PRÉFACE
Mes amis politiques pensent que ces Lettres sur la question religieuse adressées au National, réunies en brochure, pourraient encore, de la sorte, être de quelque utilité à la cause du libre examen : je me rends avec empressement à ce désir, si flatteur pour moi; j’ajouterai que, soit en raison du redoublement de grossières invectives dont me poursuit le parti clérical, soit en raison des nombreuses marques de sympathie que je reçois de Belgique , de France, de Suisse ou de Hollande au sujet de ces Lettres, il m’est impossible de méconnaître qu’elles ont un certain retentissement.
Ce succès , je ne l’attribue pas à mon œuvre personnelle, très-incomplète, très-insuffisante, et pour le fond et pour la forme. Ce succès, je l’attribue aux
idées vraies qu’elle exprime , et qui à cette heure , si je puis m’exprimer de la sorte , sont dans l’air.
Qu’il me soit permis de choisir deux lettres parmi celles que j’ai reçues en nombre assez considérable, et de les citer, non par orgueil (j’ai reçu des adhésions beaucoup plus explicites), mais afin de démontrer que j’ai parfois touché au vif de la question.
Paris, 13 novembre 1836.
« Vous êtes, Monsieur, dans la patrie de Guillaume III, « terre traditionnelle de liberté ; je ne puis résister au « désir de vous témoigner de ma reconnaissance pour un « fragment de vos lettres au National, reproduit dans « l'Univers religieux, avec accompagnement d'injures à « votre adresse. Lancer les masses dans la voie que vous « signalez, Monsieur, c’est préserver à la fois le sentimeut « religieux et le sentiment de la liberté.
« Soyons tous unis dans la morale du Christ, que ce soit « le Dogme religieux de l'avenir, de même que les institu- « tions représentatives incessamment développées en « seront le dogme politique, si je peux m’exprimer ainsi; « j’oserai vous dire, Monsieur, qu’en partageant votre avis « sur beaucoup de points, je ne le partage pas en toute « chose : ma franchise ne vous étonnera pas, c’est ma « raison qui s’adresse à une autre raison ; ma reconnais- « sance n’en est pas moins grande envers vous, Monsieur, « qui me paraissez indiquer la vraie voie où doit mar- « cher l’humanité; trop souvent les hommes influents « exploitent l’ignorance des masses ; bien souvent je me « suis dit comme vous, Monsieur, que la philosophie ra-
« tionaliste est au protestantisme ce que la république « est aux gouvernements représentatifs. — Je suis à cette « heure (en attendant mieux), pour le protestantisme « et les gouvernements représentatifs.
« Agréez, etc.
Charleroi, 22 novembre 1856.
« Monsieur,
« J’ai lu avec un grand intérêt vos lettres publiées « dans le National ; vous les terminez en engageant le « lecteur à vous faire connaître son appréciation ; c’est ce « qui me met la plume à la main. Votre temps comme le « mien est précieux, je serai bref et vous dirai que quant « au fond je partage votre manière de voir ; la forme de- « vant nécessairement être modifiée selon les éléments « qui ont à constituer le noyau dissident dans le milieu « actuel.
« Vous touchez l’un des points les plus palpitants de « la question. — Celui qui arrête dans l’ornière, — et que « les libéraux n’avouent point— l'assentiment de la femme.
« Me serait-il permis de vous demander à traiter ce « point tout spécialement, non dans un journal, que « la femme, la mère, la fille lisent à peine; mais dans « une de ces œuvres dramatisées comme vous savez les « faire. Aujourd’hui un volume de ce genre remue pro- « fondement le cœur des femmes en Italie, c’est la traduc- « tion de Lucile par A. Monod (un vol. in-18). Il faudrait
« moins de narré et plus d’actions, moins de raisonne- « ments et plus de faits que dans cette œuvre, et, non- « obstant les anathèmes qui frappent vos œuvres, le « livre serait lu. — Que l’Écriture soit révélée ou non, ce « n’en est pas moins elle que le clergé romain déclare « sa règle; en défendant toutefois aux laïques de jamais la « lire! — Ce serait le point à toucher d'abord, le premier « pas à franchir pour la femme; et Dieu trouvera sa voie.
« Voilà, Monsieur, les idées que m’ont suggérées vos « lettres; je vous les communique, et vous prie d’agréer « l’assurance de ma considération distinguée.
Je le répète , ce n’est point par vaine satisfaction d’amour-propre que je publie ces lettres, mais afin de constater que les idées , bien ou mal formulées par moi, me sont communes avec d’excellents esprits, que certes, d’après ces citations, l’on ne saurait accuser de démagogie et impiété.
La Haye, 26 novembre 1836.
Eugène Sue.