LETTRE XXXI
PROCÉDÉS PO0R l'enseignement DE LA GÉOGRAPHIE.
La géographie est une de^ études que nous pouvons rendre le plus agréables aux enfants; mais je dois poser tout de suite la condition qui me paraît capitale , et sans laquelle je verrais, dans cette science aimable, plus de péril que de profit.
Cette condition est la même que j'ai déjà indiquée pour l'enseignement de la chronologie , et elle se fortifie encore par l'étendue des études géographiques, que nous ne pouvons borner à la France.
A mon sens, la géographie, pour être utilement enseignée dans les écoles, doit être sévèrement restreinte à ses détails les plus importants, et non se perdre dans les mille détours d'un catalogue inépuisable. Que l'enfant puisse tenir sans peine le fil conducteur dans ce labyrinthe universel ; autrement, vous lui apprenez une foule d'inutilités, et vous le mettez au régime le plus déplorable, au régime des tours de force. Vous remplissez sa mémoire d'une vaine nomenclature, dont les trois quarts n'auront jamais pour lui, je ne dis pas un avantage pratique, mais même un intérêt de vanité.
Voilà encore une de ces sciences toutes faites que les mauvais Instituteurs trouvent fort commodes , et qu'ils se bornent à faire apprendre par cœur, pour qu'une récitation monotone , machbiale , vienne prouver à tous la fatigue de l'écolier et l'insuffisance du maître. Entendez ces petits malheureux débitant les montagnes, les fleuves, les îles de l'Afi'ique , de l'Asie , avec la rapidité du sabot qui tourne BOUS le fouet. Essayez de déranger l'ordre invariable de leurs souvenirs ; coupez cette récitation aveugle par des questions auxquelles on ne les a pas accoutumés ; vous les con-
damnez honleuseAaent au silence. Ce n'est pas la géographie qu'ils savent ; c'est une kyrielle de mots agencés dans un certain ordre, qui expriment, je le soupçonne, des notions géographiques, mais qui pourraient tout aussi fructueusement exprimer les détails techniques d'une autre science. Cette étoffe souple et moelleuse qu'on nomme la mémoire a été , encore ici , tirée et tendue en tous sens. Il sait bien sa leçon! répète avec orgueil le mauvais maître. Eh I malheureux, qu'il sache moins bien, mais qu'il comprenne; qu'il hésite quelquefois, mais qu'il sache le sens et la valeur de ce qu'il apprend I
Que ferons-nous donc pour donner avec intelligence l'enseignement géographique ? Mon ami je vais vous dire au moins ce que j'ai fait.
J'avais pris pour texte de mes leçons la géographie de l'abbé Gautier , dont le mérite est de parler aux sens et à l'imagination sans nuire au jugement, mais dont le défaut est peut-être de faire trop d'efforts et d'employer trop de machines pour rendre l'instruction amusante. Je m'efforçais de conserver, d'employer tous les moyens utiles, d'élaguer tous les moyens superflus ou gênants pour l'Instituteur.
Quelques élèves distingués de ce vénérable maître ont rappelé, il y a quelques années, à la reconnaissance publique , sa méthode pour l'enseignement de la géographie ; ils ont resserré en peu de lignes les procédés qu'il suivait avec succès. Puisque cette page me tombe sous la main , permettez-moi de vous en citer une partie. Vous en comprendrez mieux mes propres idées, et vous verrez comment mon expérience personnelle s'est approprié , sans en être esclave, une méthode inspirée par Tamour du bien :
« Pour enseigner la géographie d'après la méthode de l'abbé Gautier , disent ses fidèles disciples , il faut avoir , outre le livre, les cartes écrites et les cartes emblématiques (muettes) gravées d'après le texte, puis les étiquettes et un sac de jetons.
^t Vîm
«L'Instituteur donne à chaque élcvR un sac de .jetons 1 pour enjeu. Toutes les fois que l'élÈve interrogé répond"! bien , il reçoit un jeton ; toutes les fois qull se trompe, il"* en paie un , soit au maître , soit à l'élève qui le reprend.." C'est d'abord au voisin de droite à corriger; s'il ne sait pas, 1 la parole passe au suivant et ainsi de suite. Le maître netl doit le reprendre lui-même que lorsqu'aucun élèvB n'a pu "l le faire.
« A la fin de la leçon, les élèves comptent leurs jetons: celui^ qui en a gagné le plus est proclamé président; celui q vient immédiatemenl après est som-président. Le maître doit distribuer les jetons avec exactitude, et interrogt tous les élèves un nombre égal de fois, afin de donner ft tous des chances égales de succès.
«Il faut faire commencer un article par un élève, lefaiPi continuer par un autre, le faire achever par un troisiÈmea car le meilleur moyen de tenir l'attention de la clasafl éveillée, c'est de faire revenir le tour de chaque élève 1^ plus souvent possible.
I Dans la première leçon , le maître donnera à l'élève leiî notions générales, objet de la leçon préliminaire. Il lui etf seignera à distinguer sur la carte la terre de la mer, etjJ pour mieux graver dans sa mémoire les quatre points cai dinaux, il placera un jeton sur chacun de ces points. Il liifl dira ensuite de prendre le jeton qui est sur le nord, sur IM midi, etc. Il prendra lui-même le jeton, toutes les fois quq l'élève se trompera ou hésitera. Il usera du même moyeq pour les cinq parties du monde, les contrites, les mers dâ l'Europe, etc. Le maître aura soin d'apprendre à réfèvt comment, dans un lieu quelconque, un des quatre pointa cardinaux étant connu, on peut sur-le-champ désigner les! trois autres, Avant de donner une leçon à étudier, l'Inslig tuteur doit toujours montrer sur la carte ce qui est l'objeH de la leçon, et il doit vcLler à ce que l'élève , en rêcitanl^
montre toujours le point qu'il nomme. Lorsque l'élève sait très-bien une leçon sur la carte écrite, le maître l'exercera à la réciter sur la carte emblématique. Il ne doit point se borner à faire réciter la leçon du livre ; il doit faire à rélève toutes les interrogations auxquelles cette leçon peut donner lieu , et rappeler en même temps ce qui a été précédemment appris. Ainsi, supposons que Télève ait récité et montré , sur la carte écrite ou emblématique , les caps d'Europe, le maître peut lui demander :
« Omis sont les caps qui se trouvent dans F océan Atlantîquef — Quels sont les principaux caps des îles Britanniques ? Quel est le cap qui est au nord d'une presqu'île ? — Quels sont ce/ux qui se trouvent dans des îles ? — Quel est celui qui est le plus près ou le plus loin de Paris ou de toute autre capitale ? — On sent que ces questions peuvent se varier à l'infini.
Les enfants oublient bien vite ce qu'ils ont appris. Pour le graver dans leur mémoire , il faut le leur faire repasser sans cesse. Voici comment on peut le faire sans les ennuyer. Les leçons sont divisées en alinéas sous la forme interrogative , portant tous un numéro. Au fur et à mesure que les élèves sauront de nouveaux numéros , l'Instituteur mettra dans un sac des étiquettes de carton ou des boules de loto portant chacune l'un des numéros appris. Il fera ensuite tirer un numéro à l'un des élèves. Supposons que celui-ci ait tiré le numéro qui indique le Tessin. L'Instituteur lui demandera le cours de ce fleuve. L'élève répondra : Le Tessin prend sa source près du mont Saint- Go thard , arrose BelUnzone, traverse le lac Majeur, passe à Pavie et se jette dans le Pô. Les autres élèves tireront une étiquette à leur tour et l'expliqueront de même. Le premier tour étant fini, on en recommencera un second, etc., jusqu'à ce que l'Instituteur croie devoir lever la séance. Les étiquettes tirées doivent être mises dans un sac à part.
4f Le maître exercera ses élèves à se proposer entre eux de»
SUB LA PHOPKSSION D'iSSTI TUTEUR. 32!
questions propres à fixer dans leur mémoire la position respective des divers lieux de la terre. L'un deux, comparant sur la carte plusieurs points, demandera à ses camarades lequel do tel ou tel point est le plus au nord ou le le plus au midi, le plus à l'est ou le plus à l'ouest, ou bien, de deux points, quel est le plus près ou le plus éloigné d'un troisième. L'élève placé à la droite de celui qui aura tiré et expliqué l'étiquette pourra être chargé de faire une question de ce genre, et il devra toujours prendre pour point de comparaison l'un des lieux qui viendront d'être . nommés. Ainsi, après la récitation du cours du Tessin , ijtJ pourra demander : De tembouehure êit îessin ou de celle di^Ê Tarn, quelle est le plus aunord? — De Turin ou de Milan, guetkn^ est la utile située le plus près de Paris?' — Avant de répondre,.! les élèves retourneront ta carte, et l'interrogateur recevra i un jeton de tous ceux qui se seront trompés. Lorsque letfl élèves auront appris la seconde partie, les questions v9 I changeant d'objet, pourront devenir plus savantes. Onl ' demandera par exemple : — Quel est le rot de France quŒ fut lait prisonnier à Pavie? — Toutes les partîculiaritéBl répandues dans la seconde partie peuvent être présentéet'B BOUS la forme d'énigmes historiques ou géographiques. "j « Gomme on ne saurait trop varier les exercices, nous en I indiquerons encore ici un autre. Le maître peut proposera des voyages ; par exemple, il engagera l'élève à aller, pae^fl terre, de Saint-Pétersbourg à Madrid, ou par mer, d'Ar- ' cfaangel à Constantinople. L'élève nommera les contrées ou les mers à traverser; il donnera plus ou moins de détails, selon qu'il sera plus ou moins avancé.
«Le complément des éludes géographiques doit être le I dessin des cartes ; nous conseillons l'usage d'un tableau noir où seraient tracées les hgnes. Les élèves s'exerceraient d'abord à copier, et puis à dessiner de mémoire sur ce tableau les contours des mers et des contrées ; peu à peu
ils y ajouteraient les fleuves, les montagnes, les villes, etc. On pourra ensuite leur apprendre à laire des cartes sur le papier , à grandir ou à réduire une échelle et à tracer les projections. »
D'après ce que je vous ai déjà dit de mes vues particulières, vous devinez, mon cher ami, que je n'ai pas emprunté à Tabbé Gautier les étiquettes, ni le sac de jetons. Je suis loin de mépriser ces moyens tout extérieurs , et je sais combien ils peuvent avoir de puissance dans un moment donné. Je confesse la nécessité de parler aux sens des enfants pour se frayer l'accès de leur intelligence , et je ne voudrais en aucune façon décourager les jeunes msjjtres qui inventeraient quelques procédés matériels propres à donner plus de corps à leurs leçons. Mais enfin, il ne faut pas accorder à ces moyens trop de prépondérance, ni réduire l'enseignement à une sorte d'opération mécanique, ou en faire une simple variété d'amusement. Intéressons les enfants, préservons- les de l'ennui ; mais laissons un peu de sérieux dans leur études ; ne les exposons pas à ressentir du dégoût toutes les fois qulls ne pourront plus jouer avec la science. Tout cela, je le sais bien, est fort délicat; la prudence de l'Instituteur doit connaître et observer bien dès nuances ; mais vous n'avez pas oublié que nous supposons en lui cette force invincible : la vocation.
Je laissais donc les jetons de côté, et je ne faisais qu'accidentellement usage des étiquettes. Pour tout le reste, l'abbé Gautier était mon guide, et ses excellents principes sont demeurés la loi des Instituteurs qui ont voulu appliquer à la géographie les véritables règles de l'enseignement.
Ainsi, l'usage combiné des cartes écrites et des cartes muettes me rendait de grands services. Celles-ci avaient été tracées par moi sur les murailles mêmes de delà classe; celles-là , bornées à la mappemonde , à l'Europe et à la
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j «ïance,
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ince , étaient achetées à bon compte, isolées et non pas9 réunies en Atlaa, passablement exactes, assez pour êtrfl aisément rectifiées dans la leçon. Les enfants étudiaiend d'abord avec soin la carte Écrite, dans une de ses partiesa interrogés. Us montraient du doigt, en les nommantJ chaque ville, chaque montagne, chaque fleuve. Dès quai cette connaissance était bien gravée dans leur tète , nouM laissions la carte écrite pour la carte muette , et chaquK^ point était indiqué du bout de la baguette , avec la méau^ précision.
J'avais bien soin de tenir l'attention éveillée en interpeU^ lant tour à tour ceux qui suivaient la leçon , en ehargeantB l'un de répondre sur-le-champ lorsque l'autre hésitait, i arrêtant le premier au mOieu d'une réponse bien engagés^ pour la faire achever par un second et par un troisième.!
Les écoliers distraits, dissipés, ne s'arrangeaient pas âM^ cette méthode, mais elle avait fini par faire disparaître Ijâ distraction et la dissipation même. Nous ne connaissionJta plus ces vilains délauls.
Je ne laissais rien passer qui ne fût su d'une manièrB imperturbable. Dans la géographie, où la mémoire a tarti de part , et oli de nombreux détails , quelque restrictioij qu'on y apporte, sont difficiles à nouer par un lien logiquid tout ce qui est médiocrement su échappe et ne revient paï Je tenais donc à ce que les notions préliminaires, la positiod des quatre points cardinaux, les noms des cinq parties d monde connu, fussent récitées fermement avant de conî mencer la mappemonde. Le procédé était le même d mappemonde à l'Europe, de l'Europe à la France : de nom breusesrépétitionSjdefréquentesinterrogations, etun part pris de nejamais entamer l'inconnu, sans une conna très-Bolide de ce que nous laissions derrière nous.
Mes élèves goûtaient et pratiquaient, sous ma direction^, l'usage de se proposer entre eux des questions sur la placj
de tel ou tel point au nord ou au sud, à Test ou à Touest, sur la distance relative des lieux. Ils mêlaient volontiers aussi les questions d'histoire aux questions de géographie, lorsque cette petite lutte s'accomplissait entre des écoliers assez avancés. Les énigmes n'étaient pas toujours très-bien posées ; la netteté des expressions ne s'acquiert pas toujours aussi vite que la clarté des idées ou l'exactitude des souvenirs, parce qu'elle suppose de plus une habitude du vocabulaire et de la syntaxe qui ne s'obtient que par une étude prolongée ; mais le maître était là, et, tout en ménageant aux enfants le plaisir avec l'honneur de la question , je la débrouillais au besoin et la rendais plus accessible à ceux qui cherchaient la réponse. Ces exercices avait l'intérêt d'un débat, sans en avoir l'amertume ; tout y était court, précis , pratique enfin , et les connaissances, heureusement déguisées sous cette forme , devenaient d'ineffaçables souvenirs.
Mais, des recommandations de l'abbé Gautier, celle que nous suivions peut-être avec le plus de vivacité et de fruit, c'étaient les voyages. Je ne craignais pas d'y intercaler une partie anecdotique, brève et très-peu chargée de détails, mais suffisante pour éveiller les jeunes imaginations. Ainsi, ce n'était pas seulement le voyage de Pétersbourg à Madrid par terre que je proposais à mes enfants. Je supposais qu'ils étaient des marchands faisant un commerce et s'approvisionnant en route dans plusieurs villes, après avoir débité une partie de leurs marchandises. On devait me dire ce qu'on trouvait dans chacune des villes un peu importantes semées sur la route, et noter celles qui auraient pu fournir des articles à d'autres négociants, mais qui ne produisaient pas la spécialité demandée. C'était une occasion de passer en revue les industries et les principales productions des différents pays. Mes petits savants s'amusaient beaucoup à faire des achats et à remplir leurs balles; leurs
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