‹ Lettres sur la profession d'instituteurChapitre 35 sur 41 · PENSIONNAT · texte numérisé non relu

PENSIONNAT

J'avais trente ans; j'étais marié, et la Providence , en m'accordant une femme vigilante et bonne ménagère, avait béni notre union : trois enfants , un garçon et deux filles, égayaient notre humble foyer.

Quelques personnes de la ville et des environs m'avaient plus d'une fois exprimé le regret de ne pouvoir nous confier

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j^^ES enTanls comme pensionnaires. L'expression de ce regret avait été portée jusqu'au maire, qui, animé d'intentions très-bien veilla ni es, avait proposé au conseil municipal I l'agrandissement de la maison d'école , construite d'abord pour un externat seulement. Des travaux déjà entrepris, I et qu'il fallait conduire à leur fin, suspendirent un an ou deux l'effet de ce bon vouloir. Enfin , une somme fut votée au budget communal, un secours fut obtenu sur les fonds de l'État; uu étage, ajouté à notre maison, l'approprialion I d'une cour, et divers arrangements intérieurs approuvés [- par les autorités compétentes , nous mirent à même d'ou- ,j vrir un pensionnat qui, borné d'abord à douze élèves, pouvait, le cas échéant, s'étendre jusqu'à vingt.

Un pensionnat bien dirigé peut être la source d'un revenu avantageux, pour le maître, et les charges de père de ] Hamille ne permettent pas de rester indiff'érent à un moyen I légitime de les alléger, Mallieur pourtant à l'Instituteur qui ne verrait dans la formation d'un tel établissement qu'une occasion de profit, et qui se réjouirait du pensionnat comme d'une bonne aCTaire industrielle, sans relever cette i idée par de plus hautes espérances 1 Celui-là pourrail-i*| conserver longtemps la déUcatesae , la probité scrupuleuse qui seules lui donnent des droits absolus à la conriance de) familles ? Ne serait-il pas trop disposé à ces capitulalionf do conscience, à ces compromis que les esprits légers font! avec eux-mêmes, et qui, déjà blâmables dans le commerc des choses matérielles, deviennent odieux et honteux, quanq^ on trafique de l'intelligence et du cœur?

Grâce à Dieu, nous n'étions exposés, ni ma femme , tam moi, à de tels écarts. Nous étions nourris dans des prin^!^ dpes de religion et de moralité sévère, qui ne nous perrmettaient pas de faire des distinctions subtiles entre 1^ devoirs, ni de croire que c'est un péché purement véniel dm tromper les familles. Et puis, nous aimions l'enfance, etn

lorsque nous songions à former un pensionnat , nous voulions avant tout multiplier nos moyens d'agir sur ces frêles et souples natures, les suivre de plus près, les avoir plus à nous, pour ainsi dire , et les envelopper à toute heure de cette sollicitude paternelle et maternelle qui épie les qualités et les défauts, corrige les uns à leur naissance, cultive les autres dans leur première fleur. Oui, mon ami, être plus complètement père et mère de ces enfants , à qui nous ne prétendions certes pas faire oublier leur famille, mais auprès de qui nous voulions être comme une autre famille dévouée, telle était notre première ambition, notre pensée antérieure à toute autre pensée.

Le nombre de douze fut promptement atteint. Deux de plus me furent offerts, mais je les refusai, parce que les travaux faits jusqu'alors l'avaient été en vue de ce premier nombre. Un de nos amis moins scrupuleux que nous , me railla au sujet de ce refus, et prétendit en badinant qu'il en était de l'école comme d'un repas, où, lorsqu'il y en a pour douze f suivant le dicton populaire , il y en a pour quatorze. Il ajouta que nous étions bien dupes de nous en tenir à la lettre ; que personne n'y regarderait sérieusement , et que même les visiteurs officiels , pleins de bienveillance pour moi, sachant d'ailleurs que le local pourrait recevoir plus tard vingt pensionnaires , seraient bien fâchés de me faire tort, en m'empêchant de devancer, par un petit accroissement de nombre, les nouvelles dispositions projetées.

Je me fâchai contre cet ami aux larges doctrines , et je lui répliquai vertement :

« Peux-tu donc traiter aussi légèrement une question dans laquelle tant d'intérêts respectables se trouvent engagés : intérêt de santé , intérêt de moralité , intérêt d'obéissance à la loi et aux magistrats ?

» Le maître de pension a en dépôt la santé et la vie de ses élèves, et il oublierait que, s'il les entasse dans des pièces

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OÙ ils n'auront pas une quantité suffisante d'air respirable, ce dépôt sacré peut se trouver compromis I

» Pourquoi oxige-t-on le plan détaillé du local, si ce n'est pour s'assurer que les dortoirs sont spacieux , que toutes ^ les conditions hygiéniques y sont remplies, qu'il y a un ré^B fectoire distinct des autres pièces, que les lieux les plus si crets sont construits , aérés, comme le prescrivent les loÎB^ de la salubrité ; qu'aucun voisinage insalubre ne peut nuire i aux pensionnaires ? Et quand ce pian , étudié avec soin , a. J été approuvé en connaissance de cause , quand une limite n de nombre a été fixée par suite de cette étude, tu voudrais-* 1 que l'Instituteur, pour de mesquines considérations d'in- T térét personnel, fit bon marché de la règle, et qu'il risquât i la santé de ses élèves I

11 Ignores-tu, d'ailleurs, que l'encombrement est aussî'l funeste aux mœurs qu'à la salubrité ï Fautril te prouver, ', à toi, homme de paradoxes, mais homme d'expérience, que'l la surveillance, si nécessaire à toute heure, en tout lieu,B devient plus laborieuse et presque illusoire, lorsque les rang^H sont plus pressés, et lorsqu'un imprudent calcul supprime^ une partie des distances? Quel homme d'honneur voudraifj être responsable des suites de cette désastreuse facilité î

» Enfin, nos supérieurs, qne ces hautes questions préoo" cupent , nos supérieurs , interprètes de la loi , et qui sont* pour nous la loi vivante, ont jugé que le maître de pensioaj doit se borner à tel nombre d'élèves. lis ne l'ont pas jugf à l'étourdie ; ils ont commandé, et ils ont le droit pour ei Le devoir seul, le devoir de l'obéissance nous reste, et noufi serions bien fats de penser que nos petites lumières doivenM rejeter dans l'ombre les ordres légitimes de nos magistrats. «

Mon interlocuteur sourit de ma véhémence, et, en homm^ de tact, il m'assura que, au fond, U pensait comme moi. .s

Ma femme s'occupait avec ordre et activité de notre peu tite administration économique. Rien n'égale une bono) 11*

femme pour les soins d'intérieur et pour la gestion du ménage. La Providence lui a préparé ce rôle, qu'elle remplit avec intelligence, avec amour, et le maître de pension qui n'a pas avec lui, s'il est célibataire, une mère ou une sœur qui veille aux intérêts domestiques , ne tiendra pas longtemps sa maison en bon état.

Nous étions toujours levés avant les enfants. Gomme nous en avions de très-jeunes, ma femme, avec le cœur d'une mère, s'occupait de tout ce qui regarde la propreté et le soin des vêtements. Elle donnait ensuite ses ordres pour les achats, pour la préparation de la nourriture , afin qu'elle fut saine et abondante. Nous ne voulions ni luxe, ni gâteries , mais un régime honorable dans sa modestie, et tel que personne ne pût nous attribuer la pensée d'une honteuse spéculation.

Y avait-il quelques malades , ma femme était admirable pour les soigner. Nulle mère n'eût été plus attentive , plus aflectueuse ; aussi les enfants se mettaient-ils à sourire dès qu'elle arrivait au chevet de leur lit, et ses bonnes paroles avançaient la guérison. L infirmière, disaient en riant les mères de famille, en sait plus que le médecin.

Moi, de mon côté, je faisais mon œuvre avec conscience. Je présidais au lever , ou , si quelque obstacle imprévu me retenait, mon adjoint, qui couchait au dortoir, et qu'un domestique réveillait toujours avant le lever des élèves, exerçait la surveillance. Pendant les récréations, nous nous partagions aussi la besogne , et les enfants , dont le petit nombre aurait pu endormir notre vigilance, n'étaient jamais seuls, môme pour un moment. Je prévoyais bien qu'un accroissement dans le chiffre pourrait me rendre nécessaire, plus lard, un second adjoint; mais, dans l'état présent des choses , le zèle de deux hommes dévoués suffisait à tout. Nous prenions nos repas en commun , et l'ordinaire des maîtres était celui des élèves. On ne peut suivre

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ce prociîdé dans les grandes maisons d'éducation; avec utfe petit nombre, il est praticable et convenable. C'est unrt famille un peu étendue, dans laquelle il ne doit pas y avoir d'étrangers,

Hien n'est à négliger pour établir et maintenir l'ordre^ dans un pensionnat. H fallait ménager la bourse des parents, ■ mais il était possible d'obtenir d'eux, pour l'uniformité deî l'habilleraent, quelques sacrifices. Je le tentai, et je réussis.^ Mes élèves eurent un uniforme, simple et décent, qui leui^l inspirait à eux-mêmes un nouvel amour de la régularité.,! et qui leur donnait l'habitude d'une bonne tenue, Poun l'assistance aux offices, pour la promenade, ils étaient toui habillés de la même manière. Aux heures de travail et dég récréation, ils usaient les vêtements journaliers.

En ce qui concerne les études, je m'étais fait une loij oon-seulement de l'impartialité, qui est un devoir vulgaire,a auquel les malhonnêtes gens pourraient seuls manquer, mais d'une sévépilé plus grande ù l'égard de mes pension-,] naires. Comme ils recevaient plus de secours que les ex- . ternes, admis seulement aux heures de classe, il fallait que leur supériorité fût très-réelle, et deux fois évidente , pour que leur succès fût bien compris de tous. Je savais gré aux esrternes de beaucoup de réponses même incomplètes, qui auraient été l'objet d'un reproche, venant de ceux qu'on devait croire mieux préparés. Je ne voulais pas que l'on crût à des aines et à des cadets dans la grande famille de l'école, et j'avais habitué mon adjoint à suivre si exactement le même système , qu'on ne distinguait pas sa j ustice de ma justice.

Est-il besoin de dire que j'évitais, comme le feu, de donner prise à aucune observation critique, de la part des familles, sur les petites notes de dépenses particulières que j'avais à leur présenter en dehors du prix convenu de la pension? Si j'avais pu paraître, à qui que ce fat, capable

d'enfler un mémoire , je me serais cru à jamais déshonoré. Je ne dis pas, mon ami, que cette forfaiture soit bien fréquente; mais la tentation en vient aux âmes faibles et molles, qui ne mesurent pas toutes choses au pied de Tinflexible probité. On s'abuse soi-même par des sophismes, et tel qui rougirait de porter sur un mémoire un objet non acheté, parce que ce serait un mensonge et un vol manifeste, céderait à la pensée d'exagérer le prix d'un objet réellement acquis , sous prétexte , par exemple , qu'on le lui a fourni à meilleur prix qu'on ne l'aurait fait aux parents de ses élèves, et qu'il peut, sans leur faire tort, bénéficier de la différence. Arrière ces coupables subtilités, qui, outre qu'elles s'accordent mal avec une probité sévère, exposent le maitre de pension à des avanies réitérées I Ce perpétuel respect de soi-même , dont nous avons fait justement un des caractères essentiels du bon Instituteur, ne permet pas de si misérables accommodements.

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