PROCÉDÉS PODR L ENSEIGNEMENT DU DESSIN LINÉAIRE
Je ne veux pas séparer de récriture une autre élude qui I TOUS est familière, mon bon ami, et qui peut être enseignée 1 en même temps que la premièrCr quoiqu'elle ne doive peutêtre pas vous occuper dans l'école que vous dirigerez à. ' votre début. Le dessin linéaire semble déjà un luxe d'instruction dans les communes où tÎTe, écrii-e et compter était À regardé jusqu'alors comme la science suprême, et où c personnes mêmes éclairées pensent qu'il serait dangereux 4 d'aller plus loin. Je croîs comme elles qu'il faut se garder'! de toute extension ambitieuse dans l'instruction populaire ;-i c'est ce qui m'a toujours fait éviter un enseignement quî4 n'eût été que pour la montre. Mais pourtant, lorsqu'une] connaissance nouvelle pouvait ajouter au bien-être et faCi-i liler même l'accomplissement d'un devoir, j'ai tenté d'en fl faire profiter aussi la population de nos campagnes.
Or, le dessin linéaire a de grands avantages, même aux] champs. Outre qu'il habitue tout le monde à la justesse du ■ coup d'ceil, il apprend aux artisans de plusieurs métiers, j aux serruriers, aux cbarrons, aux menuisiers, à m exécuter leurs ouvrages; il prépare l'arpenteur; il peut 1 conduire le laboureur même à se rendre compte de l'imperfection de ses instruments et à les faire améliorer dang^] l'intérêt de la culture.
Un obstacle semble s'opposer à ce fructueux enseignement dans les petites écoles : c'est la dépense qu'exigerait l une boite de compas. Les familles sont pauvres ou peu dis- .1 posées à faire des sacrifices, hors le cas de nécessité. Heureusement, le dessin à vue,i plus lent, mais plus utile que j Ifi dessin fait au moyen des instruments, peut être enst dans nos écoles, sans autres frais que des carrés de papier, '
un crayon de raine de plomb, un bout-d*aîle, un morceau de caout-chouc.
Disons-en donc quelques mots, seulement ce qui convient pour poser les principes, laissant les détails techniques aux livres spéciaux.
Les éléments du dessin linéaire comprennent trois parties : les lignes et courbes géométriques, le dessin des outils et machines, le dessin d'ornement, qui a surtout pour objet des détails d'architecture.
L'enseignement des figures géométriques est le plus important, car il contient tous les principes des deux autres. Il donne l'habitude à la main et la justesse à l'œil, et l'enfant ne retrouvera rien dans le dessin des machines ni dans le dessin architectural qui ne soit en germe dans le dessin géométrique. Ne vous pressez donc pas, par une vaine complaisance pour la légèreté ou la curiosité de vos élèves, d'arriver au second ou au troisième degré de l'enseignement; restez longtemps sur le premier ; insistez-y avec persévérance, et n'allez plus loin que lorsque vous serez bien assuré qu'on vous suivra.
Dans votre modeste école, il est bien probable qu'il suffira d'ajouter à ces notions premières le dessin des outils les plus usuels et de quelques machines dont l'usage puisse être, un jour ou l'autre, à la portée de vos écoliers. Faitesleur dessiner des ustensiles comme une cuve, un tonneau; des instruments comme une charrue, un râteau, une cognée; des machines comme une pompe, un soufflet de forge, un métier. Si nous ne considérons que le besoin, vous pouvez vous arrêter là.
Cependant, puisque nous avons supposé l'introduction du dessin linéaire dans votre école, soyez indulgent pour les plus habiles. Il s'en trouvera qui aimeraient à pouvoir faire le plan de votre maison, représenter l'église avec son clocher, l'hôtel-de-ville avec la seule porte du village qui
L PROFF.FSION DINSTITUTEm.
soit ornée de deux ballants. Il y en aura qui voudraient 1 savoir flxer sur le papier les contours du vieux château qui ] domine la roule, les lignes régulières el peu ambitieuses J da presbytère. Cédez à leur innocente envie, et permettez- 1 leur d'acquérir une connaissance qui peut leur servir plus 1 tard de délassement aimable et moral.
J'eus l'honneur de recevoir un jour la visite d'un architecte d'humeur bizarre, très-proche parent du maire de la commune, et qui avait un de ses neveux dans mon école. Comme je devais m'y attendre, il me demanda à v( œuvres de mes petits dessinateurs. Je le vis feuilleter aveftJ impatience les dessins des figures simples de la géométrie, J et allonger la lèvre inférieure en regardant d'un coup d'œÛ J rapide les outils et les machines assez heureusement repré-J eentés. Il cherchait ce qu'il ne trouvait pas encore, lorsqu'eolin il tomba sur deux dessins, les seuls, hélas iM que je pusse lui offrir en ce moment, dont l'un Qgurait] l'église au clocher pointu, et l'autre ta eallc même oii a tenait la classe, il éclata de rire et nous quitta après voir salué poliment.
Lorsqu'il fut parti, je vis les enfants fort étonnés, et Joi craignis que cette, boutade muette, mais significative, aeM décourageât mes modestes artistes. Je leur expliquai que leï visiteur était un homme de beaucoup de mérite, un archi-l tecte habile dans son art, qui n'avait pas rencontré dans J leurs petits travaux les grands monuments dont il faisaiia 60D étude, et qui n'avait pas voulu donner son avis tout^ haut sur ce dont il s'occupait plus rarement. J'ajoutai à cera^ éloge de sa modestie, qu'il avait l'humeur joyeuse, qu'U J aimait les enfants et qu'il avait exprimé à sa manière l&f plaisir que lui causaient leurs premiers essais.
Je ne sais si je fus cru sur parole, mais j'en doute, ■ je n'étais pas bien fier de mon explication, j'avais essaya] de diuunuer le mauvais effet de cette impertinente sortie J
268 UBTTRHS
mais je sentais, à part moi, que l'architecte, uniquement sensible à son art, avait pris en pitié toutes ces misérables ébauches dans lesquelles il n'avait rencontré ni une Bourse, ni une salle de spectacle, ni un palais. Soit, me dis-je ; mads je n'en suivrai pas moins la seule méthode raisonnable dans une école comme la mienne. J'exercerai mes enfants à la précision, à la netteté de l'exécution graphique ; je les rendrai fermes sur la connaissance des éléments par la variété et la répétition des figures ; je les stylerai aux applications qui intéressent les métiers pour qu'ils soient un jour des ouvriers intelligents ; je leur permetterai, aux plus curieux du moins, ce qu'il faut de dessin architectural pour qu'ils y trouvent du plaisir sans prétention ambitieuse. En voilà bien assez ; et, dussent tous les architectes de premier ordre lever les épaules en parcourant ma galerie, je veux que ce soient là nos chefs-d'œuvre ; ils sont d'accord avec notre état et avec nos goûts.
Je dois faire deux observations importantes sur la nécessité de l'esprit pratique dans l'enseignement du dessin linéaire, esprit que je tiens à distinguer toujours et profondément de la routine.
Ce serait une erreur grossière de penser que cet enseignement, pour être pratique, doit rester purement littéral. La copie d'une exactitude servile n'est qu'un travail de la main, et c'est au compas et au tire-ligne qu'il en faut reporter tout l'honneur. Je ne crois pas que nous devions mépriser assez l'intelligence des enfants pour en faire de pures machines, même dans les leçons qui ont pour but un exercice en apparence tout matériel. Le raisonnement réclame partout son droit de bourgeoisie, parce que la raison est l'attribut divin que la Providence a placé dans l'homme à sa naissance. Et nous, maîtres de l'enfance, nous avons, pour notre part, à faire germer cette semence, à faire lever ce grain. Respectons l'enfant comme être raisonnable ; nous
SUR LA PROFESSION D [HSTITilTEUR.
Wns bien plus forts contre sa paresse, bien mieux arméSi contre sa résistance.
Je voudrais donc qT^àif dans une première période de? travail, l'enfant traçàJrH lignes, des angles, des flgureft. rectilignes que le maître aurait tracés devant lui ; qu'i" arrivât ensuite, et par le même procédé, aux figures curvilignes et aux mixtes; enfin que, même en le supposant possesseur d'un compas, il ne s'en servit que pour courbes difficiles, comme les cercles parfaits. Il exécuterait ivue d'œil toutes les parties secondaires, et, de degrés en degrés, il arriverait à tracer des figures dont presque toua,< les détails seraient une reproduction libre du modèle. Et c'est bien là de la pratique, car il ne faut pas croire que 1« jeune homme sorti de l'école trouve, à point nommé, des modèles dessinés, qu'il n'aura plus qu'à transcrire avec toutes les facilités désirables, II sera alors, et nous devons l'avoir mis nous-mêmes, en présence des objets. C'est l'œil qui jugera des lignes de ces objets, etqui dirigera la main.
Il va sans dire, et c'est là ma seconde observation, étroitement rallachée à la première, que l'enfant devra être mis en état, aussi prompleroent que possible, d'augmenter ou de réduire, de réduire surtout, la dimension des modèles dessinés ou des objets représentés d'après nature. La plupart du temps, après ses études terminées, il aura ô reproduire eo petit des -outils, des machines, des bâtiments. Dans quelques circonstances rares, pour rendre saillant et appréciable dans ses parties un objet de dimension minime, il devra en grossir les proportions. 11 importe donc trèssërieusemenl qu'i] sache conserver la forme, le détail, la mesure relative des choses, tout en agrandissant ou en rapetissant les figures. Il ne sera instruit en dessin linéaire que lorsqu'il possédera cette faculté.
Ici, encore, comme dans les autres branches d'enseignement, l'Instituteur consciencieux s'interdira de chercher la
ÎS
it
satisfaction de son amour-propre et une sorte de triomphe personnel. C'est un calcul indigne de son désintéressement; tout pour ses élèves, ce doit être sa devise constante. Et d'ailleurs, vouloir les faire briller, même par des travaux inutiles, pour briller soi-même , c'est donner aux juges éclairés qui le visitent et le surveillent une opinion peu avantageuse de son jugement.