A EUGÈNE SUE
Que vous dirai-je, mon cher ami ? Vous faites appel aux hommes de bonne volonté, qui se souviennent encore de la dignité humaine; vous les invitez à dire ce qu’ils pensent sur la question morale qui comprend toutes les autres et seule fait la différence entre l’homme et la bêle. Mais de quoi nous est-il permis de parler? N’avons-nous pas un sceau sur la bouche? Ne vivons-nous pas à condition d’être comme les morts?
En quoi nous regarde l'homme? Ne sommes-nous pas de ceux qu’il est loisible de chasser, de traquer impunément de lieux en lieux, jusqu’à ce que la terre nous manque sous les pieds? N’cst-cc pas un crim<*
dans noire bouche que ces mois : Justice, pitié, humanité? Pour peu que nous les répétions encore, n’est-il pas à peu près convenu que le feu et l’eau nous seront refusés?
Pourtant, mon ami, malgré ce qu’ils disent, je me souviens encore que je suis homme. Parlons donc de ce qui les louche le plus. Cherchons leur bien, leur dignité; ils feront après cela ce qu’ils voudront.
Pour ce qui me regarde, mon exil me plaît ; je me le serais moi-même imposé. Je l’aime, indépendamment d’une autre raison, parce qu’il me rappelle à chaque heure ce qu’il y a de grave et de vrai dans la destinée. A ce premier degré de la mort, j’apprends, j'entrevois chaque jour des choses qui m’auraient échappé sans celle épreuve. Je ne me suis jamais senti si libre que depuis que je suis banni.
Vous savez, mon ami, que peu de gens répugnent plus que moi à tout ce qui ressemble à un vain bruit. J'attends volontiers que la nécessité me provoque à rompre le silence. Alors si l’occasion commande, si une conscience noble, droite, me sollicite d’exprimer mon sentiment, non sur tel ou tel peuple, non sur tel ou tel gouvernement, mais sur l’un des intérêts universels de l'humanité, je reconnais là un devoir strict. Je le suis; j’y obéis, sans pouvoir y échapper plus qu’un autre.
Je veux savoir ce que je suis. Ou tous les droits de la condition humaine m’ont été retirés à la fois, et l’on ne m’a laissé qu’un simulacre de vie ; ou bien je fais
encore partie de la société universelle ; et dans ce cas, je dois avoir comme tous les autres une pensée qui m’est propre sur le monde moral. Cette pensée, mon droit est de la soutenir, mon devoir est de la dire, librement, sans crainte, comme il appartient à chaque membre de la famille humaine.
C’est vous, le romancier, qui proposez aujourd’hui la politique la plus positive, la plus pratique, là où tant d’hommes d’État de profession n’ont fait le plus souvent qu’un roman.
Oui, ce qu’il y a de plus effrayant au monde, c’est de voir des peuples, des États s’asseoir tranquillement à l’ombre d’une vieille religion morte. Quel silence, grand Dieu ! quelles ténèbres ! comme les plus simples notions s’effacent promptement ! et avec quelle rapidité la nuit descend dans l’âme des hommes!
Prêtez l’oreille, mon ami ! il y a de grands États, de grands peuples que je ne nomme pas, chez lesquels vous n’entendrez pas le battement d’un cœur, le souffle, la respiration d’une personne morale. Une société a-t-elle disparu ? C’est le silence d’une plage déserte.
La tribune anglaise ne parle plus que pour vendre ce qui reste de vérité et d’honneur sur la terre.
Sommes-nous donc seuls désormais dans l’univers moral? S’il en est ainsi, c’est bien ! sachons au moins mourir debout.
Notre grand Arago soutenait que la vie physique de ce globe peut finir et s’arrêter un jour, faute d’air
respirable. Et le monde moral ! et la vie des intelligences, qu’en dirons-nous? ne les voyons-nous pas s’évanouir faute d'air, et périr d’étouffement?
Combien déjà ont pris un autre visage et que nous aurions peine à reconnaître depuis que leur cœur s’est abaissé ! et qu’il est vrai de dire que les générations serviles sentent de loin le cadavre!
De l’air! de l’air! voilà ce qui manque au monde. Mais il n’ose le dire; si nous le disons pour lui, il nous dénonce.
Que l’esprit humain, s’il fut jamais infatué, regarde les temps où nous sommes et qu’il s'instruise à son tour! qu’il voie, lui aussi, combien il est chose fragile et comme il est aisé sinon de l’extirper, au moins de l’ensevelir vivant! Venez, vous tous, grands esprits pratiques, les plus accrédités près du bon sens, Bacon, Montesquieu, Mirabeau, qui avez dit cent fois que votre lumière ne serait plus éclipsée, que les ténèbres ne peuvent rien contre le jour immortel ! Venez, regardez, voyez ce qu’ils ont fait de vos divines clartés! Cet être cupide, endurci, sourd, hébété, avili, qui passe et qui rampe, est-ce bien là l’homme que vous avez connu et que vous nous avez promis? donnez-vous le spectacle orgueilleux de cet abaissement des intelligences encore plus que des caractères ! car qui peut dire où il s’arrêtera? Et que Pascal aurait aujourd’hui beau jeu, après avoir bafoué l’ange, à contempler la bète !
Je viens de relire le morceau écrit par Jouffroy
vers 1823 : Comment les Dogmes finissent. Il a analysé avec une sagacité admirable tous les enseignements qui lui étaient offerts dans le passé et dans les faits accomplis sous ses yeux. Mais combien il est loin du vrai et de la réalité dès qu’il essaie de soulever le voile du lendemain, pour pénétrer au delà du moment où il écrivait ! On souffre aujourd’hui en voyant l’espérance exaltée qu’il mettait dans les hommes de son temps!
Il croyait (et il a légué cette erreur à beaucoup d’hommes de nos jours), il croyait qu’une religion morte, vaincue par la raisop, ne peut plus être un obstacle, un danger pour les sociétés humaines. Le faible des philosophes, des écrivains dans les affaires d’État a toujours été de penser qu’un dogme est fini quand ils l’ont réfuté, et qu’il suffit de montrer la lumière aux hommes pour qu’ils se dégoûtent des ténèbres. Les hommes de 1823 ne savaient pas qu’après que la discussion est close, quand les dogmes morts n’ont plus rien à répliquer, ils se pétrifient; devenus sourds à toute vérité, capables seulement d’outrages, ils ont sous cette forme la puissance d’inertie et d’étouffement qui tient de la nature aveugle. Le paganisme avait été vaincu cent fois par l’esprit des philosophes qu’il pesait encore, comme la pierre du sépulcre; sans le marteau du centurion, ses temples seraient encore debout en Occident, comme ils le sont dans les Indes orientales.
11 est vrai, il est certain que la discussion est close avec le catholicisme, puisque, sauf l’injure, il reste
muet à toute contradiction. La parole, la vie n’ont plus de prise sur ces corps pétrifiés; ils n’en sont que plus redoutables.
Car, sous cette forme aveugle, muette, les dogmes vieillis ne sont plus, pour ainsi dire, que le cadavre d’une religion ; et si la société par un effort quelconque ne s’en délie, elle devient elle-même cadavre, sous cette ombre de mort.
Autre point non moins important que la fin prématurée de Jouffroy l’a empêché de saisir; il est mort à temps pour ne pas voir les choses que je vais dire. Les années pesantes qui ont passé sur nous depuis 1825 nous permettent de continuer le tableau qu’il a commencé.
Voici ce qu’il eût vu, et, sauf l'identité des termes, ce qu’il eût dit, si sa vie n’eût été abrégée avant l’âge :
Quand, après une longue lutte contre l’ancien dogme au nom de l’idée nouvelle, les philosophes, appuyés du concours et des espérances de tous, obtiennent la victoire et que le pouvoir si longtemps désiré tombe enfin entre leurs mains, il arrive une chose que personne n’avait pu prévoir. C’est que les philosophes trouvent une telle douceur dans la domination, qu’ils oublient les idées au nom desquelles ils l’ont reçue; et, sans s’occuper davantage de la vérité, ils ne songent plus qu'à goûter en paix l’autorité acquise. Alors ils découvrent, en premier lieu, que l’ancien dogme, si longtemps attaqué par eux, est le meilleur frein pour retenir les hommes sous le joug ; et ils mettent tout
leur art à réparer ce frein qu'ils avaient brisé et qui leur parait divin depuis qu’il est en leur puissance. Car ils obtiennent par là le double avantage de vivre en paix avec l’ancien ennemi et de réprimer leurs partisans devenus leur principal embarras.
Maîtres du pouvoir, les philosophes font alors cette seconde découverte : que leurs systèmes n’étaient rien autre chose, après tout, que le fondement, l'explication du vieux dogme, sous une autre forme. Après avoir voulu l’anéantir, ils l’édifient de nouveau; ils s’en proclament les plus intelligents défenseurs. Alors on voit des choses incroyables. Ceux qui avaient passé leur vie à railler les vieux dogmes prennent tout à coup un masque grave, composé.
Les uns se convertissent avec éclat à la religion qu’ils ont tout fait pour renverser, et ils renient en secret leur conversion publique. Les autres, plus timides, et qui gardent encore une apparence dans le parjure, déclarent qu’il est de bon goût de cesser les attaques contre des choses sacrées. Quand ce mot a été prononcé, tout est fini ; la vanité se trouve intéressée à respecter la servitude. 11 ne manque plus qu’une occasion pour la faire éclater. Cette occasion ne tarde pas à paraître. Est-il un lieu sur la terre où le dogme vieilli chancelle et s’écroule de lui-même? aussitôt ses adversaires de la veille, les sceptiques redevenus croyants depuis qu’ils régnent, se précipitent à sa défense ; ils le rétablissent de vive force, par les armes, par le fer, par le sang.
Dans ce concert d'apostasies effrontées ou cachées, s’il se trouve quelque penseur qui rappelle aux philosophes les idées pour lesquelles ils ont vaincu ; s’il leur demande de profiter de leur autorité pour asseoir la doctrine nouvelle ou pour la développer ; s’il les adjure de tenir leurs promesses ; s’il invoque la foi reçue, les luttes entreprises en commun pour la cause sainte, celui-là n’est plus qu’un embarras; il devient promptement odieux. Qu’il poursuive l’ancicune lutte, les nouveaux vainqueurs se joignent aux vaincus pour l’accabler; car désormais leur cause paraît inséparable. Sans se laisser décourager par la défection, si l’apôtre fidèle continue de marcher tête haute dans la voie où tous s’étaient rencontrés d’abord; si, au mépris de son intérêt propre, il poursuit avec sa foi première le travail de la liberté, la conquête du vrai ; s’il garde sa croyance, son culte persévérant dans les idées, et s’il convie les autres à la clarté héroïque de ce flambeau, alors il faut le perdre. L’ironie, le persiflage, le dédain, l’outrage pleuvent sur lui; ce n’est plus qu’un imprudent qui veut tout compromettre ; il faut jeter cet ancien compagnon d’armes en proie à l’ancien ennemi. Dans tous les cas, le silence, l’oubli, feront raison d’un esprit incommode qui s’obstine à penser, quand c’est l’heure pour tous ses compagnons.de jouir en paix de la domination usurpée. Il est enseveli vivant; il meurt au loin, seul, à l’écart ; personne ne se souvient qu’il a vécu.
Cependant, relevé, réhabilité par les libres penseurs,
le vieux dogme n’attend qu’une occasion de se dégager de leurs mains. Ils croyaient, en le protégeant, le patronant, s’en faire un allié ; le dogme, une fois réparé, leur échappe. Tout indigné d’avoir subi de tels patrons, il se retourne contre eux et leur ôte ce pouvoir qui n’était qu’une fraude.
C’est la chute de la philosophie.
Elle tombe sans bruit, déconsidérée, dégradée aux yeux des peuples; et Dieu sait ce qu’il faudra de merveilles pour la relever jamais! Car le plus grand nombre hait principalement ce qui lui semble un parjure. Les apostats de la libre pensée, courbés, agenouillés volontairement aux pieds des hommes de l’autorité aveugle, font paraître ceux-ci plus grands que nature. On ne peut s’empêcher de les comparer ensemble ; le reniement des uns relève la constance , la perpétuité des autres, qui du moins ne se sont jamais démentis.
Peu à peu, en voyant que les affranchis de la veille se sont eux-mêmes refaits esclaves, l’opinion se déconcerte; le mépris s’étend des personnes jusque sur les idées. Aux meilleurs, elles paraissent un piège, aux ambitieux une duperie, aux parvenus un danger, aux penseurs un reproche.
Tous s'en éloignent également par différents chemins avec colère, avec terreur, avec repentir, avec honte. Une génération s’avance tète basse, sans qu'aucune pensée luise sur son front. Un vide étonnant, inconcevable, inconnu se fait dans l’esprit humain. Les idées les plus simples deviennent une fatigue. Le niveau
de l’intelligence baisse à vue d'œil ; l’âme se retire, la voilà qui cède de toutes parts à la matière.
Chacun ayant voulu a son tour se servir de l’ancienne religion comme d’un frein ou d’un instrument et Payant réparée à sa guise, il ne reste plus une âme entière, une conscience droite, un esprit libre. Dans cette nuit, l’ancien dogme ose ce qu’il n’avait encore ni espéré, ni convoite ; il fait accepter des monstres de doctrine auxquels il n’eût jamais songé, si les philosophes ne lui eussent fait ces ténèbres. Alors des prodiges de lâcheté et de servitude se consomment dans l’ombre! On entend comme un glas retentir sur la terre. On dirait des funérailles d’un monde.
Nouveau progrès dans la chute. Le lien des idées détruit, les hommes, en pleine civilisation, retombent dans une sorte d’isolement barbare. Vous pouvez alors, si cela vous plaît, les prendre, les lier, les garrotter; ils n’en seront point offensés; du moins, ils paraîtront ne point le sentir, soit dissimulation, soit peur.
Comme un troupeau, ils verront stupidement passer leurs compagnons enchaînés et ils ne tourneront pas la tête pour demander où vous les conduisez. Car ils ne se doutent pas qu’il s’agit là d’eux-mêmes. Nulle sympathie, nulle pitié. C’est beaucoup s’ils ne se raillent pas de ceux qui souffrent pour leur cause. Chacun, aussi longtemps qu’il n’est pas lui-même saisi au corps, restera insensible aux maux de tous les autres. Eu quoi cela le regarde-t-il? Vous pourriez alors, à votre gré, faire disparaître un peuple successivement, un à
un, homme à homme, sans causer aucun trouble à ceux que vous épargneriez, et sans tirer d’eux un soupir !
C’est là, croyez-vous, le dernier terme, la crise salutaire et finale? Vous le pensez? Je n’oserais l'affirmer. Tant il y a de combinaisons fertiles, de degrés continus et surtout de surprises dans l’abaissement d’une société, une fois qu'elle s’abandonne les yeux fermés à la force ou au hasard.
Je craindrais trop de faire à mon tour comme Jouffroy, qui dans sa sincérité de philosophe n’a pu prévoir ni l'hypocrisie philosophique , ni quelle force elle possède pour relever les choses mortes. Si ma vie sc fût arrêtée comme la sienne peu après 1825, assurément j’aurais nié d’avance comme lui ce que mes yeux ont vu plus tard. J’aurais rejeté comme une fiction impossible ces nouvelles formes delà servilité humaine auxquelles je suis bien obligé de croire, puisque j’y suis plongé et, pour ainsi dire, enseveli.
L’expérience nous ayant donc appris à nos dépens ce que tous les dons de l’esprit ne nous eussent jamais révélé, nous pouvons préciser aujourd’hui la question du monde moral, mieux pcul-ctre qu’on ne l’a fait avant nous.
Comment arracher un monde à la mort qui l’enveloppe?
Voici, en énervant les mols,pourn’oiïcnserpersonne, la réponse qui se présente :
11 y a trois manières de toucher à une religion surannée et de la vaincre.
Premièrement, on peut la faire disparaître par l’autorité , par la force. C'est ainsi que le paganisme a été extirpé de vive force par les décrets des empereurs catholiques, les religions orientales par les califes, le catholicisme par les rois d’Angleterre, de Suède, de Danemark , le protestantisme par les rois de France , d’Espagne.
Ce que l’on peut dire de ce moyen, c’est qu’il est le seul qui ait réussi à anéantir une croyance ancienne. Toutes les religions qui ont disparu de la terre ont été effacées par la force et par l’autorité; au contraire, il n'en est aucune, si folle, si insensée, si absurde que vous l’imaginiez, qui ait été détrônée et extirpée par la seule liberté de discussion. Tout le monde répète que la force n'a rien pu contre les croyances, et le monde entier est le témoin du contraire.
Secondement, on peut, au moyen de la discussion, essayer de remplacer une religion surannée par une forme nouvelle de cette religion. Dans ce cas, la force ne semble pas aussi nécessaire; quoiqu’il n'y ait pas d’exemple au monde que la forme nouvelle ait remplacé l’ancienne sans que l’autorité s’en soit mêlée, et sans qu’elle ait fait taire ali moins un moment ceux qui ont pour eux l'antiquité.
Troisièmement, on peut à une religion surannée opposer la pure lumière de la raison, delà philosophie. Mais le temps a montré que si vous ne laissez aux peu-
pies un vestige au moins de leurs anciennes croyances, ils se croient égarés; et ne pouvant s’élever d’un seul coup ni se maintenir sur les hauteurs de la philosophie, ils retombent inévitablement dans leurs plus anciennes formes, et redeviennent la proie de leurs superstitions les plus sordides.
De ces trois systèmes , si le premier est le plus efficace, il est en même temps le plus impraticable aujourd’hui. Nul ne peut en conseiller l’usage, puisque, indépendamment d'autres raisons, il y en a une capitale qui exclut l’incertitude ; c’est qu’il suppose la force et l’autorité, c’est-à-dire les choses qui manquent le plus à ceux qui pourraient être le plus tentés de l’employer.
Le troisième moyen, tout philosophique, est le mieux fait pour séduire. C’est aussi le moins sûr; et vous avez fait preuve d’un grand sens en l’excluant aujourd’hui, au risque de déplaire à quelques-uns; car il en est qu i pensent que les peuples pris en masse n’ont pas encore assez montré combien il est aisé de les rcnchaîner aux vieilles formes, tant qu’ils n’en ont pas adopté de nouvelles.
Reste à examiner le second système. Certes le progrès serait immense si l'on pouvait en un jour arracher les peuples au catholicisme qui représente la barbarie du moyen âge, et les attirer vers une des formes les plus modernes du christianisme. Ce serait les enlever au moyen âge, où ils gisent ensevelis, pour les transporter vivants dans le monde moderne.
Et parmi ces formes du christianisme, il n’a pu vous échapper que V Unitarisme est celle qui se concilie le
mieux avec nos temps ; car s’il conserve une ombre de l’antiquité chrétienne et s’il rassure par là l’esprit tremblant des peuples, de l’autre, il donne la main à la philosophie la plus hardie. En sorte qu’il semble tout préparé pour faire le pont sur lequel ils peuvent passer l’abîme sans vertige, sans crainte de s’y perdre, ni désir de retourner en arrière. L’Unitarisme n’est rien autre chose que la profession de foi du Vicaire savoyard qui a été si longtemps l’àme de la révolution française. De plus, l’Unitarisme a l’avantage incomparable d’étre non pas seulement un livre, mais une institution éprouvée sur laquelle repose en partie et s’étend cet édifice merveilleux des États-Unis, qui semble croître à vue d’œil, pour notre orgueil et pour notre espérance.
Qui ne voudrait, qui ne souhaiterait que la parole d’un Emerson français, d'un Channing, retentitau milieu de la société française, dans nos campagnes et dans nos ateliers? Quels éclairs de vie morale ils feraient sortir de ces âmes en travail, et qui peut savoir où s’arrêterait cet apostolat d’une âme libre?
J’ose dire que nous avions commencé quelque chose de semblable au Collège de France et nous y avons travaillé dix ans. Plus tard, lorsque j’ai lu ln parole de ces grands hommes de bien , j’ai été étonné et fier de voir que dans le même temps nous disions à peu près les mêmes choses, aux deux bords opposés de l’Océan. J’en appelle au souvenir de ceux qui étaient là; ils nous sont tous restés fidèles !
Venons à la pratique de la vie, que vous avez envi-
sagée avec une si rare justesse d’esprit. Nous ne pouvons ni exiger, ni attendre du grand nombre un génie assez stoïque pour que les grandes dates de l’existence ne soient marquées d’aucune solennité.
L’homme ne se décidera pas à traverser la vie sans qu’aucune parole le relie à la société des êtres immortels; il ne veut ni entrer dans le monde, ni en sortir en secret, comme une feuille des bois qui naît, qui meurt, sans que personne le sache. Il a besoin d’un témoin qui répondede lui devant la société des vivants et des morts. Force, grandeur ou faiblesse, telle est sa nature. Nous ne la changerons pas. Lors même que nous ferions de lui le philosophe stoïque sur son roc immuable, resterait la femme, l’épouse, la mère, qui assurément ne consentirait pas à se priver de tout lien visible avec la société morale; et les femmes feront ici la loi aux hommes; elles retourneront infailliblement au passé , si elles ne sont retenues par un lien nouveau.
N’es-ce pas là ce que nous voyons à chaque heure du jour ? Personne ne s’en étonne. Pour moi, c’est un spectacle auquel je ne m’accoutume pas, de voir un ami de la liberté donner par le baptême son enfant à l’Église qu'il ne cesse de proclamer l’ennemie de toute liberté. Et ce n’est pas l’exception, c’est la règle. La démocratie parmi nous est ainsi faite que tout enfant qui vient au monde reçoit en naissant le baptême et le sceau de l’ennemi de la démocratie. La jeunesse arrive; l’adolescent est conGrmé par la même puissance hostile. Dans la communion , il jure de rester fidèle à ce même adver-
saire qui de son côté lui jure une inimitié implacable. Après cela le mariage, puis la mort; et cet ami de la liberté, depuis sa naissance jusqu’à son dernier jour, est h toutes les circonstances solennelles le témoin, le gage, le disciple, le client, la proie et le jouet de l’Église ennemie.
Que la démocratie européenne , que les amis de la liberté disent donc à la fin ce qu’ils veulent, et si c’est là un jeu qu’ils prétendent continuer longtemps. Comment ce fleuve, qui de son plein gré découle de la source de toute servitude, s’y plonge en naissant, pour s’y replonger encore et s’y engloutir à jamais, comment un homme de sens espère-t-il que ce soit la voie pour enfanter la vie, féconder la liberté? Qui ne serait effrayé de voir ces générations aveugles se pousser l’une l’autre sans répit, sans intervalle sous le joug, en même temps qu’elles prétendent s’affranchir? Où trouver une issue dans ce cercle de mort? Encore une fois est-ce un jeu ? Sachez, s'il en est ainsi, qu’il est odieux; les générations y passeront et s’y useront l'une après l’autre sans profit pour personne.
Quand ils ont ainsi , par faiblesse ou par nécessité, livré les leurs à l’ennemi , vous savez leur réponse : » Quoi donc! la chose a-t-elle de l’importance? le bap- “ l ^me, la communion ! pures formes qui n’engagent « plus à rien! Le serment religieux prêté à la naissance, “ au mariage , à la mort , devant le ciel , devant les “ hommes, ce n’est là qu’un mot, une complaisance, " " ne formalité, que sais-je, une comédie. N’en parlons “ l^ Us de grâce ! n
Pardon , il faut en parler ; et ce sera pour dire que la démocratie, la liberté, ne seront que des mots aussi longtemps que vous les servirez du bout des lèvres et que vous les renierez , que vous les livrerez dès que l’occasion solennelle s’en présentera dans la vie ou dans la mort. Car il faut savoir pour qui vous êtes, et avec qui vous êtes. Voulez-vous l’absolutisme, le despotisme intellectuel et civil? Croyez-vous que la servitude de l’intelligence soit un bien? Cela peut aisément se soutenir. Dans ce cas , donnez vos enfants à l’Église qui soutient , répand cette doctrine, et qui s’en fait un dogme; personne n’accusera chez vous que votre aveuglement. Voulez-vous au contraire la liberté, le développement de la raison? Dans ce cas il est monstrueux de donner vos enfants à l’Église qui maudit ce que vous croyez. Quand je songe que, de votre plein gré, vous livrez, vous abandonnez ces intelligences naissantes, qui ne peuvent se défendre, à l’Église que vous condamnez et maudissez vous-même, de quel mot me servirai-je? Le mot que je vais prononcer est dur, mais il est nécessaire; c’est une sorte d’infanticide moral que vous consommez, le sachant, ou l’ignorant.
Car l’excuse que vous donnez est pire que la chose elle-même ! « C’est un jeu , une comédie. » Vous savez parfaitement qu’il n’en est rien; que ce n’est pas une chose vaine d’être engagé dès le berceau dans les liens d’une Église, et d’y être confirmé, enchaîné à bon escient, sitôt que la raison commence.
Ne prendrez-vous donc jamais exemple de vos ad-
versaires? Ils donncut à leurs enfants le sceau de leur Eglise ! Qui peut s’en étonner? Qui songe à le leur reprocher? C’est leur droit; ils en usent, ils font bien. Mais vous? Éles-vous des agneaux pour lécher, de générations en générations , la main qui vous flagelle et vous déchire?
Pourtant, je le veux bien ! ce sera une comédie. Prenez garde alors, que la vie humaine tout entière, et tout ce que vous prétendez aimer, liberté, raison, justice, démocratie, égalité, peuple, ne soit à son tour une comédie, et la plus misérable de toutes. Car l’enfant qui a commencé ce jeu dès le berceau , et auquel vous aurez si vite attaché le masque, aura, ce me semble, quelque peine à ne pas le garder et le porter devant vous, devant nous, dans les affaires humaines , après l’avoir si bien gardé dans les affaires sacrées. Ah ! qu'il me semble périlleux de faire naître un homme en pleine ruse, dans le faux serment! Après avoir menti au ciel, la tentation doit être grande de mentir à la terre!
Que veux-je donc vous demander?
Une seule chose, et je vais la renfermer dans les termes les plus étroits pour que vous n'ayez aucune raison de me refuser. Je ne parlerai pas de vos morts; je ne chercherai pas pourquoi vous les donnez à l’Église qui vous a déclaré la guerre. Eux-mêmes, direz-vous, peuvent l’avoir exigé (et qui voudrait ne pas respecter la parole d’un mourant?). D’ailleurs, les pleurs, le deuil, la consternation , la terreur qui enveloppe un
pareil jour, tout, si vous le voulez, sera votre excuse.
Mais les enfants, eux qui viennent de naître, voilà ceux pour lesquels je demande grâce! Ici, vous n’avez pas l’excuse des larmes, des lamentations, de la terreur du tombeau. C’est un jour joyeux qui luit sur vous; il vous convie à l’avenir ! Pourquoi, dans ce jour radieux, étendez-vous prématurément les ténèbres sur cette créature qui arrive au monde et aspire à la lumière? Je ne peux plus vous comprendre.
Quoi ! vous réprouvez cette Église; vous la dénoncez comme la demeure du mensonge et de l’esclavage ; elle vous le rend en haine, en invectives, en malédictions, en imprécations; partout où elle a la main sur vous, elle vous le fait sentir; elle encense vos bourreaux; voilà une lutte ouverte, s’il en fut sur la terre.
Pourquoi donc, encore un coup, portez-vous votre enfant souriant à la source que vous dites empoisonnée? Pourquoi le baptisez-vous dans la servitude que vous maudissez pour vous? Pourquoi enchaînez-vous de vos libres mains cet être désarmé qui ne peut résister? N’ètes-vous pas son père pour le préserver, le sauver de ce que vous avez reconnu être le mal, le faux, la mort? Et c’est vous qui l’y portez! C’est vous qui l’ensevelissez, à peine né, dans le servage moral ! C’est vous qui mettez sur cette tète fragile et toute branlante encore un joug d’airain de dix-huit siècles!
Je ne sais ce que vous penserez de la franchise de mes paroles; mais je ne puis les retenir, et tant qu’il y aura un souffle en moi je réveillerai , j’embarrasserai,
je tourmenterai votre conscience, jusqu’à ce que vous reconnaissiez ce qui est évident. Car enfin la nature, la vie, l’avenir, vous donne dans chaque enfant qui naît l’occasion et, pour ainsi dire, l’injonction de sortir de l’esclavage du passé; et vous faites servir la nature, l’avenir, la vie perpétuellement renaissante à renouveler, à perpétuer votre contrat de servitude.
Eh bien , il faut ouvrir les yeux. Il faut que la liberté, la démocratie profitent de ces forces inépuisables de la nature renaissante, ou bien, si vous êtes décidés à tourner contre vous ces forces invincibles, il faut renoncer à la démocratie, comme à la liberté ! Car les lois de l’univers ne changeront pas pour votre plaisir; et lorsque les générations nouvelles vous sont données pour renouveler la vie humaine, si vous les liez, le sachant et le voulant, à ce qu’il y a de plus immuable, de plus hostile dans le passé, vous désobéissez «à toutes les lois de la vie; vous n’enfanterez que la mort.
Que faut-il donc faire? Une chose très-simple et je crains qu’elle ne soit repoussée à cause de sa simplicité même. Le point pratique, le point utile, le point urgent, c’est de sortir en masse de l'Église qui a fait serment de vous perdre. Il faut que les peuples qui habitent encore le moyen âge prennent enfin pied dans le monde moderne; et pour cela, je n'exige pas qu’ils deviennent subitement des philosophes. Je ne pense pas non plus que, pour faire un pas en dehors de la barbarie, il soit sage d’attendre cette foi nouvelle, cette forme de culte jusqu’ici inconnue, celte révélation de
l’esprit attendu , que je suis loin de nier, mais sur laquelle je ne puis rien bâtir d’assuré ni de solide aujourd’hui, puisqu’une seule chose est certaine, c’est que cette révélation souveraine qui doit relier tous les cœurs ne s’est pas montrée encore.
En des circonstances semblables, si nous ne voulons que les jours passent inutiles et amassent une plus lourde servitude, il me semble sage et sensé de commencer l'affranchissement des hommes pris en masse avec les leviers qui existent aujourd’hui. Et si, pour se délivrer du moyen âge, l’homme, au seizième siècle, s’est tant appuyé du pur évangile, peut-être serait-il raisonnable de s’appuyer aujourd’hui sur les résultats les plus avancés de la révolution religieuse pour s’affranchir du catholicisme dans sa caducité, la forme la plus aveugle qui'ait encore paru dans le monde.
Que ceux qui se sentent l’esprit assez trempé pour vivre dans la pkilosophie le fassent; je les applaudirai ; la philosophie reste après tout le temple serein par excellence; templa serena. Celui qui sera baptisé loin des orages, dans l’éternelle sagesse, n’aura rien à envier aux autres.
Mais le nombre de ceux-là ne sera pas le plus grand. Quant aux autres, il y aurait quelque dureté et peu de sens à les compter pour rien. Cela admis, ce serait, certes, un grand malheur, si parmi les mille formes du christianisme moderne qui semblent parcourir toute l’échelle de la liberté religieuse, depuis la moindre jusqu’à la plus grande et la plus semblable à la
liberté philosophique, il n'en était aucune que les hommes nouveaux pussent s’approprier selon les besoins différents qu’ils ont d’indépendance ou d’assujettissement.
Je ne blâmerais donc point celui qui entre tant de cultes divers, tous affranchis du moyen âge, choisirait pour son enfant le culte qui répondrait le mieux à son état moral.
De quoi s’agit-il? De briser la chaîne par laquelle, suivant la forte expression des jurisconsultes, le mort saisit le vif dans un héritage non interrompu d’aveuglement moral. Le moindre ébranlement de la colonne qui soutient à elle seule toutes les servitudes, aura des conséquences infinies pour la liberté, la dignité humaine; mais ce premier pas, il faut au moins le faire à un titre quelconque, au nom de la politique, sinon de la religion. Donnez-moi un seul rayon; la grande lumière suivra bientôt.
Ici je les entends d’avance ; vous savez comme moi la réponse qui me sera faite : « Tous les prêtres se « ressemblent, disent-ils; mieux vaut garder les an- « ciens qu’en prendre de nouveaux. Un vicaire Sait voyard, un Unitarien, un Jésuite, c’est pour nous « même chose. Restons où nous sommes. Refaisons ce « que nous avons fait jusqu’ici. L’imprévu avisera. »
Je l’ai déjà dit bien des fois, je le répète encore : l’inconvénient d’une révolution faite par des philosophes, c’est d’abord que les plus égoïstes la renient et
la livrent. C’est ensuite que les plus honnêtes, confondant la philosophie et la politique, réclament dès leur avènement l’absolu, l’idéal ; et ne pouvant les réaliser sur-le-champ, ils se dégoûtent de tout ce qui n’est pas parfait. Ceux-là, dès le premier jour, arborent pour devise : Tout ou rien. Moyen assuré d’être pris au mot par la fortune qui ôte volontiers aux dédaigneux ce qu’elle s’est laissé arracher dans un moment de complaisance ou de surprise.
Quand même il serait vrai que tous les prêtres ont le même esprit, il faudrait pourtant voir au moins une fois avec sang-froid, s’il n’y a pas une différence presque infinie entre celui qui, lié à une organisation, à une hiérarchie souveraine, toute-puissante, peut à bon droit s’appeler légion, et celui qui, seul, n’a que sa parole, livrée à l'examen de tous. Pour moi, j’avoue qu’il m’est odieux de prouver l’évidence; je sais trop que rien n’est plus inutile.
Quand les hommes ferment les yeux à l’évidence, c’est qu’ils ont une raison cachée pour le faire. Combien de fois il arrive qu’ils rejettent une réforme comme vaine pour se dispenser de l’entreprendre ! Car il faudrait vaincre des préjugés qu’il est plus commode de respecter. Combien de fois chez les plus révolutionnaires des hommes n’a-t-on pas vu l’instinct naturel du statu quo, de la paresse d’esprit, de la routine, de l'immobilité, se déguiser à leurs propres yeux sous le mépris de tout ce qui est, sinon facile, du moins possible !
Voulez-vous donc ne jamais faire un pas, à moins que ce ne soit comme les dieux d'Homère, pour atteindre au bout du monde !
Après tout, la question n’en reste pas moins trèssimple. Si parmi toutes les formes modernes de la liberté religieuse, il n’en est point que vous ne vous croyez en droit de dédaigner; si toutes les routes par lesquelles les autres se sont émancipés vous semblent également fausses et trompeuses, est-ce une raison pour cela de refaire vous-même de vos mains votre alliance avec le moyen âge ?
Si vous ne voulez pour aucun des vôtres tirer nul profit des révolutions religieuses qui se sont accomplies sur la terre, faut-il pour cela que votre audace d’esprit ne vous serve qu’à vous mieux enchaîner dans le passé? Vous ne voulez sortir de la vieille Église par aucune des portes que l’esprit moderne a ouvertes aux peuples. C’est bien ! Dans ce cas, faites-vous donc une issue à vous-même.
Dans la tunique déchirée du Christ que les peuples modernes se sont partagée, il n’est pas un lambeau que vos peuples veuillent retenir. C’est bien. Dans ee cas prenez donc vous-même la robe virile. Toutes les communions, même celles qui confinent à la philosophie, ne sont pour vous qu’un autre genre de mort. C’est bien! mais alors sortez donc au moins de votre sépulcre.
Car, n’est-cc pas véritablement le comble de repousser toutes les formes connues, éprouvées de la liberté,
comme insuffisantes, et de vous sceller vous et les vôtres dans le tombeau sans faire quoi que ce soit au monde pour en sortir? Par trop d’ambition ou d’orgueil n’embrassons pas le néant !
Pour moi, loin de m’attacher à cette seule issue de la philosophie, qui est la plus difficile, qui, pendant longtemps encore, ne conviendra qu’à un petit nombre, je voudrais que les peuples sortissent en foule de la vieille Église par les mille portes que l’esprit religieux des modernes a pratiquées dans l’enceinte du christianisme. La voie est ouverte, elle est simple; elle est grande; elle est multiple pour ménager la liberté de tous. Choisissez à votre gré ! Que craignezvous? L’obstacle est vaincu, le chemin est sûr, il a été éprouvé par des foules d’hommes et de nations avant vous. Nul besoin d’attendre un prophète, un révélateur. Les siècles modernes ont frappé à la porte et ils ont fait la brèche. Il ne s’agit plus que de passer sur la trace de ceux qui se sont émancipés avant vous. De quoi avez-vous peur? Vous êtes restés ici les derniers. Que lardez-vous ? qu’attendez-vous ? Marchez donc , avancez et sortez !
Et que l’on ne dise pas que cet écoulement des peuples dans les formes les plus libres du christianisme moderne, tel qu’il s’épanouit par exemple avec l’Unitarisme dans le nouveau monde, ne soit pas un résultat digne d’attention. Car, un philosophe peut bien compter sur l'avencmcnt, sur l’explosion plus ou moins éloignée d’une foi nouvelle ; mais je ne saurais conseiller rien de
semblable à un politique; et, après soixante et dix ans d’attente, depuis la révolution française, ayant vu comme les peuples sont aisément ressaisis par les vieilles formes quand ils n'en ont pas revêtu de nouvelles, et surtout de quel ridicule se sont comblés les fabricateurs de nouveaux dogmes, il est permis, il est raisonnable, il est nécessaire de ne pas «ajourner davantage l’occasion de respirer et de renaître.
Le camp des amis de la liberté est aujourd’hui, sur presque toute la terre, dans la position d'une armée immense, aguerrie, fidèle, intrépide, qui par suite des manœuvres les plus fausses, se trouve coupée, cernée, bloquée, affamée et que I on a juré d'anéantir. C'est pour elle le moment de ramasser ses forces vives, de simplifier ses vues, de recourir à l’instinct. Abandonnez sur la grande route le vain bagage des systèmes inexplorés, des idées retentissantes et vides, qui, sans vous nourrir, encombrent votre marche et vous empêchent de faire un seul pas! Quoi! des utopies lointaines, à celle heure! des rêveries, des songes, des nuées! Soyez tranquilles ! vous en retrouverez d'autres demain ; aujourd’hui il s’agit de sauver votre cause.
L'avantage de nos temps, c’est qu’ils nous dispensent de la nécessité de flatter personne ; grand bien, si nous savons en user. Jusqu ici pour agir sur la démocratie, il a fallu la flatter ; pour la flatter, il a fallu fortifier ses préjugés, c’est-à-dire éterniser ses servitudes. Sortons de ce cercle fatal ; le premier qui s’eu affranchira et qui
osera montrer au monde un esprit libre, celui-là sera le sauveur des autres.
Empêchez une nouvelle scolastique de naître. J’entends par là ces embûches de mots dans lesquels l’instinct de la vie réelle, de la vérité politique est sacrifié à une logomachie puérile qui n’a que l'apparence et point de corps. Combien d’âmesdroites sontdéjà dupes de cette scolastique et s’y embarrassent à plaisir! Combien surtout d'âmes serviles s’abritent aujourd’hui sous ce masque!
Nous avons trop aimé les mots! Prenons enfin souci des choses.
Qui aura le courage de dire : Laissez là les bulles gonflées ! revenez au nerf des choses. Attachez-vous à la masse solide, éprouvée du navire échoué, si vous voulez qu’il se relève. Redevenez simples pour redevenir forts. Laissez aux millénaires la partie fantastique, fabuleuse, mythologique de vos théories. Elles appartiennent à l’enfance de la démocratie. Sortons des songes ! Quittons l’enfance, il est bien temps d’être des hommes.
Qui osera dire cela? Celui qui aimera assez sa cause pour vouloir la sauver.
Edgar Quinet.
Bruxelles, le S décembre 1856.