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Bu caractère et des preuve* de la réaction catholique.
11 esl un fait démontré jusqu’à la dernière évidence : à savoir que le crime du 2 décembre a été le signal d’une réaction catholique à outrance dans tous les États de l’Europe.
Une fois de plus, à travers les âges, le pouvoir spiri- tuel a demandé aide, et en retour a promis son appui au pouvoir temporel, quelle que fût son origine.
Une fois de plus, l’Église a renouvelé son pacte de sang avec les tyrannies victorieuses ou raffermies.
Une fois de plus, l’Église a dit aux despotes :
« — Vous reconnaîtrez ma suprématie, vous vous
« agenouillerez publiquement à mes pieds, moyennant « quoi je prête à vos desseins liberticides, homicides, « le tout-puissant concours de mon Dieu : il vous pro- « clamera, par ma bouche, instruments de la Provi- « dcnec, restaurateurs de la foi sainte et sacro-sainte.
« — Mon eau bénite lavera le sang dont vous êtes « couverts.
« — Je chanterai vos louanges dans mes temples, « j'appellerai sur vous et sur votre race les bcnédic- « tions célestes.
« — J'énerverai, je châtrerai, j’hébèterai vos peu- « pics par tous les moyens dont je dispose ; je façon- « lierai les générations nouvelles à la sainte terreur de « mon autorité... Celui-là qui tremble devant le prê- « tre tremble devant le monarque.
« — Je ferai ceci pour vous... Vous ferez pour moi « cela : Écoutez!
« — Vous bâillonnerez les libres penseurs à seule « fin que je puisse les mettre au défi de me répondre.
« — Item, vous me laisserez impunément encou- « rager, propager les superstitions les plus ridicules, les « impostures les plus effrontées, les idolâtries les plus « imbéciles, telles entre autres (afin que vous n’en igno- « riez... jugez, du reste par ce spécimen) que les mira- « clés de Notre-Darae-de-Myans, de la Salette et le « dogme de l'immaculée Conception.
« — Et à ce propos, retenez bien ceci, ô despotes! « plus abjectes, plus épaisses, plus crasses sont les « superstitions où nous plongeons un peuple, plus son
h intelligence s’obscurcit. Bientôt elle s’éteint et, avec « elle, ce peuple a perdu les notions du juste, du vrai, « du bien... Il a perdu la conscience de ses droits, de « sa dignité, de son indépendance... Alors, niais seulc- « ment alors, il devient gouvernable à merci et à misé- « ricordc.
« — Ce pourquoi... et pour arrivera ces heureuses « fins :
« — Item. Vous laisserez foisonner dans vos États les « capucins, les dominicains, les franciscains, les orato- « riens et autres milices régulières ou irrégulières, en- « fanls perdus ou éclaireurs de notre vieille garde ; le « bataillon sacré de la Compagnie de Jésus.
« — Item. Vous me laisserez envelopper vos États « d’un vaste réseau dissociations religieuses : Saint- « Vincent-de-Paul, Saint-François-Xavier et autres, « afin qu’à l’aide de ces innombrables confréries j’em- « bourse des millions et des millions, produits par les « cotisations annuelles, et que j’aie dans presque chaii que famille un œil ouvert et une oreille tendue, « grâce aux pieuses délations des serviteurs et des serti vantes affiliés aux confréries, et venant chaque se- « maine au rapport dans mes confessionnaux.
« — Item. Vous m’abandonnerez ipso facto le mono- « pôle de l’instruction publique par cela seulement que « vous autoriserez mes établissements cléricaux : ils « auront vite et tôt ruiné les collèges, les pensionnats « laïques ; vu cette excellente raison que, grâce à nos « secrètes et immenses ressources, nous créerons à ces
« laïques une concurrence désastreuse, insoutenable, « de sorte qu’en très-peu de temps leurs établissements « étant pour la plupart fermés, les nôtres demeurant « seuls ouverts et florissants, les familles bon gré malgré « seront réduites à laisser leurs enfants dans l’ignorance u ou a nous les conlier... Ensuite de quoi nous les façon- « nerons à notre usage et au vôtre, les dressant àqmr- « ter avec simplesse, résignation et humilité le bât « catholique et monarchique.
« — Item. Vous pkatiquerez, non point s’il vous « plaît, en sournois, à la dérobée, uniquement sous « l’œil du Seigneur. Non, non, mais en public, avec «solennité, cérémonial, tapage et fanfares... Et non- « seulement vous pratiquerez, vous, Sire, égorgeur « imberbe de la Galicic et de la Hongrie; vous, Sire, « qui avez travaillé à Naples...; vous, Sire, qui avez « travaillé ... ailleurs... mais les vôtres pratiqueront « mêmement, etmémement pratiquera votre valetaille. « Vos entremetteurs, vos soudards, ceux-ci, les ongles « encore rougis du sang des vieillards et des femmes, « la moustache encore humide du vin de l’orgie, les lè- « vres encore chaudes des baisers des courtisanes, les « mains encore crispées par les convulsions du lans- « quenet, viendront s’agenouiller, le regard contrit, « l’air croyant, et recevront l’hostie... et aussi la rece- « vra le proxénète attardé loin de la table sainte par « cela seul que, selon le devoir de sa charge, il vient « de conduire furtivement à votre alcôve la sultane du « jour.
« — Oui, je veux cela, et il faut que cela soit... Plus « l’hypocrisie sera flagrante... plus sera notoire, ré- « voltantc cette farce sacrilège, plus elle soulèvera le « dégoût, l’indignation publique, plus je m’en réjouis « et m’en congratule... L’on jugera du redoutable pou- « voir de l’Église par les abjections qu’elle impose...
« — Item. Vous n’inaugurez pas quoi que ce soit... « un pont, un monument, un chemin de fer, sans me « supplier humblement, vous présent, de bénir les- « dites constructions, afin de bien constater aux yeux « des simples que, dans l’ordre moral ou matériel, rien « n’a cours que frappé de mon coin, que timbré de ma « griffe.
u — A ce prix, l'Église se prête h vous, despotes de « l’Europe... car l'Église ne se donne point... ainsi « que l’a dit et prouvé notre fils en Jésus-Christ l’évc- « que d’Orléans. Donc... est-ce marché fait... mes « frères ?
« — C’est marché fait.
« — Topez là, mes compères.
« — Tope là, notre commère. >*
Et, le marché conclu, ses conditions scrupuleusement exécutées départ et d’autre, l’Église et la Tyrannie ont dès lors marché d’accord en Europe.
Vous savez ce qui se passe en Autriche, en Italie, à Naples, et à celte heure en Espagne depuis le coup d’État d’O’Donnell, sans parler, et pour cause, de ce qui se passe en France :
Vous le voyez : même dans les États protestants de
la Confédération germanique, ainsi qu’en Hollande, en Suisse, la réaction catholique redouble d’ardeur et poursuit ce qu’elle appelle sa croisade !
Vous les avez lus, vous les lisez chaque jour ces mandements, ces lettres épiscopales, ces journaux orthodoxes. La violence hautaine, injurieuse de leur langage et souvent son cynisme insolent ou d’une déplorable grossièreté vous frappent de stupeur.
De pareilles gens ne sont pas les défenseurs, mais les souteneurs d’une cause... Jamais, jusqu’ici, les plus agressifs, les plus véhéments des champions du catholicisme n’étaient descendus à ces brutalités de paroles
Certes, l’Église élevait jadis la voix pour exalter, pour consacrer les pieuses nécessités de la prison, de la confiscation, du gibet, de la roue et du bûcher benoîtement appliqués à la conversion, au châtiment des hérétiques ou des libres penseurs... et, à la voix de l’Église, coulait à flots, à torrents le sang des ariens, le sang des mahométans, le sang des vaudois, le sang des albigeois, le sang des huguenots.
Ces immenses tueries donneraient, il est vrai, au temple du Dieu des catholiques quelque peu l’apparence d’un gigantesque étal de boucher; mais enfin si cette tant bonne et tant sainte mère l'Église dépouillait, égorgeait, torturait, brûlait ses victimes, ayant soin — cela va de soi — de se ganter de mitaines séculières afin de ne point maculer sa main grassouillette, cette douce et tendre mère prenait du moins sa voix la plus plaintive, la plus onctueuse pour dire à ses victimes :
« — Pauvres chères âmes dévoyées du chemin du « salut, pauvres chères brebis égarées. . . mon cœur se « navre, mon cœur se brise en vous livrant au couteau « séculier... je m’engraisse de vos dépouilles, c’est « vrai... je vous massacre, je vous livre aux flammes « de ce monde en manière d’avant-goût du feu éternel, « c’cst encore vrai... mais je vous plains, mais je vous « pleure ; mais je prie pour vous, mes enfants ! »
Il n’en va plus ainsi de nos jours.
En attendant l’heure de courir sus aux hérétiques , notre bonne et sainte mère l’Église (que l’on nous pardonne cette trivialité) les engueule par l’organe de M. Veuillot de qui la voix, aujourd’hui toute-puissante, est seule religieusement écoutée de la catholicité tout entière.
Lisez ces mandements acerbes ou forcenés, ces pieux journaux rédigés en style clérico-poissard, vous y reconnaîtrez l’écho affaibli de la voix de ce M. Veuillot.
Ne vous y méprenez point. C’est un fait considérable à établir... fait à la fois grotesque et honteux, mais enfin démontré que ce M. Veuillot , le front superbe , le goupillon à la main , donne le ton , règle la mesure, l’accord et la gamme de ce chœur d’ignobles outrages vociférés avec un effrayant concert par les cléricaux contre les immortels génies qui sont la gloire des siècles, et contre les admirables conquêtes de l’intelligence humaine ; enfin — ce qui est bien autrement grave — contre les lois fondamentales , contre les principes constitutifs des sociétés modernes.
Et puisque je le tiens par un pan de son noir jupon, ce jésuite de robe courte, deux mots en passant à ce M. Veuillot... Depuis bien des années déjà, et récemment encore, il a, dans son journal, déversé sur moi l’injure, la calomnie en langage de mauvais lieu... Je ne me suis jamais donné le souci de répondre audit M. Veuillot; je prendrai aujourd'hui celte liberté grande, cette réponse rentrant d’ailleurs dans le cadre que je me suis tracé.
Ce M. Veuillot, inspirateur suprême, régulateur dictatorial du fond et de la forme de la polémique actuellement soutenue par l’épiscopat et par les journaux catholiques, ce M. Veuillot, fort de l’appui de son pape, du sacré collège, de la sacrée consulte et autres sacrées congrégations, cerlain surtout de l’impunité, s’est, depuis le 2 décembre, mis à l’aise. Le saint homme s’est, comme on dit vulgairement, déboutonné.. . puis, grimpé sur l’autel, les poings sur les hanches, non-seulcinent il a couvert de grossières injures, d’abominables calomnies , d’obscurs écrivains comme moi; non-seulement il a nié, insulté les plus illustres génies dont s’enorgueillissent la France et le monde...; mais loin d’excuser humblement ses apostasies, ses turpitudes, ses ignobles appétits matériels (ce sont ses propres expressions), il a traité de gredins, de butors, de galériens, de septembriseurs, de Lacenaires , d’athées, etc., etc., les bonnes gens qui , dans leur simplessc, hasardaient timidement ce petit raisonnement :
« Avoir été un vaurien , un mécréant , n’est peut-
— Al —
être point une présomption infaillible de sainteté future?... Avoir commis des turpitudes, s’être abandonné à d’ignobles appétits matériels... ne sont peut-être point, quoique très-favorables et très-honorables assurément, des antécédents tout à fait suffisants pour s’ériger en défenseur privilégié de l’Église, et vitupérer très-vilainement, très -outrageusement les hommes de bien qui jamais ne se sont écartés du droit chemin ? »
Vous le voyez, Tartufe est de beaucoup dépassé. Le pauvre homme, surpris la main sur le genou d’ELViRE, baissait du moins les yeux , les roulait d’un air confit et surtout déconfit, se frappait humblement la poitrine, confessait à genoux sa coulpe d’une voix dolente, s’écriait lamentablement qu’il était un grand pécheur! demandait vite à Laurent sa discipline, courait se renfermer chez lui, et bientôt des gémissements éplorés, entremêlés d’oraisons jaculatoires et du retentissement de la flagellation , pouvaient donner à croire que le saint homme déplorait et châtiait scs intempérances charnelles.
Mais ce M. Vcuillot...? Oh que non point!
A-t-il hier chiffonné d’aventure le tablier graisseux de Maritorne ou paillardement délacé le brodequin éculé de Turlurette, écoutez le père Duchesne du catholicisme :
« — Eh bien, quoi donc?... Est-ce que ces papelar- « dises n’ont point été absoutes ce matin par mon con- « fesseur... drôles... gueux que vous êtes... doubles
« païens qui n’en approchez jamais, vous ! du tribunal « de la pénitence ! »
M. Veuillot s’est-il demandé : — Qu’est-ce qui valait mieux: vendre sa plume à la démocratie ou au clergé...? Écoutez notre homme :
« — Eh bien!... quoi donc? Est-ce qu’en définitive... « illuminé de la grâce de l’Esprit-saint, je ne l’ai pas « vendue au clergé... ma plume?... Est-ce que, chaque « jour, je ne prêche pas une croisade contre vous, bâ- « lards de Voltaire... parpaillots, buveurs du sang des « prêtres? Est-ce que je n’ai pas témoigné mon âpre « regret que l’on n’eùl poinl bridé Luther?.,. Mais pa- « ticnce... patience! la flamme des bûchers n’est pas « éteinte, elle couve... et un jour le feu nous purifiera « de vos infections, membres pourris du céleste corps « de Jésus, mon doux et divin maître ! »
Ce M. V-cuillot a-t-il, claquant des dents, suant la peur, acclamé à pleins poumons cette république qu’il traîne aujourd’hui dans la boue...? Écoutez encore : h — Eh bien!... quoi donc?... Oui, je l’ai acclamée, « la république, parce que je tremblais pour mon cou , « terroristes que vous êtes ! apôtres de la sainte guil- « lotine !... Mais lorsque ma sotte peur s’est évanouie « et que, en décembre, j’ai vu la république égorgée la « nuit dans un guet-apens... est-ce qu’alors et depuis... « je ne l’ai pas toujours honnie, vilipendée, conspuée « comme elle méritait de l’être, cette infâme démago- « gie!... celte fille des rues toujours soûle de vin et «de sang!... cette sale voleuse, cette crapule, qui,
« en 48 , mettait la main dans le gousset de ses prati- « ques et qui partageait son lucre immonde avec vous ,
« pourvoycursde bourreau, aboyeursd’écbafaud, etc. ! »
Que dirons-nous?... L’insolence, le cynisme des apostasies de ce M. Veuillot en vinrent à ce point de soulever l’indignation de quelques catholiques. MM. de Montalembcrt et de Falloux, entre autres, moins encore désireux peut-être de conjurer les périls qu’ils redoutaient, en voyant leur Église si hautement compromise par les doctrines de l’Univers, que jaloux d’apaiser cet âpre prurit de haine cuisante, invétérée, qui démange si fort aux dévots... résolurent de perdre ce M. Veuillot.
Donc, ils se firent un jour apporter dans le bureau de leur Revue, le Correspondant (bureau dont ils firent préalablement et prudemment ouvrir toutes les fenêtres...), une collection de l’Univers religieux, mirent des gants, prirent des crochets, puis, fouillant dans cet énorme tas de calomnies, de mensonges, d’injures et d’apostasies, ils choisirent avec amour, trièrent avec délices ce qu’il y avait de plus odieux, de plus flétrissant à l’endroit de M. Veuillot, remplirent de ces abjections une grosse brochure qui, selon leur charitable espoir, devait déverser l'ignominie sur ce M. Veuillot, en le couvrant de son propre vomissement, ainsi que dit l’Écriture... peut-être sacrée, mais nullement attique.
Le rédacteur en chef de l’Univers religieux reçoit en plein l’immonde avalanche...
Vous le croyez peut-être submerge... noyé?...
Oh! que non point!... Il se secoue, s’essuie... et, le poing menaçant, l’écume aux lèvres :
« — Quoi, traîtres!... Quoi! faux frères... Quoi! Judas! « vous osez incriminer mon passé... à moi... Veuillot... « Louis Veuillot ! ! ! Moi, à qui notre saint-père a dit « au Vatican, dans son cabinet, en propres termes, « parlant à ma propre personne : — Fa, mon /ils, c’est « bien. — Moi Veuillot! à qui Leurs Grandeurs NN. SS. « les archevêques ont archi-répété : — Va, mon fils, « c’est très-bien.... — Moi â qui Nos Seigneurs les évê- « ques ont dit : — Va, mon fils, c’est excellemment « bien!!! — A genoux, pleutres qui m’attaquez ! rélrac- « tez-vous... implorez ma miséricorde... sinon je vous « fais excommunier par mon clergé, puis je vous pour- « suis comme diffamateurs par-devant la justice et, « vous le savez, de nos jours dame Justice ne se montre « point bégueule pour Loyola... sans quoi il la traite- « rait environ comme saint Léotade a jadis traité cette « petite drôlesse de Cécile Gombette! >»
MM. de Monlalembert et de Falloux se le sont tenu pour dit et 1res bien dit... Ils ont demandé grâce, ou peu s’en faut, à ce terrible homme, et le Correspondant a fait piteusement amende honorable aux pieds de l'Univers religieux par l'organe de je ne sais plus quel abbé.
J’ai dû tenter de caractériser le style, la pensée, la moralité de l’œuvre que le rédacteur en chef de l’Univers religieux poursuit dans son journal avec une rc-
marquable et significative audace ; M.Vcuillot,cela n’est plus discutable, étant l’organe avoué, accrédité de cette réaction catholique à outrance qu’il est urgent de combattre aussi à outrance et à tout prix.
Il ne faut point se le dissimuler, le parti prêtre est très-intelligent, très-fin , très-retors, très-prudent : il excelle à faire le plongeon ou à contrefaire le mort tant que le moment n’est pas venu où il croit pouvoir se redresser de toute sa hauteur... redoutable et menaçant...
Or, pour le parti prêtre , ce moment-là est aujourd’hui venu.
Lisez et méditez l’Univers religieux , dont les mandements épiscopaux ne sont que des paraphrases décolorées. Personne, d'ailleurs, n’est dupe de la comédie jouée par MM. de Falloux et de Montalcmbert. Ces gentilshommes ont fait, comme on dit trivialement, les dégoûtés au sujet des brutalités hardies et des aveux téméraires de M. Vcuillot, mais, au fond, — ils pensent absolument ce qu’il pense , — ils veulent absolument ce qu’il veut : — faire, de gré ou de force, rétrograder la raison du siècle jusqu'au moyen âge; mais ils trouvent impertinent que ce roturier, cet ex-bohème ait l’oreille du pape et de l’immense majorité du clergé.
Ces gentilshommes, écrivains châtiés, élégants, ont accoutumance, M. de Montalembert surtout, de distiller goutte à goutte la haine et le venin avec une sorte de coquetterie vipérine, de mielleuse cruauté, de mièvrerie empoisonnée , complètement opposée (au point de
vue de l’art) à la verve tapageuse et sottisière de leur rival, souvent rehaussée d’une plaisanterie de gros sel, ou parfois encore, lorsqu’il peint le vice, relevée d’une pointe de lubricité dont le ragoût affriole singulièrement la secrète dépravation du prêtre, forcément éclose dans les ténèbres impures du confessionnal.
La première divergence de MM. de Falloux et de Montalcmbcrt n’est donc, en ce qui touche le rédacteur en chef de l' Univers, que querelle et jalousie de métier.
Le Correspondant a les memes visées que l’Univers religieux ; il veut seulement employer la sape et la mine, pour s’emparer d’une position que M. Vcuillot veut et croit emporter par une attaque de vive force et à ciel ouvert.
En vérité, de la part de ces talons rouges du catholicisme , c’est se moquer du monde que de traiter M. Veuillot de sans-culotte, de l’accuser de témérité ou d’exagération !
Est-ce que l’on ne se souvient pas encore des discours de M. de Falloux au sujet de l’expédition de Ilome... cette expédition que M. de Montalcmbcrt, ami du pieux orateur, voulait ensuite benoîtement poursuivre à lïntérieur de la France?
Donc, pas d’équivoque! et afin de résumer en quelques mots cette lettre destinée à préciser, à prouver par des faits la réaction cléricale : — il est acquis à la discussion : — qu’à celte heure en Europe, en Amérique, — partout enfin où, pour le malheur de l’humanil <S s’est perpétuée la religion catholique, les prêtres
de cette religion — ici sans le concours du pouvoir temporel — ailleurs complices d’exécrables despotes — ont entrepris une croisade active, infatigable, acharnée, menaçante contre la raison et les libertés des peuples.
Et maintenant, le triomphe de celte croisade est-il probable ou possible?
En d’autres termes :
La réaction catholique offre-t-elle un danger sérieux?
Telle est la question que je me propose d’examiner, cher citoyen, dans une prochaine lettre.
La Haye, 13 oclobre 1856.
Salut et fraternité.
Eugène Sue.
La réaction catholique oITre-t-cIle un danger ■érieux ?
— Oui, le danger de la réaction catholique me semble extrêmement grave, parce que dans la majorité des grands États de l’Europe où la presse est bâillonnée, la tribune muette, les libertés anéanties, la terreur à l’ordre du jour, l’Église est devenue la complice elle soutien d’un despotisme formidable.
— Oui , le danger de la réaction catholique me semble extrêmement grave, parce que, dans des États protestants tels que jadis la Belgique et actuellement la Hollande et la Suisse, l’on a vu, l’on voit encore, soit par tactique parlementaire, soit par un entraine-
ment dont la générosité peut seule égaler, selon moi, la funeste aberration, des hommes de liberté consentir à apporter au parti clérical — dont ils ont été, dont ils seront toujours complètement dupes, — leur alliance, leur appui lors de certaines questions politiques, et l’appoint de leurs votes lors de certaines nominations électorales.
(Nous reviendrons plus tard à l’examen de ces coalitions, sujet d’une haute importance morale, eu recherchant les causes de la situation.)
— Oui , le danger de la réaction catholique me semble extrêmement grave, parce que l’Europe se trouve, à cette heure, dans une époque de transition qui doit amener sa transformation et sa complète régénération.
Expliquons-nous.
Évidemment les chemins de fer et le télégraphe électrique sont des découvertes autant, sinon plus révolutionnaires que la découverte de la boussole, de la poudre à canon et de l’imprimerie, qui ont jadis révolutionné, transfiguré le monde.
Combien sont plus puissantes encore les découvertes de notre siècle ! !...
La parole écrite, transmise presque instantanément d’un pôle à l’autre du globe! les peuples rapprochés, mis en contact quotidien, en rapports permanents d’industrie, en incessante communion de pensée, grâce à des moyens de locomotion qui doublent, quadruplent la durée de la vie de l’homme et sa richesse, puisqu’il
peut accomplir en deux jours un voyage qui durait une semaine, et que, selon l’axiome moderne, le temps c'est l’argent... c’est le capital ; en un mot, les incalculables conséquences de ces découvertes au point de vue de l’affranchissement moral et matériel des peuples nous causent une sorte de vertige lorsque nous songeons à l’avenir...
Mais, ne l’oublions pas ! nous transitons vers cet avenir.
Or, les époques de transition, d’enfantement sont toujours pénibles, laborieuses, confuses : les dernières lueurs du passé s'éteignent dans les ténèbres des âges révolus, et à peine aperçoit-on les premières clartés de l’aube nouvelle.
Les générations, tourmentées du mal de l’avenir, s’agitent inquiètes, haletantes dans ccttc pénombre qui n’est plus la nuit et qui n’est pas encore le jour,— tantôt vaillantes, tantôt défaillantes, — tour à tour livrées à de mornes découragements ou aux élans d’un impétueux espoir, détachées de ce qui a été, mais incertaines de ce qui sera, — très-préoccupées de leur bienêtre, de leurs intérêts matériels, symptômes à la fois heureux et regrettables — regrettables en ce qu’ils sont encore incomplets par l’absence du profond sentiment de la solidarité humaine, — mais heureux en .cela qu’ils attestent les tendances actuelles à s’affranchir de l’effroyable sujétion de la misère.
Les générations de notre époque, ne nous abusons pas, peuvent donc, en raison même de leurs aspirations
confuses, de leurs incertitudes, de leurs fréquentes défaillances, de leurs fatales oscillations, offrir passagèrement une proie facile au despotisme du sabre ou à l’abrutissante domination cléricale !
Qui sait, enfin, si ces sublimes découvertes qui assureront un jour l’émancipation morale et politique des peuples ne serviront pas transitoirement d’arme terrible à la tyrannie?...
J’ai dit transitoirement, parce que l’avenir appartient
à la DÉMOCRATIE, à la LIBERTÉ, ail RATIONALISME, à l’iN- DUSTRIE, a la PAIX.
Cela est inévitable en vertu de la loi infaillible du