INSPECTION OFFICIELLE
Le zèle le plus actif se ralentirait, mon bon ami, et l'accomplissement du devoir languirait tôt ou tard dans une école, si le maître, toujours en face de lui-même, et responsable envers soi seulement, n'était soumis à aucun contrôle. Notre pauvre nature est portée à la négligence, et la conscience la plus ferme s'endort sur une tâche uniforme et journalière, qui n'est pas l'objet d'un examen et d'un jugement.
Dans les lycées et collèges, les chefs exercent une inspection permanente sur tous les détails de la discipline et de l'enseignement , et , de distance en distance , une visite plus solennelle , celle de l'Inspecteur d'Académie , du Rec-
SI7H LA PROFESSION D'iKSTITUTEm.
leur, des InspecLeurs généraux, donne une nouvelle xwjA pulsion à l'ensemble. Dans les écoles primaires , c'est u seule el même personne qui assure la discipline et qui en^J seigne; et, dans le roulement journalier de ses fonctionsM l'Instituteur n'a personne qui le surveille, qui le juge. 11 a donc fallu instituer des autorités qui, par de fréquentes y\A sites, vinssent tenir le maître an haleine et lui donner dei préoccupations salutaires. C'est ce que toutes nos lêgisla-^ tions ont tenté de faire; autrefois par les Comités, plus tarcf par les délégués cantonaux et communaux , depuis long'fl temps par les Inspecteurs primaires. Aujourd'hui mém6) pour honorer cet important degré de l'instruction et eom-^ pléter les bienfaits de la surveillance, des Inspecteurs géné^ raux d'un ordre spécial voient de haut, embrassent d'u coup d'œil les intérêts de nos écoles.
J'ai subi des inspections fréquentes, et, à chacune, je md suis aperçu que j'avais gagné. Les modifications de la loîl et des règlements ne changeront rien à la nature de meaij conseils; je serai tout aussi à l'aise pour vous parler du mode actuel que du mode ancien, et, pour que vos idées soient mieux arrêtées, je vais me placer dans le présent.
Voici donc, aujourd'hui, les divers degrés de l'inspection à laquelle l'Instituteur est soumis.
Le maire et le curé, et quelquefois un ou plusieurs habitants notables de la commune, désignés par le Conseil départemental, bous le titre de délégués communaux, forment le premier degré.
Au second degré sont un ou plusieurs délégués, également désignés par le ConseU départemental, et qui, sous le nom de délégués cantonaux , sont spécialement chargés de surveiller les écoles du canton.
Les écoles de l'arrondissement sont visitées par un Inspecteur primaire qui agit directement sous l'aulonlé de l'Inspecteur d'Académie.
Enfin, les écoles peuvent être inspectées au besoin par l'Inspecteur d'Académie et les Inspecteurs généraux.
Parmi ces visites officielles, les plus fréquentes seront naturellement celles du curé et du maire. Hommes de la localité, toujours présents, et intéressés à ce que Técole marche bien chaque jour, ils useront de leur droit aussi souvent qu'il leur plaira de le faire, et l'Instituteur les attendra, pour ainsi dire, atout moment. En revanche, leurs visites porteront plutôt sur tel ou tel point de détail que sur l'ensemble, dont ils ne pourraient d'ailleurs s'occuper sans cesse qu'au prix d'une perte de temps considérable.
Les visites des délégués cantonaux seront difficilement régulières. Elles auront lieu surtout dans l'intérêt de là moralité et de l'ordre, pour constater le degré de considération dont jouit l'Instituteur, la mesure de la bonne ou mauvaise influence qu'il exerce sur les élèves. Elles se renouvelleront quelquefois à de courtes distances; d'autres fois, elles seront séparées par de longs intervalles. Les hommes honorables qui remplissent gratuitement ces fonctions ont leurs afi'aires, qu'ils ne peuvent mettre en oubli : ils seront merveilleusement placés pour éclairer l'autorilé sur des faits douteux, pour prévenir des scandales. Ils useront moins souvent d'un droit qui leur appartient , mais dont l'exercice leur est moins spécialement attribué, celui de juger l'enseignement.
L'Inspecteur de l'Académie, les Inspecteurs généraux, n'entreront pas souvent dans les écoles primaires. Ils choisiront , entre tant de points divers , ceux qu'ils auraient intérêt à visiter dans une circonstance donnée, mais ni les exigences variées de leurs travaux , ni les besoins de Tinstruction primaire, ne permettront ou ne demanderont qu'ils prodiguent la surveillance personnelle.
La visite spéciale, fondamentale, c'est celle de l'Inspecteur prhnaire. Il n'a, lui, qu'une seule affaire, c'est de sur-
SUB LA l'HOFESSlON D INSTITUTEUR,
veiller les écoles, d'y observer le forL et le faible, devi à ce qu'elles gardcntune bonne discipline; de s'assurï moins quant aux écoles publiques, que les enfanla y re-<3 çoivent un utile enseignement. Le nombre de celles quai l'arrondissement renferme et qu'il doit visiter tonr à tour, f le force à limiter le nombre de ses visites ; mais il peut e trer dans la même école deux fois par an , de manière à"S comparer le point de départ et le point d'arrivée ; et de | plus, dans les cas graves et imprévus, il se rendra en mission, J eoufi l'autorité du Préfet, dans les communes où un quête serait nécessaire. Il fournit à l'administration supé— ' rieure de sérieux renseignements sur les personnes el eurfl iea choses, et, pour ce qui regarde les études, on peut dire J qu'il est le pivot essentiel de la surveillance.
Dans ce que je vais dire , mon ami , j'aurai donc surtout 1 en vue les visites de l'Inspecteur primaire, parce qu'elles 1 sont les plus complètes de tout point ; cependant vous ap- J pliquerez mes conseils, en ce qui sera convenable, à toutes 1 les occasions où votre école se trouvera en prise , et où 1 l'inspection légale s'exercera.
Ce n'est pas à nous d'imposer à ceux qui nous inspectent les procédés qu'ils ont à suivre, les précautions de bienveillance ou de prudence qu'il leur convient de prendre. Tous n'apporteront pas exactement les mêmes habitudes dans leurs visites officielles. Sachons nous prêter docilement & cette variété, et, parce que nous remarquerons des différences, n'ayons pas la fatuité de comparer, avec une intention critique, la manière de celui-ci à la manière de celuilà. Ce serait une marque de mauvais esprit, et nous nous ferions des ennemis pour des vétilles.
Je conviens que l'Inaliluteur pourrait se trouver embarrassé, s'il recevait de l'un , par exemple, l'ordre de faire  l'avenir ce que l'autre lui aurait défendu; mais une telle diûiculté sera bien rare, car la loi et les i-èsicments sont,
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en général, d'une admirable prévoyance, et, comme nul ne peut nous prescrire ce qui serait contraire à un texte formel, il y a, dans l'inspection, peu de place pour les fantaisies particulières. Admettons pourtant une contradiction passagère sur une question qui ne soit pas nettement tranchée par les décisions officielles. En pareil cas, llnstituteur n'a rien de mieux à faire que^de se soumettre à la dernière injonction.
A plus forte raison , s'il a introduit par zèle quelque innovation dans son école, et que cette nouveauté n'ait pas l'agrément de l'Inspecteur, doit-il y renoncer sans plaider inutilement une cause perdue ; mais le mieux , à coup sûr, serait de ne jamais innover sans avoir préalablement consulté, et sans une formelle approbation.
Le bon maître attend toujours ceux que la loi prépose à la surveillance de son école. L'imprévu est pour lui un mot vide de sens. Il ne comprend pas le travers de ceux qui s'ingénient à deviner le jour de voyage d'un Inspecteur, l'heure précise où il visitera la classe. Lorsque l'obligation était imposée aux Inspecteurs primaires de prévenir les autorités de leur visite, la confidence était bientôt éventée, et l'Instituteur savait, aussi vite que le maire, que, tel jour, il faudrait se tenir sur ses gardes. Ou plutôt , il n'y avait pas de confidence , parce qu'il n'y avait pas de secret , et tout était merveilleusement préparé pour des séances de parade. Que si, par impossible, une cause tout accidentelle poussait l'Inspecteur dans la commune la veille du jour indiqué , il ne trouvait pas , à beaucoup près , ce qu'il eût rencontré le lendemain , j'entends chez les maîtres négligents et d'une conscience trop facile. Il entrait dans une classe mal aérée, mal balayée, parmi des livres et des cahiers en désordre, et, après avoir salué le maître débraillé et à demi-couché sur sa table , il interrogeait des enfants malpropres sur des matières mal étudiées. Le len-
SUH lA PHOFESEIOS D INSTITOTEITH.
^qêœain, oh 1 il eût été satisfait; il eût admiré la grandftï tenue des enfents et du maître ; les cahiers, les livres rangés J avec symétrie sur des tables luisantes, le plancher arros^fl et balayé avec soin, les vasistas ouverts, les élèves, quea-uns du moins , récitant avec aplomb les leçons duj jour.
Mais je vous le demande, mon bon ami, à quoi sert une^ inspection pareille? et ne ferions-nous pas mieux d une déception î
Lorsque j'ai parlé de quelques élèves, prêts à répundrM^ , d'une manière satisfaisante , j'ai touché une des plaies Isiu plus vives des médiocres écoles. Celui qui visite une classai faite par routine peut être assuré qu'on va lui présenter ,r ou plus exactement, qu'on va pousser devant lui deux oiç trois enfants mieux stylés que tous les autres, et qui, s l'Inspecteur laisse faire, répondront seuls pour tous. Lffl classe peut être d'une faiblesse déplorable ; mais il y a bien deux ou trois écoliers d'un esprit plus vif, qu'on aura suivis de prés et comme élevés pour les occasions solen-^ nelles. Us sont commeces héros choisisqui se battaient seuls^ en présence de deux armées au repos , et qui décidaient laT victoire. Que l'Inspecteur, qui ne connaît pas le personnel'3 de l'écoie, demande au maître d'exercer ses élèves sur uni exemple d'analyse grammaticale, sur un petit problèmâ d'arithmétique ; il peut compter que le maître ne désigner? que ses plus forts, et que, si quelque autre nom est prononcée il sera écarté le plus doucement et le plus adroilemeaS possible. Le visiteur, qui sait son métier, ne s'y laisse paé prendre. Il exige la liste des élèves, classés par ordre d^ mérite et de progrès ; il désigne successivement des enfantiT de diverses catégories , en s' arrêtant avec plus de complaiJ sance, comme il est naturel, sur les plus avancés. 11 se form ainsi une moyenne exacte de la force des études , et, s'ifl trouve une tôle de classe moins brillante, mais une instruit
tion solide plus également répartie sur tous , il félicite le maître d'avoir bien compris son devoir.
Le bon maître mérite habituellement cet éloge. Il croirait faillir à sa mission , s'il cherchait à faire briller un ou deux enfants aux dépens des autres. Il met son honneur, non à faire deux prodiges, mais à préparer trente ou quarante hommes utiles à la société, et, quand le jour de l'inspection arrive, il n'a qu'une crainte, c'est que l'Inspecteur n'ait pas le loisir de promener sur tous les rangs de l'école son œil vigilant.
Quand un Instituteur médiocre reçoit une visite ofBcielle, il a l'esprit occupé de toute autre chose que de l'accomplissement pur et simple du devoir. Il songe à lui-même beaucoup plus qu'à ses élèves, et vise d'autant plus à obtenir des éloges qu'il est moins sûr de les recevoir comme une conséquence naturelle de l'inspection. Remarquez -vous comme il souffle tout haut à l'élève interrogé la moitié de sa réponse, comme il se hâte de terminer celle que l'enfant hésite à fournir? En vain l'Inspecteur lui fait signe de laisser parler ses élèves et de faire passer de l'un à l'autre la difficulté non résolue, pour animer et généraliser l'examen ; il écoute à peine et suit sa pointe, sans s'apercevoir que ce manque de tact va lui faire plus de tort que les réponses faibles de quelques enfants.
Une autre fois , il ne prendra pas à l'inspection une part aussi active, je devrais dire aussi brouillonne. Il se renfermera dans une sorte de mutisme , se défendant de parler en présence d'un visiteur éminent, et suppliant celui-ci avec obstination de questionner, de dicter, de faire enfin l'office complet du maître.
Ce sont là deux défauts contraires , mais également fâcheux. Le maître qui se tait et le maître qui parle toujours donnent à l'Inspecteur la plus mauvaise opinion de leur méthode. L'Instituteur capable, dévoué, a su étudier la
sua LA PHOFESSION D INSTITUTEUR.
e qui convient à ses paroles , et il en dit assez pouisfl prouver ses connaisaances, tout en laissant à l'Inspecteur 1{^^ haute directiun de l'examen et aux enfants une juste occa- I sion de se produire.
En arrivant dans une bonne école , on reconnaît d'à l'image de l'ordre, gravée pour ainsi dire, sur tous li visaged comme sur tous les objets. Les registres de l'InstiJ tuteur sont en règle, sous la main, prêts à être montrés am visiteur, lors même que sa venue n'était pas soupçonnée? Les figures des enfants sont calmes, reposées; on ne re^ marque point ces regards furtifs, désobligeants pour u étranger et qu'accompagne d'ordinaire un sourire sardos nique ; point de ces causeries à voix basse, faites à l'ombre d'une main quiles montre en les cachant, et qui commenten) avec impolitesse la tournure , la démarche , le son d de celui qui vient remplir un devoir public. Une longue hii bitude de respect a rendu toutes ces misères impossible» J et il ne reste plus que cette innocente curiosité de l'enfanccj] dont nul esprit bien fait n'aura le mauvais goût de se fâs cher.
L'Insti tu leur-modèle ne quête pas plus les éloges pouj ses élèves que pour lui-même. Il se borne à mettre chacuH dans son jour, autant que les indications de l'Inspecteur 1e permettent; les éloges qui arrivent aux enfants hii pro^ curent une jouissance modeste; mais il se garde bien de les provoquer indiscrètement.
H se préserve aussi d'une manie qui est celle d'un asaej grand nombre de maîtres, même habiles, et qui consiste ^ prévenir, à exciter le blâme de l'Inspecteur, en lui signalanfl la paresse, la négligence, l'étourderie des enfants, en termes tellement généraux que les meilleurs sujets de la classa sont à peine exceptés do l'analhème. Je ne veux pas qifl l'Instituteur soit faible; mais je regretterais qu'il fiH morosM S'il l'est, il perdra un grand moyen d'action habituelle sdl
ses élèves, celle d'une humeur égale, équitable; dans les occasions exceptionnelles, comme cellede Tinspection, il généra le visiteur, il lui retirera la liberté de rélogeetdublârae.
Que sera-ce si l'Instituteur, sortant des termes généraux, s'avise, comme on le voit souvent, de prendre à partie tel ou tel des enfants de son école, et de le qualifier tout haut soit de stupide, soit d'incorrigible? L'Inspecteur raisonnable atténue toujours ces paroles imprudentes , sans diminuer publiquement l'autorité du maître , et il lui fait sentir en particulier combien il est ridicule de porter ainsi un arrêt sans appel contre l'enfance.
Lorsque l'inspection des études est terminée et que l'Inspecteur va prendre congé du maître, c'est le moment pour celui-ci d'entretenir son supérieur des besoins de l'école, des difficultés qu'il prévoit, des espérances qu'il a conçues. Il peut même lui faire entendre avec réserve ses vœux personnels , soit pour un changement de résidence , soit pour un avancement après de longs services. Ce qu'il jugerait peut-être ambitieux d'écrire, il peut, il doit le dire à l'Inspecteur dans la conversation demi-familière qui lui est permise. C'est à son patron naturel, c'est à son avocat le plus éclairé qu'il parle; ses confidences lui sont dues, et, quelk qu'en puisse être la conséquence, elles ne sauraient être déposées en de meilleures mains.