AFFECTION POUR LES ENFANTS
Il ne m'eût servi de rien de combiner le mieux possible les récompenses, de distribuer équitablement les punitions, si je n'avais rempli, dans toute son étendue, une autre condition essentielle, que je vous ai déjà présentée, mon ami, comme le premier signe de la vocation d'un Instituteur ; si je n'avais éprouvé une affection sincère, profonde, pour les enfants qui m'étaient confiés.
Le sentiment du devoir est ce qu'il y a de plus fort et de plus respectable au monde ; sans lui, les qualités mômes tournent au détriment de l'œuvre qu'on entreprend, et aucune autre disposition de l'âme ne peut le remplacer dans l'éducation de la jeunesse. Pourtant, je ne crains pas de le dire : un auxiliaire doux, assidu, intelligent, est nécessaire pour le succès de ce grand ouvrage ; un auxiliaire qu'on ne se donne pas au moyen d'un calcul, mais qui fait des merveilles quand nous l'avons reçu de la Providence. L'affection complète la justice.
Mes élèves sentaient si bien que je les aimais, et qu'un témoignage d'affection de ma part partait du fond de l'âme, que leur sympathie naturelle réagissait aussitôt, et que leurs cœurs s'élançaient vers moi avant toute réflexion, comme l'étincelle jaillit de la flamme. Que de fois, lorsque j'allais punir, l'enfant menacé lut sur ma physionomie une sorte d'angoisse paternelle, et fondit en larmes avant de ressentir le châtiment! Que de fois encore, au moment d'accorder un encouragement, mes traits et l'accent de mes premières paroles épanouirent ces jeunes fronts, et payèrent déjà si largement un bon devoir, une action louable, que j'aurais pu en vérité m'arrèter là, sans décerner la récom-
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e attendue 1 La discipline devient bien facile dai Tcole où règne cette réciprocité d'affection ; l'effort manifeste nulle part ; ce n'est pas là que La Fontaine eût faîtentendre cette parole sévère et désolante : Notre ennemi, c'est noire tiiaitre/h eût provoqué aussitôt cette réplique ■vive et spontanément échappée de toutes les lèvres : Not7-e maître, c'est notre ami!
Et cependant, prenons-y garde. L'affection ne produit ces heureux effets que lorsqu'elle a certains caractères, et lorsqu'elle évite certains écueils. Pardonnez-moi de rester en scène ; je parlerai mieux de ce que j'ai senti et pratiqué.
Voici donc comment j'aimais mes élèves, et comment je leur témoignais mon attachement.
Ma première loi était de ne jamais montrer de faiblesse, et, par bonheur, j'avais l'âme assez fortement trempée pour suivre cette loi sans effort. La faiblesse, dans l'éduca- Ufln, comme dans la vie civile, gâte lout ce qu'elle touche- Elle ressemble quelquefois à la bonté, à la conciliation; elle n'en eut que le masque et l'impuissante parodie. Aveugle et irréfléchie, elle exagère les meilleures choses jusqu'à ce qu'elle les ait dénaturées, et elle excelle à détruire le bien commencé, en le frappant de ridicule.
Ne croyez pas pourtant que je manquasse d'indulgence. L'indulgence I les hommes eux-mêmes en ont tant besoin I comment de pauvres enfants, qui sont incapables de la suite d'idées, de la persistance de volonté qu'on a le droit d'exiger des grandes personnes, pourraient-ila être privés de ces adoucissements à la sévérité de la discipline ? S'ils trouvent dans leurs condisciples de bons exemples qui nourrissent leur émulation, ils reçoivent d'eux aussi des exemples d'étourderie, de paresse, d'oubli des convenances. Le danger leur arrive ainsi du dedans et du dehors. Les tentations que leur suggèrent les sottises des autres com-
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pliquent celles qui viennent de leur nature infirme et imparfaite. C'est au maître à discerner l'entraînement du mauvais vouloir, la faute commise par légèreté de la faute préméditée par malice. Quand il s'est montré justement sévère pour celle-ci, il peut saTis péril risquer l'indulgence pour celle-là, et son autorité, affermie par des actes de justice, ne sera pas compromise par un acte d'indulgence éclairée, dont le motif ne sera un secret ni pour le coupable ni pour les témoins.
L'affection sans faiblesse, voilà donc la règle première et fondamentale que J'observais dans ma classe.
J'évitais aussi avec grand soin les démonstrations d'une sensibilité excessive. Je n'étais pas froid, et je n'aurais pu l'être, en accomplissant une mission qui m'a toujours paru douce autant que sainle; mais je restais habituellement grave, de cette gravité sans morgue qui maintient les enfants à une juste distance, sans les éloigner jamais. Je me rappelle qu'un jour, au moment d'entrer en classe, un enfant d'un caractère assez violent, à la suite d'une courte et futile querelle, asséna un coup de poing sur le visage d'un de ses camarades. A peine la mauvaise action fut-elle commise que le remords saisit l'enfant batailleur. Une fausse honte le retenait et il n'osait exprimer son regret au blessé, quand celui-ci, par un mouvement spontané, se jeta à son cou en lui disant : Jt vois que tu es bien fâché de m' avoir fait du mail
Cette scène se passait sur le seuil même de l'école, et nul ne croyait que je m'en fusse aperçu, parce que mon attention avait été un moment détournée. J'avais tout vu, et, saisi d'une émotion dont je ne pus me rendre maître, je me précipitai au-devant du généreux enfant qui avait si bien agi selon le précepte de l'Évangile ; je l'embrassai en fondant en larmes, devant tous ses condisciples qui applaudissaient. Il était naturel que je fusse attendri, et j'avais
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len fait d'honorer un acte de vertu par une faveur ; mais j'avais eu tort de me livrer, comme une faible femme, au sentiment que j'éprouvais. Je me remis difficilement da cette secousse nen'euse; le commencement de la cla.=90 fut agité ; beaucoup d'enfants, par imitation autant que par sensiLUité, pleurèrent à leur tour, et, quoiqu'il restât de ce coup do théùtre une impression salutaire, Tordre et le travail en souffrirent. Je reconnus que j'aurais dû être plus niailre de moi, et que si, après avoir indiqué d'un geste silencieux à l'agresseur sa place à l'étude, j'eusse embrassé avec effusion, mais sans iarmes, le petit héros do la charité chrétienne, j'aurais été plus homme et meilleur Instituteur.
Nous devons donc entretenir la sensibilité de nos élèves par la nôtre, mais éviter les éclats, et conserver quelque chose de mâle à cette touchante disposition de l'âme.
Les caresses, les marques d'une vive amitié sont encore une conséquence naturelle de l'affection même que le maître éprouve. Faites-les sortir d'une certaine mesure, elle deviennent un abus de la part de celui qui les emploie, une fatigue et un ennui pour ceux qui les reçoivent ; le but est manqué.
J'ai connu un excellent homme, un maître éminent, qui avait réellement dans le cœur un immense amour pour les petits enfants remis à sa garde. Il était ingénieux, inventif, et portait de l'imagination jusque dans les détails les plus andes. Comment n'en aurait-U pas mêlé aux témoignages de son affection? Tourmenté donc de la pensée que le maître et les élèves ne devaient pas oublier un seul jour, un seul instant, l'aimable principe qui suffisait à leur discipline, il se plaçait au seuil de sa classe quatre fois par jour, c'est-à-dire, le matin et le soir, à l'entrée et à, la sortie de l'École, et 11 attendait gravement que tous les écoliers, l'un après l'autre, -vinssent se jeter à son cou, ce
qu'ils faisaient de bonne grâce. Mais, voici le mal : raflection, ainsi régularisée, et sonnant comme à heure fixe, en contractait, chez un certain nombre, je ne sais quel caractère de routine. Embrasser le maître était le premier et le dernier acte de chaque classe, une sorte de préface et de conclusion du travail. On savait, non-seulement qu'on affligerait le maître, mais qu'on le fâcherait si, chaque jour, on ne lui tendait pas quatre fois la joue. Dès lors, plus d'amitié libre et spontanée. Vivante dans le cœur de l'Instituteur, TafTection était un peu automatique chez les écoliers. Ils avaient trop bon cœur pour savoir mauvais gré à leur maître de sa tendresse périodique ; mais leur petite raison jugeait qu'il faisait mal ce qui est bien.
J'aimais beaucoup mieux les moyens plus simples, et, par cela même, plus puissants. Quand je voulais donner une preuve particulière d'afi'ection à un de mes élèves, je m'ingéniais à lui préparer une marque de confiance. La moindre commission dont je le chargeais lui paraissait un titre, et il se disait que j'avais pensé à lui par amitié. Une poignée de main donnée à propos, et assez rarement pour conserver tout son prix, était encore une de ces faveurs amicales de bon aloi. J'étais bien sûr que la famille d'abord , et bientôt la moitié du village sauraient combien j'avais été magnanime. On m'en aimait davantage; on ne m'en respectait pas moins.
Je veillais attentivement sur le ton qui convenait, soit pour instruire, soit pour reprendre, soit enfin pour encourager tous mes chers enfants. L'affection doit être sensible dans les paroles même les plus sévères ; elle doit donc, à plus forte raison, vivifier le sérieux d'une leçon, et donner un charme de plus à la récompense. Mais, comme il convient que la forme soit toujours d'accord avec le fond, j'avais soin de garder, dans ce langage affectueux, une certaine rondeur, une précision significative pour mes
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r lennea auditenra et avantageuse pour la discipline l'école.
Accoutumés à ce ton Terme et affectueux à la fois, meM^ écoliers sentaient la moindre discordance qui venait c troubler l'harmonie. Pour eux, un changement dans le sodé de ma voix était un acte de sévérité on de condescendancSil Je les ramenais quelquefois ainsi, lorsqu'ils allaient cora-T mettre une faute, ou je les rendais heureux en leur faisant'! pressentir mon approbation.
Il m'avait paru d'abord très-difficile d'étendre à tous les témoignages de mou affection ; non que je fusse indifférent^ aux progrès du plus arriéré d'entre eux, dans la sagesse o dans les études , mais la supériorité de l'iuleUigence, du 1 zèle, du bon esprit chez les meilleurs sujets, exerce sur ïe maître une influence presque irrésistible. Le devoir parle, et lui répète sans cesse qu'il se doit à tous; le cœur penche du côté où ces aimables qualités l'entraînent. Le maître qui n'est qu'aimant et sensible cède, et devient partial pour ses bons écoliers au pointdenégligerquelquefoîs les autres; le maître d'une raison plus mâle résiste, et ne dépense, même pour le mérite et les bons exemples, qu'une part de son affection.
Sommes-nous bien sûrs, en effet, que celui qui encourt aujourd'hui notre blâme ne se rendra pas digne de notre I amitié, lorsque nous aurons suffisamment agi sur cette nature plus ou moins rebelle ? Le temps est toujours et partout un grand élément de succès ; la patience en est un autre, Elle n'est pas seulement une qualité de l'Instituteur ; nous devons l'inscrire au premier rang de ses devoirs, Je travaillais donc obstinément sur moi-même pour arriver à une combinaison qui pût me satisfaire, et je m'arrêtai à celle maxime, que je résolus de pratiquer : témoigner à tous les enfants, sans distinction et dans toutes les occanons possibles, une affection dont il ne leur fût pas possible
de douter; et ajouter, pour ainsi dire, à cet attachement qui n'exceptait personne, un complément vif et juste, au jugement même de tous, en faveur de ceux que signalaient un mérite et un dénouement dignes de sympathie. J'évitais ainsi la préférence, toujours odieuse aux enfants, parce qu'elle leur semble arbitraire et inique ; et, nul ne pouvant se croire négligé, un sentiment d'équité naturelle les avertissait que j'avais bien le droit, non pas d'aimer, mais de choyer davantage ceux qui s'appliquaient à me satisfaire.
Entre deux systèmes qui diffèrent peu en apparence, il y a en réalité un abîme. Par le mien seul, je pouvais garantir un écolier de la jalousie, qui, «ans être naturelle à cet âge, peut naître de la maladresse de l'Instituteur, s'il est exclusif dans ses témoignages d'affection. Or, la jalousie est, dans l'éducation, ce que le ver est dans le fruit qu'il ronge. Elle dessèche l'âme de l'enfant ; elle le rend méchant à plaisir envers celui qui lui paraît le Benjamin du maître; elle nourrit dans son cœur la persuasion qu'il n'a pas de justice à espérer, et le livre ainsi aux mauvais instincts de la dissipation et de la paresse. Le moins raisonnable comprendra qu'on fasse moins pour lui que pour le plus sage, mais à cette condition que lui aussi sentira qu'on l'aime et qu'on est heureux de trouver une occasion de l'encourager.
Quand j'avais affaire à un paresseux, je ne perdais pas mon temps à lui faire des discours. Quelques paroles de regret ou de reproche étaient suffisantes, et, aussitôt après, je tâchais de relever cette nature molle en la fixant sur quelque travail où je la savais propre à réussir. Je n'obtenais pas toujours du premier coup ce que je dé.sirais ; mais je savais attendre, et j'avais souvent la satisfaction d'observer la décroissance progressive du défaut que j'attaquais. En même temps, je surprenais, chez l'enfant réhabilité à ses propres yeux, un mouvement de reconnaissance affectueuse qui me payait dix fois de ma peine.
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, mon ami, il faut le redire, les maitres impatienta se perdent ; ils manquent une foule de conquêtes, pour vouloir tout emporter d'assaut. Le caractère des enfants, heurté par de brusques secousses, devient âpre et ne reçoit plus l'empreinte. On s'étonne de ne le pas comprendre; c'est qu'on en a fait une énigme en le comprimant. La patience de rinslitutfiur, compagne naturelle de son affection pour l'enfance, ouvre le cœur de l'élève, et déroule sans effort les replis de son intelligence. L'élève se livre à une influence amie, et se corrige en aimant.
Il y a, je le sais, des défauts désagréables à supporter et qui exercent la patience du naailre, et la paresse n'est pas seule dans ce cas. La négligence malpropre, la vivacité brouillonne, bien d'autres défauts encore, demandent une surveillance pénible et ne cèdent pas à la première réquiûlion. Mais ces enfants négligents, étourdis, nous avons accepté la mission de les élever en réformant leurs mau- Vtùses habitudes, en leur inspirant des habitudes meilleures. Plusieurs années nous sont données pour accomplir celte œuvre, en même temps que nous les instruisons. Avonsnous la prétention d'y réussir en quelques semaines ? Est-ce pour calculer des chances de repos que nous avons brigué de si honorables fatigues? Voulons-nous que la nature cbange ses lois au gré de notre folle impatience, et ne comprenons-nous pas que l'esprit de l'enfant est comme une terre où les bons germes ne peuvent se développer qu'avecle temps, grâceàune sage culture? Le beau triomphe pour Dous, de voir notre école se remplir de petites perfections, dans lesquelles nous serons pour peu de chose 1 La belle gloire, de nous croiser les bras après un éclat, et d'en attendre une rëvolulion salutaire dans les cœurs de nos élèves ! Ce n'est pas ainsi qu'un bon niaitre peut et veut réussir. Supporter longtemps les défauts des enfants, mais gagner sur eus quelque chose chaque jour ; avancer dou-
cément, mais avancer sans relâche, telle est la marche sûre de l'expérience et de l'affection.
J'adressais ordinairement mes observations, favorables ou défavorables, à mes élèves, en présence de leurs camarades. Il y a de l'avantage à tenir la discipline de l'école au grand jour ; on ajoute par là à la confiance des enfants et à l'efficacité de l'exemple. Néanmoins je faisais quelques exceptions, lorsque la nature de la faute était plus spécialement délicate, ou que le naturel de l'écolier était suscep* tible d'une émotion plus ou moins vive. J'appelais alors l'enfant en particulier, et là, avec cette couleur plus affectueuse d'une conversation tête-à-tète, je lui imprimais le respect du devoir. J'ai tiré assez bon parti de cette méthode, mais je la réservais pour de rares occasions, afin d'éviter tout soupçon de tolérance ou de faveur.
L'amitié que j'éprouvais pour mes chers élèves ne diminuait en rien, je l'ai dit, leur respectueuse obéissance. C'est que j'observais religieusement moi-même le respect auquel l'enfance a droit de la part de l'Instituteur. Ainsi, jamais l'intérêt que je leur témoignais ne s'exprimait en paroles d'une familiarité excessive. Je ne voulus pas suivre l'usage presque général où sont les maîtres de tutoyer les enfants. Celui qui tutoie est plus près qu'un autre de frapper. Le sansgêne du langage conduit à une plus grande liberté d'action, et il semble au maître qui use de cette forme envers ses élèves qu'il leur doit moins de ménagements.
C'est précisément, je le sais, sous prétexte d'affection, que le tutoiement du maître aux élèves s'est introduit dans les écoles. On veut paraître parler comme un ami, comme un père. C'est se tromper grossièrement. On pourrait admettre que cet usage vicieux fût moins blâmable à l'égard des enfants très-jeunes, qui ne font guère attention aux formes du langage ; mais, dès que l'exercice de la raison enfantine commence, l'écolier remarque tout, accent et
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^(êlrôles. Si le maître restait toujours d'une humeur égalej OQ ne s'inquiéterait pas de savoir comment il s'exprime, s'il emploie le toi ou le vous en interpellant ses élèves ; maisj qu'il aoit plus vif, plus acerbe qu'à l'ordinaire, le tutoiemenfl lui fait perdre le peu de gravité qu'un langage moins fami-J lier luieùtconsei-vé.et l'enfant sortira plus vite à son égard des bornes du respect.
D'ailleurs, il ne faut pas confondre l'affection de rinstî3 tuteur avec celle des parents ; elle n'y ressemble ni dans 1m fond, ni pour la forme. C'est'toujours de l'affection, sand doute, mais celle d'un ami vigilant et grave, qui ne peua se permettre l'abandon qu'on tolère en famille, sous peinai de voir mépriser bientôt son autorité. Sous une certainq familiarité mesurée, il convient que le maître perce tou*| jours. El c'est précisément de cette double influence, agi* sant tour à tour sur les jeunes esprits, que résulte une bonn^ éducation. Avec son père ou sa mère, l'enfant se sent eoni tamment obligé au respect et à l'amour. Ce sont les auteur? de sa«e, les soutiens de ses premières années, ceux qui la nature et la loi de Dieu lui donnent à révérer et i chérir. Là, il n'y a pas de fiction possible ; tout est réel tout est vivant. Auprès de son maître, le plus affectueoJE des maîtres, si vous le voulez, notre écolier ne se sentira jamais aussi à l'aise; il ne le prendra pas pour un second père, métapbore de complaisance qu'on emploie sans id bien comprendre ; ce sera beaucoup, ce sera tout, s'il voiq en lui un bon et respectable ami.
Telle était mon ambition légitime. Je ne me livrais pa^S quoique mon cœur fût plein de tendresse, et je laissais È père, à la mère de famille ce doux laisser-aller de la n: tfOB je n'aurais pu risquer sans imprudence ; et pourtant^ je me disais chaque jour que j'avais fait quelque progrè dans le cœur de mes chers enfants ; je le sentais avec charm^ je jouissais de cette récompense de mes efforts.
On reconnaît, à la manière dont les enfants témoignent leur reconnaissance, l'habileté ou la faiblesse de la direction qu'ils ont reçue ; et si le mot d'habileté, appliqué à mon rôle personnel, vous paraît manquer de convenance, n'oubliez pas qu'en vous racontant ma vie d'Instituteur, je fais volontiers abstraction de moi-même, pour généraliser mes vues particulières et mes petits succès.
Lorsque le jour de ma fête arrivait, un de mes bons écoliers, un des plus âgés et des plus sages, me présentait, au nom de tous, un compliment de circonstance. Ce n'était pas éloquent; je n'y trouvais aucun tour académique, et, en vérité, je ne l'y cherchais pas. Eh bien î ma grande joie, c'était de voir qu'au travers de quelques phrases banales, qui tenaient au peu d'expérience Uttéraire de mes campagnards, il respirait un sentiment vrai, spontané, si bien d'accord avec nos relations et avec mes observations de tous les jours, que je ne pouvais pas m'y tromper. Un étranger, un indifférent, y aurait lu des phrases semblables à celles qu'on trouve dans tous les recueils ; pour moi, une ligne, un mot échappé au rédacteur, une allusion à quelque circonstance intime de l'école, m'éclairait sur toute l'intention de la pièce, et je me trouvais heureux.
La première année, les enfants suivirent un ancien usage ; ils pensèrent qu'une feuille de papier ne me suffirait pas, et ils se cotisèrent pour m'offrir un cadeau modeste. Ce fut je crois, une écritoire fort commode, avec accompagnement de poudre et de pains à cacheter. Mon premier mouvement fut de refuser, parce que je n'aime pas cette manière onéreuse d'exprimer sa gratitude au maître qui a rempli un devoir ; mais je vis tant de satisfaction sur le visage de ces pauvres enfants, et un espoir si sincère de m'étre agréable, que je retins mon impression, et que je m'empressai d'accepter. Quand je les vis enchantés de ma joie apparente, quand je les eus bien remerciés, je pris une physionomie plus grave, et je leur dis :
LA PBOFEESrON D mSTlTUTEUn.
I ne vous refuse pas aujourd'hui, mes bons parce que j'apprécie vos intenlîons aimables et parce quèa je ne vous avais pas prévenus de mes habitudes; mais, poia l'avenir, souvenez-vous que, le jour de ma fête, je n'aceepté jamais qu'un remerciement et un bouquet, u
je n'ajoutai à cela aucun commentaire, et je passai satiî plus de paroles aux exercices de la classe. Mes petifâ hommes se regardèrent aveu un peu d'étonnement, mal je discernai aisément qu'il se mêlait à leur surprise un accroissement de respect. On en parla quelques jours dsi leurs familles. Les uns regrettèrent de ne pouvoir plus me témoigner leur reconnaissance par ces marques positives, d'une valeur matérielle, qui avaient été si bien acceptées jusqu'alors ; les plus délicats trouvèrent mon système assez noble ; en somme, j'y gagnai un degré de considération et d'indépendance.
Ce qui me flattait bien plus que les cadeaux, c'étaient les sentiments que me gardaient, en général, les enfants sortis de mon école et rentrés dans la maison paternelle. Us ne négligeaient aucune occasion de me les prouver.
Je me souviens qu'un jour, le maire, étant venu réclamer de moi un renseignement, une liste de mes élèves, à l'heure même de la classe, fut surpris de voii' sur les bancs deux ou trois grands jeunes gens qui avaient fini leur temps d'éeole l'année précédente. 11 me demanda le motif de leur présence. Je lui appris que, de temps en temps, lorequ'ila venaient me rendre visite, ils sollicitaient la faveur d'assister à une leçon. 11 ne s'agissait pas pour eus d'apprendre quelque chose de plus, mais, disaient-Us, de reprendre leur place pour une heure auprès de leur (ton maître, et de s'entretenir dans le doux souvenir des moments heureux qu'ils avaient passés à l'école. Le maire, je lui rendrai cette juslice, parut touché, et félicilu mes auditeui-s bénévoles do leurs dispositions presque ftiiales.
Je ne sais, mon ami, si vous pouvez, dès à présent, deviner le bonlieur que me causait une pareille attention.
Plus tard, .quand vous aurez acquis de Texpérience, quand vous aurez conquis à votre tour Taffection de vos élèves, vous ressentirez ce que j'éprouvais, et je ne doute pas que ce ne soit aussi pour vous la plus délicieuse récompense.