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LETTRE XXXIV

DE l'admission GRATUITE DES ENFANTS (1).

Nous avons armé l'Instituteur de toutes pièces. Le voilà sûr de sa vocation, muni de bons principes et de solides études, en termes convenables avec les autorités qui Tapprécient, ferme pour punir, intelligent pour récompenser, ami de ses élèves et respecté d'eux, profondément attentif à leur donner une éducation religieuse et morale, prudent et affable avec les familles, irréprochable dans sa conduite privée, appliqué à cultiver son intelligence, en possession des meilleures méthodes, des plus sages procédés d'enseignement, instruit des lois auxquelles il doit obéir, des règlements qu'il doit suivre. Il nous reste à l'entretenir de quelques circonstances de sa position.

Il en est une que je détacherai tout d'abord des autres, parce qu'elle lui inspire quelquefois des réflexions amères, et qu'elle semble contrarier ses plus légitimes intérêts ; je veux parler de la gratuité accordée à une partie des enfants de l'école.

La gratuité est totale dans quelques écoles primaires.

L'Instituteur reçoit alors un traitement fixe, sans aucune

(1) Quelques-unes des dispositions indiquées dans cette lettre ont été modifiées par la loi de 1867 Elle garantit un minimum à Tlnstituteur; son traitement dépend du nombre des élèves; il y a un éventuel possible; en général^ cependant, on vote un traitement fixe dont le chiUre dépasse Je mmlimum. On ne forme plus de listes; le déficit annuel est comblé par VEtat. Ces changements ne touchent pas au fond des choses, et, au lieu de supprimer ce chapitre, je me contente de signaler les modifications.

C"" '. V Live d'évenluel. La commune fait un sacrifice pour '^^| payer le maître, et le maire forme la liste des enfants !^^| pauvres qui doivent composer le personnel, calculé d'après ^^H I l'étendue du local et les exigences de la salubritë. Ce sys- .^^^ ' tème n'est applicable que dans les centres populeux, où la ^^H caisse municipale est assez bien garnie pour supporter une ^^M forte dépense. ^^

; Si l'on voulait, même dans ces localités privilégiées, I étendre la gratuité aux classes aisées, la commune ferait, I ce semble, un mauvais emploi de son argent. L'instruction I est due à la partie de la population qui ne peut pas la payer, parce que l'instruction est un moyen puissant de moralité, et que, malgré des statistiques menteuses, elle ' diminue les chances de crime en éclairant les intelligences. Mais offrir gratuitement l'instruction à ceux qui peuvent , en faire les frais, c'est gratifier, aux dépens des plus nécessiteux, ceux qui n'ont pas besoin d'un tel cadeau; c'est faire comme le débiteur qui éteindrait une partie de ses I dettes, mais qui, en distribuant des présents à ses amis, frustrerait partiellement ses créanciers.

Quelques personnes ont essayé de populariser la gratuité I universelle, en l'unissant à un autre principe, vanté aujourd'hui par des esprits sérieux, celui de l'instruction obliga- I toire pour tous. Je ne veux pas entrer dans la discussion I de ce second principe, qu'il serait fort heureux de voir I adopter, mais qui s'acclimatera diflicilement dans nos mœurs, ennemies de tout devoir moral imposé sous peine d'amende. Je me contenterai de dire que, même en supposant l'instruction obligatoire, la gratuité universelle n'en serait pas moins une choquante injustice. Qui possède doit, etvousneferezpascomprendreau pauvre diable qmmanque depainetdontl'enfant, à ce titre, est gratuitement admisdans l'école, que son riche voisin pourrait jouir du même bénéfice, afin de consacrer plus librement ses ëcus au plaisir.

Laissons donc cette chimère et cette iniquité. Voyons les choses comme elles sont et comme les comprend la raison publique. Nous allons retrouver, jusque dans les campagnes, l'éternelle et providentielle distinction du riche et du pauvre ; nous allons voir Técole se recruter, et des enfants qui peuvent payer et qui payent, et des élèves gratuits, qui ont été reconnus hors d'état de subvenir aux frais de leur instruction

Le maître d'école, c'est tout simple, désire voir s'élever le plus haut possible le produit de la rétribution scolaire. Excepté dans les petites écoles où, même avec tous élèves payants, il n'obtiendrait que le minimum fixé par la loi, il a intérêt à ce que la liste de gratuité soit restreinte. Il fronce le sourcil, lorsqu'il voit s'enfler et grossir cette liste menaçante, et il lui semble que chaque admission nouvelle est une attaque à son revenu.

Et puis, il faut bien l'avouer, la liste des enfants gratuits n'est pas toujours dressée avec tout le soin désirable, avec cette équité scrupuleuse, mais difficile à pratiquer, qui ménage les intérêts de la population et ceux de l'Instituteur. La loi en vigueur a pris bien des précautions. A la fin de chaque année, le Préfet, ou, par délégation, le Sous-Préfet, fixe, sur la proposition des délégués cantonaux et l'avis de l'Inspecteur primaire, le nombre maximum des admissions gratuites. Puis, la liste des élèves gratuits, dressée par le maire et le curé, et approuvée parle conseil municipal, mais dans les limites du maximum fixé , est arrêtée par le préfet. Et cependant, l'opération n'est pas encore à l'abri de toute critique. Il semblerait que Ton pût, sans injustice, rester quelquefois au-dessous du w(M?«mum. L'administration communale, à force d'être paternelle pour les habitants, n'est pas toujours favorable au maître ; complaisante pour quelques-uns de ceux qui pourraient payer, elle ne leur demande pas un compte rigoureux

l LA l'KOPESSlON D INSTi'J'UTEUn.

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(le leurs resnourcea, elle Préfet contrôle difficile ment celte 1 décision. Il pourrait bien consuller le percepteur ctserégler'i sur le quantum de la contribution que chacun paye, ■ conservant sur la liste gratuite que les enfanta dos parents J indigents ou très-faiblemenl imposés. Mais l 'indigence;» même est relative. Tel est pauvre avec quatre enianls, quî« serait dans l'aisance s'il n'en avait qu'un. Le calcul à faire n'est donc pas si simple, et, quand on ajoute à ces causeâfl d'incertitude l'ennui de contrister les autorités commuTg nales en biffant les noms qu'elles ont écrits, sans la convie* tion positive qu'elles ont mal fait de les écrire, on reconnais que l'administrateur du département, même quand l'Ins* peeteur de l'Académie a recommandé à sa justice les inté'^ rets du maître d'école, ne puisse pas toujours user aveâ^ décision du droit que la loi lui a conféré.

Que doit l'aire rinstiluleur qui se croit lésé en pareilleJ matière? Mon ami, j'ai à lui dire une vérité sévère, mai une vérité hors de laquelle il se trouvera fort malheureux^ la question d'argent doit être toujours pour lui une quea tion secondaire, et, dans toutes les occasions délicates, est de son devoir de la subordonner aux autres considéra^J lions. Je sais tout ce qu'on peut répondre. On dira que t prêtre, suivant un proverbe connu, doit vivre de Vauteljk que la profession d'Instituteur ne tentera personne, si elli expose celui qui l'embrasse à mourir de faim, que 1 maître le plus modéré a le sentiment du juste et de l'injuste J et ne peut avoir perdu le droit de réclamer ce qui lui &a dû.

N'exagérons rien. Je comprends que l'Instituteur fassft' ses doléances à l'Inspecteur primaire, mieus. inslmit que personne des petites misères des communes, mieux placé que personne pour négocier prudemment, pour persuader fians apprêt. Mais je suppose que son intervention s< "" inutile, et que la question, malgré son conou

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pas. Je dis que, dans cette position, Flnstituteur doit se résigner sans murmure, et attendre avec patience une plus juste répartition.

Que gagnera-t-il, en effet, à des démarches ostensibles et pressantes ? Il déplaira aux autorités locales ; il les tournera contre lui. Son traitement fixe, s'il est supérieur au chiffre obligatoire pour les communes, baissera au budget suivant ; s'il est égal à ce chiffre, on tâchera de réduire le taux de la rétribution scolaire. Les familles aussi se monteront la tète contre Tlnstituteur ; ses réclamations modestes seront taxées de calcul cupide ; la passion aveugle l'accusera de vouloir régenter la commune et se mêler da ce qui ne le regarde pas. On lui rendra la vie dure, le séjour du pays insupportable, et, pour avoir manqué de résignation, il risquera tout à coup de manquer de pain.

Ce point convenu, le devoir de l'Instituteur est tout tracé. Les enfants qui suivent son école ont le même droit à ses soins, à quelque titre qu'ils se présentent. Payants ou gratuits, ils sont tous ses élèves, ses enfants, ceux à qui il a mission de donner l'éducation morale et le secours d'une instruction appropriée à leurs besoins. Honte à celui qui distinguerait entre ses écoliers, et qui donnerait moins à ceux qui ne lui rapportent rien qu'à ceux qui le payent ! Point de ces dégoûts dont il n'oserait pas avouer la cause I point de ces négligences qui seraient injustes envers les enfants, odieuses au point de vue du devoir! Je veux, en entrant dans une école, ne voir d'autre distinction que celle qui se marque d'elle-même entre les paresseux et les travailleurs , entre les enfants qui perdent le temps et ceux qui l'emploient; et, si j'entre dans un examen détaillé, je prétends trouver des élèves avancés, choyés, récompensés, parmi ceux qui figurent sur la liste de gratuité, comme parmi ceux qui acquittent régulièrement la dette de la rétribution mensuelle.

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n y a pourtant une restriction ù faire, et je vais la dire, parce que je ne recherche que la vérité. Les enfants les plus pauvres ne peuvent rester à l'école aussi longtemps que ceux dont les familles jouissent d'une certaine aisance. On les retire de bonne heure, parce que leurs parents ne peuvent se passer de leur aide dans les travaux manuels. Je conçois donc que l'instruction ne puisse avoir pour les uns et pour les autres la même étendue, et ce serait rendre un mauvais service aux enfants indigents que de leur faire presser le pas dans l'étude de l'histoire ou de la géographie i. l'égal de leurs condisciples, qui feront peut-être deux ans d'école de plus. Aussi, j'admets ce genre de distinction puisé dans la nature des études et dans l'intérêt même des enfants, et je m'explique les soins donnés à la partie payante de la classe pour l'enseignement des matières qui causeraient un retard préjudiciable à la plupart des élèves à titre gratuit. Mais là s'arrête la difTérence. Pour tout ce qui est esBentiel à tous, c'est-à-dire, pour l'enseignement de la lecture , de l'écriture , des éléments du calcul et même du deesin linéaire, j.e main tiens que l'insliluteur est également obligé envers tous ses écoliers, qu'il ne lui est pas permis de faire à celui-ci une part moindre qu'à celui-là, et qu'il y aurait forfaiture de sa part à tracer une ligne offensante entre les pauvres et ceux qui ne le sont pas.

Un Inspecteur juste et sévère entrait un jour dans une école où il y avait deux tables, l'une neuve et commode, l'autre dégradée et branlante. Un nombre égal d'enfants du même âge étaient assis àl'une et àTaulre. L'Inspecteur regarda le maître qui rougit ; il prit en main le registre, et reconnut que les élèves payants occupaient la table corainode, les élèves gratuits la table dégradée. Sous un prétexte qu'il inventa pour ne pas humilier le maître en face, il fit passer la moitié des enfants de la première à la seconde , et de la seconde à la première , et il effaça le nom 10"

de rinstituteur d'une liste où il l'avait inscrit , à la visite précédente, comme pouvant aspirer à une mention d'honneur.

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