accessoire, et disons encore quelques mots de l'enseignement même de l'écriture.

Le maître placera-t-il entre les mains des enfants de8 modèles imprimés ou lithographies ? Fera-t-il lui-même des exemples ? Se contentera-t-il de donner à copier quelques lignes d'un livre? Question intéressante, car les progrès dépendent, en grande partie, de l'emploi de tel ou tel de ces procédés.

Faire copier dans un livre , ce n'est point enseigner l'écriture. La chose est trop évidente , et il serait naïf de vouloir la prouver. Les caractères moulés ne ressemblent pas à ceux dont nous nous servons pour écrire. Et pourtant il y a encore beaucoup de maîtres qui usent de ce mauvais moyen. Ils prétendent que l'on gagne ainsi du temps, parce que le livre est toujours à la portée des enfants, tandis que l'exemple d'écriture est une feuille qui s'égare , qui se salit promptement , qui se déchire aprè? quelques leçons. Ils ajoutent que la tâche de faire soi-même des exemples est une aggravation de travail pour le maître, et une aggravation de tous les jours ; que , d'ailleurs , le maître , quoique fort capable de bien enseigner l'écriture, parce qu'il en possède les principes, ne l'est pas toujours

d'exéct

Sm LA PROFESSION D INSTITDTEUB.

'exécuter avec bonheur, et qu'il y a un inconvénient réel à mettre sous les yeux des enfants de prétendus modèles quiferontsourirelesplusavancés et seront dépassés par eux. J'ai entendu ces argumenta de quelques maîtres sans courage et sans conscience. Il est bien facile d'y répondre , et je le ferai en peu de mots.

Vous dites que le livre est toujours à la portée des enfanta; mais ne voyez-vous pas que ce livre, plus précieux, pins cher qu'une exemple imprimée ou lithographiée, sera bientôt couvert de taches d'encre et hors de service, si vous l'employez à un usage pour lequel il n'est pas fait ? Beau profit, de gagnerainsi du temps au détriment de l'instruction , et même de la bourse des familles I L'exemple s'égare , se salit, se déchire 1 Mais où êtes-vous donc , maître vigilant î Que devient cette surveillance qui est un de vos premiers devoirs ? cet esprit d'ordre que vous devez pratiquer et enseigner dans votre école ? Le bon Instituteur ne laisse rien traîner à l'aventure, et, sans pouvoir éviter toute dégradation, il parvient, par son zèle attentif, à garder longtemps en état convenable tous les instruments du travail. Vous reculez devant la tâche de faire vous-même les exemples. Ce ne peut-être que par paresse on par incapacité. Comment nous ferez-vous accepter de telles excuses? Vous abusez d'une idée vraie, en disant qu'un maître pourrait bien enseigner ce dont il posséderait les principes, même avec un faible talent d'exécution. Cela est quelquefois ainsi; néanmoins, le maître complet est celui qui peut donner personnellement le précepte et la modèle. Pour les autres, ils doivent toujours en savoir assez pour guider les élèves les moins habiles, et Os leur inspireront bien plus de confiance en travaillant avec eux et pour eux; ce raisonsonnement s'appUque spécialement à la leçon d'écrilura; les exemples imprimées ou lîthographiées seront pour les plos avancés.

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Mais ce qui importe surtout, c'est la correction des pages d'écriture. Il ne suffit pas que l'Instituteur déclare que l'heure d'écrire est venue, et qu'il se croise les bras, attendant que la page soit finie. Il faut qu'il circule entre les bancs , et que , la plume à la main , il rectifie les fautes les plus saillantes; qu'il y revienne à plusieurs reprises, dirigeant au besoin les doigts de l'enfant, faisant recommencer la même partie de l'exemple au-dessous de la ligne qui a été manquée , et ne laissant rien à la mollesse non plus qu'au hasard.

J'aurais peut-être encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet, si restreint en apparence, l'enseignement de l'écriture ; mais je n'en donne pas une théorie détaillée ; je me borne aux principes dont je crois que cette théorie ne doit jamais s'écarter. Je termine par un conseil auquel je voudrais pouvoir donner le poids et la force d'un ordre : n'exercez jamais les enfants à écrire des phrases nulles ou banales ; que vos exemples expriment des vérités religieuses et morales, des recommandations utiles; que l'enseignement de l'écriture ne soit pas plus dépouillé que toute autre partie de l'instruction de ce sens moral et pratique qui convient à tout aliment de l'intelligence. Renvoyez aux Instituteurs de dixième ordre la manie de faire écrire des mots incommensurables et à peine français, parce qu'ils ont le mérite de renfermer une collection assez complète de difficultés matérielles. Laissez-les se flatter d'avoir appris à tracer victorieusement les m, parce qu'ils auront fait copier mêmement vingt fois de suite. Vous, mon ami, visez plus haut ! souvenez-vous , non-seulement que vou^ enseignez à écrire, mais que, même en enseignant à écrire, vous formez des hommes et vous préparez des chrétiens !

, PHOFESSION n IKSTITUTEIH.

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