LETTRE XXXII
PROCÉDÉS POUR DIVERS OBJETS D'ENSEiaNEMENT.
Avant de quitter cette longue et profitable étude des procédés , je dois mentionner certaines parties moins universellement cultivées que les autres dans les écoles, et dont les écoles rurales ne jouissent que par de rares exceptions, mais qui s'y rencontrent cependant, et dont l'adjonction est convenable, quand l'esprit local les réclame ou les permet.
J'inscris au premier rang la musique vocale. Il est inutile de répéter ici tout ce qu'on a dit de l'influencé civilisatrice de la musique, et des impressions morales et religieuses qu'elle peut laisser dans l'esprit des jeunes enfants. Il est certain que des notions et une pratique suffisante de la musique vocale fournissent , pour le présent , une distraction agréable , pour l'avenir un moyen de délassement honnête qui préservera peut-être d'en rechercher d'équivoques et de dangereux.
Vous avez suivi un cours excellent à l'École normale primaire, et les tableaux élémentaires de musique que vous y avez étudiés, la gradation sage des leçons que vous y avez reçues, la justesse d'exécution que vous y avez acquise,
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vous permeltront de diriger, s'il y a lien, une classe vocale. Tout précepte serait inutile à celui qui n'aurait pas ces bons commencements, et la partie technique n'est bien enseignée que par celui qui, comme vous, a suffisamment pratiqué.
Voua perdriez le fruit de cette pratique si vous aviez l'ambition de faire des essais tout nouveaux. Votre ëcele souffrirait de vos expériences personnelles, et vous n'avei pas le droit de mettre l'enseignement en péril pour vos menus plaisirs. On a parlé , il y a quelques années , d'une méthode de notation en chiffres, substitués aux caractères des notes ordinaires, et qui avait pour but la simplification de la lecture musicale, par conséquent la suppression d'une partie des difficultés de l'enseignement. Je suis entré un jour, avec un Inspecteur, dans une école où le tableau noir était couvert de chiffres. Devant ces chiffres, les enfants faisaient cercle , marquaient la mesure et chantaient avec une précision satisfaisante. Je me gardai bien de blâmer un système qui psut avoir son mérite et qui, soua mes yeux môme, était employé avec succès; mais je demandai s; changement avait été introduit sans combat, et je sus qud plusieurs familles avaient refusé d'en courir la chance. OrJ remarquez bien que nous parlons d'une école libre, et que^l Eoaintenaut, le maître d'une école libre peut employer laj méthode qu'il préfère , el n'a de compte â rendre , sous ceJ rapport, qu'aux parents de ses élèves. Vous, mon ami, jamais vous dirigez une école libre , ce sera accidentelles ment, et par suite de circonstances imprévues. Ce qui e' probable, c'est que vous resterez dans la direction de^ écoles publiques. Eh bien , dans ce poste , on ne risque pai^ légèrement un procédé; on introduit avec prudence desM améliorations graduelles; on attend que l' enseignement libre , plus aventureux , ait lancé , a ses périls , une idée nouvelle, el ou adopte cette idée quand elle a perdu, à a
nier creuset, l'alliage nuisiblB qui en altérait le titre. feteïdonc fltlÈle, en principe, au procMc ordinaire, qui (Bbi l'épreuve du temps. Seuleuient, usez-en dans l'esprit éral de la méthode que noua avons étudiée sous tons si iecls, et appliquez à l'enseignement musical, comme S les autres, les grandes conditions de l'esprit pratiqoêJ Jla gradation, de la variété, de la répétition. Celle q lerrogation sera moins applicable que dans l'enseigna a gl-ammaire, du calcul, de la géographie; l'exS km , la pratique dominent dans un cours de chant.
rez reçU' des notions de physique et d'histoire ni^ oua netes pas étranger aux éléments de l'ag ture et de l'horliculture. Je ne sais pas si voi b'ais appelé à communiquer ces connaissances sous foriï Elêçons, et je crois que, pendant longtemps, elles n ftiiifqu'âvotre satisfaction personnelle. Cependant, mftï a'Ojoui'd'hui, vous pouvez les faire tourner au profit de v03 semblables, et pouvoir, en pareille affaire, c'est devoir.
Ce seront là peut-être vos moyens les plus puissants pour combattre les préjugés de la population au milieu de laquelle vous serez appelé à vivre. Quelques promenades faites avec vos élèves dans les champs, a la recherche des fleurs et des plantes ; des conversations entamées avec ci qui vous rendent visite les jours de congé, et qui se plaisfl à cntendi-e vos conseils sur les différents règnes de la n ture, sur les animaux qui sont le plus à leur portée; i entretiens sur les engrais, sur la taille et la greffe t arbres, avec les pèi-es, les oncles de vos élèves, devenus' U moment vos écoliers à leUr tour, peuvent Taire bcaucoUJ de bien dans la commune, Vous enseignerez, comme t Jouant, à ceux qui l'ignorent, le principe du baromètre ^ du thermomètre, la formation de la rosée, les causes <î orages, dus éclipses, et, sans aller plus loin, le mo qui amène les jours et les nuits. Vous vims arrêterez t
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jours à tempsi et votis éviterez un langage trop scientifique. Vous emprunterez vos coitiparaisons à ce qu'il y a de plus simple , de plus usuel , afin de vous faire comprendre sans effort; vous raisonnerez, pour ainsi dire, le doigt sur le fait, et je ne mets pas en doute que vos auditeurs charmés ne sollicitent, comme une grâce, la suite de ces bonnes et familières leçons.
Une éclipse totale de soleil eut lieu pendant que je dirt geais l'école d'un village du Finistère. Comme la science astronomique a prévu ces phénomènes, il m'avait été facile d'en prévenir les bons et religieux habitants, et, ne voulant pas qu'ils me prissent pour un sorcier, je leur avais fait lire dans l'almanach l'annonce officielle et la date précise de l'éclipsé. Les sages du lieu m'avaient écouté d'abord en secouant la tête avec un reste de doute; mais, comme ils avaient, au fond, une grande confiance en moi, mes explications complaisantes avaient fini par Jes persuader. Mon argument le^plus puissant sur ces natures pieuses fut tiré de l'exemple des païens qui, au lieu de rapporter à la volonté du vrai Dieu et à sa providence tout ce qui arrive dans le monde, en font honneur à de fausses et ridicules divinités, rêves de leurs imaginations en délire. Je les fis rire aux dépens des Chinois qui , lorsqu'une éclipse de soleil s'accomplit, font un effroyable tintamarre avec des instruments de cuivre, afin d'effrayer le Grand-Chien, tout prêt, disent-ils, à dévorer l'astre du jour. Je leur répétai que Dieu permet les éclipses comme des conséquences du mouvement même de la terre , que nous ne devions nullement être effrayés d'une chose si naturelle et si simple , et que nous trouverions là, en bons chrétiens, une occasion de plus d'admirer Tordre du monde, œuvre de la sagesse divine i
Si quelqu'un de mes voisins, sachant que je connaissais un peu l'agriculture , venait me demander des avis, je me gardais bien de faire le savant ; je l'aurais rebuté pour
toujours. Je voulais qu'il vît en moi, comme je Tétais réellement, un homme pratique, capable de donner un bon conseil, sans me prétendre infaillible. Nous n'étions pas ensemble, lui comme un ignorant, moi comme un maître; car, sous bien des rapports, il en savait plus que moi. Son expérience péchait en ce qu'elle sentait la routine , mais enfin il avait de l'expérience ; la mienne était moins longue, mais elle suffisait pour donner de l'aplomb à ma théorie, et je pouvais suggérer des idées d'amendement, des moyens d'amélioration agricole , sans avoir été précisément agriculteur.
Les leçons de gymnastique ne sont applicables que dans une maison qui reçoit des pensionnaires , et où les récréations entrecoupent les classes et les heures d'étude. Pourtant, j'éprouvais une telle sollicitude pour mes chers enfants que je croyais leur devoir aussi quelques avis sur les exercices du corps. J'en voyais quelquefois, dans mes promenades, faire des tours si périlleux que j'en tremblais comme si j'avais été leur père. Leiir manière de sauter, de courir, de grimper aux arbres , de franchir des barrières était si spontanée, si étourdie, pour trancher le mot, que je redoutais toujours des accidents , et j'aurais cru ma responsabilité grevée d'une chute qui se serait faite loin de mes yeux, mais qu'un renseignement donné à propos aurait prévenue.
Je trouvais donc l'occasion' de leur démontrer que la gradation n'est pas moins essentielle dans les exercices du corps que dans ceux de l'esprit ; que c'est une imprudence de vouloir exécuter tout d'abord les plus difficiles, et qu'on arrive au contraire à les rendre faciles en suivant une filière d'expériences ; qu'on n'apprend à franchir de larges fossés qu'après en avoir sauté méthodiquement plusieurs d'une largeur moins décourageante; qu'il y a des principes pour monter aux arbres sans se rompre le cou , pour marcher sur une planche étroite sans tomber à droite ou à gauche.
Peut-être n'aurais-je pas soulevé toutes ces questions, si J mes écoliers ne s'étaient livrés à la pratique bien avant la ■ ' théorie ; mais enfin ils faisaient, sans règle et sans réflexion, '• une gymnastique dangereuse ; mon désir était de les rendre ' plus habiles pour leur épargner le danger.
Yous ie voyez, mon ami, en tout ce qui regarde l'enseignement , depuis la branche la plus haute jusqu'à la plus modeste, une condition nécessaire du succès, d'un succès 1 de bon aloi, c'est le dévouement du mailre. Il ne se satis- 1 fera pas aisément ; ii aura toujours devant les yeus un idéal qu'il ne se flattera pas souvent d'atteindre. Une préparation consciencieuse précédera toutes ses leçons, et , quoique le plus simple des hommes, i! donnera nettement ses décisions, qui seront des oracles. Il appuiera son enseignement sur des procédés qui varient dans leur objet , mais , qui en eux-mêmes, ne changent pas ; qui se prêtent à toutes les bonnes méthodes générales et à toutes les prescriptions sages de l'autorité; qui ont pour eux le témoignage de l'expérience, et que j'ai tâché de vous montrer sous leui