‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 22 sur 41 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

PROCÉDÉS POUR l'enseignement DE LÀ GRAMMAIRE.

S'il y a une science qui ait occupé les amis de l'éducation et qui ait fait couler l'encre à flots sur le papier, c'est assurément la science grammaticale. Heureusement pour vous et pour moi, mon bon ami, nous n'avons point à passer la revue des procédés rangés en bataille par tant de grammairiens ; nous y perdrions un temps précieux, sans retirer un profit bien clair d'une étude si laborieuse. Avec tout le respect que je dois à des essais inspirés par l'amour du bien, je dois dire que la plupart des auteurs de nouvelles grammaires semblent avoir pris pour guide cette maxime peu favorable aux progrès des enfants : Compliquer l'enseignement grammatical, sous prétexte de le simplifier. Le tort des utopies que je vous ai déjà signalées en vous entretenant des méthodes générales, se reproduit avec un luxe eff'rayant dans les travaux dont la langue française est l'objet. Là encore, là surtout on a oublié à quels lecteurs, à quels auditeurs on s'adresse. On a pris à tâche d'être complet, ce qui, pour l'enfance, est à peu près synonyme d'inintelligible. On a divisé et subdivisé : on a prétendu, non pas seulement que l'enfant doit toujours raisonner, ce qui est fort convenable dans un certain sens, mais qu'il doit suivre, en apprenant l'orthographe et la syntaxe, un cours perpé-

SUR LA rHOFESSION D'INSTITUTEUR. 271 J

tuel de logique, ce qui est puéril à force d'être ambitieux, , Aussi avons-nous vu l'autorité supérieure abandonnera Bucceasiveraent des livres accueillis avec faveur p,t quiJ avaient fait à leurs auteurs une réputation méritée, pour] en revenir, dans ses préférences et dans ses indications! ofËcielles, à ces grammaires en quelque aorte naïves, qui, .1 après avoir instruit nos pères, paraissent, après tout, les J meilleures encore pour instruire nos enfanta.

Je vous ai dit toute mon admiration et toute ma sympa- : tliîe pour le plan et les procèdes que le Père Girard appUqm à l'enseignement de la langue maternelle. Je ne retranche I rien de ce jugement ; mais vous trouverez Lhomond prea- ï crit dans votre école ; et le livre de ce simple et excellent J maître sera, si vous le modifiez doucement et k propos parJ le souvenir des bonnes lectures que vous aurez faites, uaf texte heureux pour vos leçons.

Laissons de côté les noms propres, ne fût-ce que pour montrer que l'Instituteur, quelque livre qu'd soit tenu d'enseigner en principe, ne doit pas se dispenser des règles qui dominent tous les systèmes. Reprenons-les une à une, ces règles salutaires, et montrons qu'il est facile de s'y conformer.

Esprit pratique appliqué à Renseignement de la grammaire. -— Il faut d'abord faire une distinction essentielle, ou plutôt mentionner en l'adoptant celle qui a été consacrée par des grammairiens judicieux (1). Ce n'est pas l'étude de la grammaire proprement dite, avec tout son cortège de règles et d'analyses, qui peut être tout d'abord enseignée à l'enfant, Une transition entre la lecture et la connaissance des difficultés grammaticales est vraiment nécessaire, et le maître qui ne peut la faire directement est obligé d'y revenir

I (1) Voir les Cour» mélhod'iquei de lecture, lie prononciation et

\ d'orthUip-aphe, par M. Michel, professeur à l'école lurgol, à Paris ,

par un détour. Cette transition , c'est Vorthographe , qui se lie à la lecture déjà apprise , et qui fraie la voie A la grammaire, dans laquelle elle ira se perdre et se compléter un peu plus tard.

Vous reconnaîtrez que renseignement de Torthographe se partage en deux sections, savoir : l'orthographe pure* ment usuelle et l'orthographe soumise à des règles fixes. Plus on réfléchit, et plus le domaine de la première se réduit pour agrandir celui de la seconde ; il y a moins de caprice qu'on ne croit dans la manière d'écrire les mctts; et les enfants retiennent mieux ce dont on leur donne le motif que ce qu'on se borne à leur faire apprendre par cœur. Après tout, c'est une étude à leur portée, et qu'un maître habile peut rendre intéressante. Vous en occuperez sans retard ceux qui liront bien couramment.

Quand on se lance sans préliminaires dans l'enseignement de la syntaxe et dans le travail écrit des analyses, on présume trop de la main et de l'esprit des enfants. Le tour de la grammaire viendra, dès que les écoliers sauront bien écrire les mots qu'ils ont appris à bien lire, et aussitôt que des exercices convenables les auront familiarisés avec cette connaissance intermédiaire.

Mais qu'il s'agisse d'orthographe ou de grammaire dans son ensemble, le procédé pratique sera le même, c'est-àdire que les exemples devront précéder les préceptes, et se multiplier pour rendre les préceptes faciles à comprendre. Tout enseignement grammatical qui débute par des règles abstraites, et ne semble laisser tomber que par grâce quelques exemples à l'appui, peut convenir à des philosophes, accoutumés de longue main à la réflexion, mais n'inspire à l'enfance que de l'ennui. Vous lui parlez une langue inconnue; la vôtre, mais non pas la sienne; et pourtant, c'est à l'enfance que s'adressent vos paroles ; c'est elle que vous instruisez l

^^lies

r L IN>iTIT[tTKUR.

97Jfi

préceptes ont Jeur grande utilité, mais à une condi*î tion expresse, c'est que l'enfant ne les rencontrera pas eiïj tète de sa leçon. Lorsque l'Instituteur, par des exemples bien choisis, par des questions bien dirigées, a ouvert l'in'j telligence de l'enfant en excitant chez lui des impression&ï sensibles, en provoquant sa petite imagination et ses sou*ï venirs; quand celui-ci a senti la vérité avant de la coin-' prendre, et qu'il l'a comprise avant de l'avoir rencontrée BOUS une formule bien précise, donnez-lui cette formule, obligez-le à la retenir; qu'il la sache par cœur; qu'il v la récite ; qu'elle soit pour lui une conclusion bien saisie 9 un moyen exact de rappel.

Aussi, les règles, les préceptes, ainsi préparés et rendanl clairs par les exemples, peuvent-ils conserver une qualité précieuse, la simplicité. On n'est pas tenté d'embrouiller^ dans ta conclusion ce qui est lumineux dans les explication! préalables. De plus, celle facilité d'être clair conduira &% restreindre le nombre des préceptes, La manie d'en ci poser un pour chaque série do cas plus ou moins a blables, cédera devant les exemples, qui seront de bonsj rapprochements en action, et qui rendront sensibles des analogies, des rapports moins faciles à reconnaître daiuj l'abstraction d'une règle générale. Les règles seront donçj moins nombreuses; ce dont nous féliciterons le maître etj les écoliers.

Tous les grammairiens de sens s'accordent aujourd'hui à penser que le procédé de la cacographie est dangereux^J Je n'ai jamais voulu l'employer dans mon école. La raisoâl en est bien simple. J'avais vu des enfants, exercés àl'oi thographe par ce moyen, remporter de leurs leijons pliuj de fautes qu'ils n'en avaient apporté. Leur mémoire s chargeait des formes irrégulières et baroques, et oubliaifrj les corrections. U en est de même, et, à plus forte raiac de la cacotogie, on du procédé qui consiste h présenter a

274 LETTHES

enfants des tournures grammaticales vicieuses, en leur donnant mission de les corriger. Gomme cette opération est plus compliquée que celle des corrections cacographiques, elle entraine encore plus d'inconvénients et d'erreurs.

Il m'a toujours paru suffisant de faire compléter par mes enfants des propositions que je laissais suspendues, ou même des mots dont je n'écrivais pas la désinence, mais dont je rappelais le sens. Toute la partie dictée était régulière , et ainsi aucune idée fausse , aucune impression inexacte ne naissait dans leur esprit. Des points, laissés à la fin, indiquaient qu'il y avait un complément du mot ou de la proposition à trouver; et, lorsque ce complément nous arrivait , il ne produisait aucune altération dans la partie déjà connue.

Les dictées sont un des exercices les plus nécessaires pour l'enseignement pratique de l'orthographe ; elles sont très-supérieures aux leçons apprises par cœur. Dans les dictées, tout concourt à rendre le souvenir intelligent, La main trace les formes des mots, l'œil en suit les contours ; l'enfant se les répète intérieurement, comme pour se les dicter une seconde fois à lui-même, et, quand cet utile exercice a été souvent réitéré, il a fait pénétrer dans les habitudes de l'élève une connaissance qui n'exigera plus d'efl*orts.

Pour les enfants les plus jeunes, et au moment où l'enseignement de la lecture cesse à peine, j'employais avec plaisir et avec succès la boite typographique du bon abbé Gautier. Mes lettres isolées, de bois ou de carton, se rangeaient à mon appel sous les doigts de mes petits ortho* graphistes, qui épelaient tout haut en même temps qu'ils mettaient les lettres en ordre. On attendait avec impatience l'heure de cette amusante étude ; on s'y mettait avec une véritable ardeur; on aurait voulu empiéter sur l'heure

SUR LA l'BOFESSION l/lWSTlTUTEljR. 278'

Buivante, se souciant pea de faire souffrir la géographie on' le calcul. .T'étais obligé d'employer le frein, au lieu de cet aiguillon qui doit rarement quitter la main du maître,

Plus tard, je faisais grand usage du tableau noir, qui sur les dictées écrites un avantage, quoiqu'il ne puisse pas les remplacer. La dictée écrite est favorable à la réflexion et au souvenir; elle est indispensable pour habituer l'enfant à faire œuvre d'attention personnelle, même lorsque^ le maître ne lui adresse pas la parole. Le tableau noir est comme un spectacle offert à toute la classe, et une occasioi de mettre en commun toutes les forces. L'enfant a qui j" dicté une proposition sur le tableau, et à qui j'en ai d mandé l'analyse grammaticale, excite l'attention de tous, d'abord en écrivant à la vue de ses condisciples, ensuite en me répondant à haute vois. Commet-il une erreur?je n» tourne vei's un plus heureux ou un plus habile ; à défaut; de celui-là, vers un troisième, et celui qui tient la craio' doit effacer la faute pour la remplacer par une leçon correcte. C'est ce qui se fait plus ou moins dans un grand nombre d'écoles. Je ne voua donne pas cette pratique pouxi une découverte ; mais à ce propos, comme en toute occaùon du même genre, je vous recommande de ne pas useï capricieusement de ce qui est bon. J'ai connu des matires< qui ne se servaient guère du tableau noir que le jour de l'inspection et pour iaire plaisir à l'inspecteur. Les dictée»^ Ëcrites souriaient davantage à leur paresse. Honteuse négligence ! honteux calcul 1

Le verbe étant le mot par excellence, celui qnl esprim( toutes les modifications de l'existence et de l'action, j'ai toujours regardé comme un exercice vraiment pratique de multiplier les exemples où le verbe figure à tous ses modes et à tous ses temps. Que voulons-nous en effet? Non pas, b'U plaît à Dieu, enseigner l'orthographe pour l'orthographe, la grammaire pour la grammaire, mais l'ortht

graphe et la grammaire pour la rectitude des pensées et le progrès du jugement. L'étude du verbe dans toutes ses phases, éclairée par des exemples moraux, sensés, bien choisis en un mot, est celle qui doit occuper le plus longtemps l'Instituteur. La simple récitation des formes du verbe pourrait aller vite, mais serait un travail abstrait et aride, et assurément rien n'est plus ennuyeux pour un enfant que de conjuguer d'un bout à l'autre aimer, recevoir^ ou tout autre verbe calqué sur ces modèles, sans attacher aucun sens déterminé à la succession des mots. Mais si, au lieu de dire ou d'écrire simplement : j'aime, tu aimes, U aime, ou bien nom recevons, vous recevez, ils reçoivent, l'enfant conjugue le verbe dans une proposition intelligible : j'aime ma bonne mère ; tu aimes la religion; il aime la vertu; nous recevons des conseils prudents ; vous recevez des parents chéris; ils reçoivent la récompense de leur sagesse; alors, le verbe s'illumine d'une pensée intérieure et perd sa sécheresse avec son abstraction. C'est surtout dans la conjugaison écrite que cet exercice est d'une sensible utilité. Il force l'enfant à réfléchir, et à retenir moins par un acte de la mémoire que par un effort du jugement. Ne me dites pas cependant qu'il faut l'exclure de la récitation verbale, comme une compUcation qui force d'abréger la leçon à apprendre. Quel grand mal y a-t-il à ce que vos leçons soient plus courtes, si elles deviennent plus claires, plus raisonnables? le temps ne vous manquera pas. Il surabonde dans les écoles bien dirigées, et, comme l'étude de la grammaire, une fois commencée, n'abandonnera pas l'enfant jusqu'à sa sortie de l'école, c'est-à-dire, de sept à douze ou treize ans au minimum, il sera bien malheureux, ou le maître sera bien maladroit, si la sage lenteur de la méthode ne produit pas des fruits suffisants.

Ne sacrifions donc jamais le fond à la forme, la pensée au mot, l'intelligence à la routine, et surtout n'oublions

np»»"

SUR LA PROFESSION D ISSTIÏUTEim.

pas que la grammaire est précisénienL la partie des études! où celle fausse raétliode amènerait les plus funestes ré-jf sultaU.

Page 1