‹ Lettres sur la question religieuse en 1856Chapitre 6 sur 19 · PROGRÈS · texte numérisé non relu

PROGRÈS

Le progrès se formule, se démontre mathématiquement comme^l’algèbre et la géométrie.

Il n’est pas plus donné à l’homme de suspendre la marche incessante du progrès que de suspendre la marche du temps... que de s’opposer à l’influence fécondante du soleil...

Mais il est donné à l’homme de ne point utiliser cette influence fécondante... mais il est donné à l’homme de hâter ou de retarder, en ce qui le touche, l’action du progrès... cette hâte ou ce retard, presque inappréciables sans doute à travers les évolutions de l’humanité, pour qui les siècles sont des secondes, cette hâte ou ce retard sont trcs-appréciables aux générations présentes.

Or, s’il est démontré qu’en vertu de la loi infaillible du progrès, l’avenir appartient à la démocratie, à la

liberté, au rationalisme, à l’industrie, à la paix, il est non moins évident qu’il dépend et dépendra des dernières générations de notre siècle de voir ou de ne pas voir l’avénement de I’ère nouvelle, — soit qu’elles s’élancent résolument vers l’avenir, — soit qu’elles s’immobilisent dans le présent sous le joug des despotes ou du prêtre.

Aussi, je le repète : —Oui, la réaction catholique me semble extrêmement grave en ces circonstances transitoires où nous sommes, parce que l’Eglise est avant tout et surtout un instrument d’autorité absolue fonctionnant à son profit et à celui de ses complices : elle excelle et a toujours excellé à dresser des sujets dociles au frein, résignés au fouet.

Ainsi jadis les esclaves, les serfs des abbayes étaient payés le double des autres en raison de leur réputation d’obéissance craintive, puisque les apêtres du Christ — à l’éternelle honte et exécration du catholicisme — ont vendu, acheté, possédé des esclaves ou des serfs de leur sang, de leur race, et qu’ils ont conservé des vassaux jusqu’en 1789.

L’Église, par tradition séculaire, tient donc fabrique continuelle et boutique ouverte de servage : les enfants qu’on livre au clergé ou ceux dont il s’empare sont donc essentiellement façonnés par lui A croire sans raisonner , à se soumettre sans examen, — si stupide que soit la croyance, — si infamante que soit la soumission, — si monstrueuse que soit l’autorité.

Imbu, pénétré de ces doctrines, l’enfant devient

adolescent, devient homme... et, d’ordinaire, il ne pratique point ses devoirs religieux, souvent même il pose en esprit fort, rit des miracles et des saints, du diable et de ses cornes, s’adonne à ses plaisirs, à ses passions... Mais, ne vous y trompez pas, cet homme garde à jamais Y empreinte catholique...

Oui, reçue dès l’enfance, cette empreinte devient indélébile, fatale... et désormais l’homme apporte dans le cours de sa vie de citoyen, dans ses rapports avec l’autorité régnante, l'habitude de la soumission sans examen et le besoin d’être commandé.

Voyez aussi combien le despotisme s’implante et s’enracine facilement dans les Étals catholiques ?

Voyez combien ces peuples ont peu le sentiment normal de la liberté, la conscience de leurs droits, de leur dignité?

Oh ! sans doute, lorsque le joug leur parait trop humiliant ou trop cruel, la nature se révolte chez ces peuples, et ce joug, ils le brisent dans un élan d’héroïsme admirable... Mais tôt ou tard effrayés des libertés dont ils n’ont pas le rudiment, l’habitude, ils souffrent qu’on les leur ravisse ; le besoin d'obéir reprend le dessus... et parfois ils subissent un joug plus odieux que celui qu’ils ont brisé!

— La France , — l’Ilalic , — l’Espagne sont , sous ce rapport, et en proportions diverses, essentiellement infectées du virus catholique, et l’un des plus grands dangers de la situation actuelle est de voir l’inoculation de cc virus — mortel à la liberté, à la dignité,

à la raison humaine — prendre une nouvelle et redoutable extension par le fait des envahissements continuels de Y éducation (dite) religieuse imposée aux établissements laïques...

Là même... l’enfant est constamment à la merci du prêtre, sous prétexte de catéchisme, de confession, de communion, de confirmation et autres appeaux tendus par l’Église sur le parcours de notre berceau à notre tombe, afin de nous piper au passage. L’intelligence si malléable de l’enfant reçoit et conserve toujours, je le répète, Y empreinte catholique... et s’ensuivent les conséquences politiques déduites précédemment.

— Oui, le danger de la réaction cléricale me semble extrêmement grave, parce qu’enfin, jamais plus qu’à cette époque, le clergé de tous les pays catholiques n’a marché avec un accord, une entente plus redoutables...

Et, pour ne citer qu’un fait entre mille, souvenezvous que le même jour, presque à la même heure, a été fêtée en Europe, avec un tapage inaccoutumé, la promulgation du dogme de Y Immaculée Conception.

Peu importe le plus ou moins d’absurdité de cette pitoyable comédie renouvelée des plus mauvais mystères du moyen âge... Ce qui est considérable, ce qui est effrayant dans ce fait, c’est que le jour de cette cérémonie le parti prêtre a passé la revue de ses forces, s’est compté, s’est vu, s’est cru en nombre suffisant pour commencer l’attaque, et, par l’organe de M. Veuillot, il a donné le signal de cette nouvelle croisade à

outrance dont s’alarment avec raison les esprits les plus froids et les plus modérés.

Je crois avoir surabondamment démontré combien est dangereuse la réaction catholique actuelle et, avant de rechercher par quels moyens pratiques il serait possible de lutter contre le péril et d’en triompher peut-être... il convient d’examiner les causes de cette réaction.

Ces causes reconnues, il est à espérer qu’elles ne se reproduiront point... En ce cas, le parti prêtre perdra bientôt une grande partie de sa puissance et ainsi seront d’autant plus simplifiés les moyens à employer pour abattre l’ennemi.

L’examen des causes de la réaction catholique sera le sujet de la prochaine lettre que j’aurai l’honneur de vous adresser, cher citoyen.

La Haye, U octobre 1856.

Salut et fraternité.

Eugène Sue.

Quelle» ravie* ont amené In réaction catholique.

J’ai précédemment signalé le danger que présentait, que pouvait présenter encore (selon moi du moins) l’alliance ou la coalition des hommes de liberté et des cléricaux.

Cette alliance conclue dans d'excellentes intentions a été, j’en suis convaincu, l’une des causes les plus déterminantes du succès de la réaction catholique en Suisse et peut-être aussi en Belgique et en Hollande.

Et voici comment :

Le parti clérical recrute, on le sait, en tous pays l’immense majorité de ses adhérents parmi les classes les moins éclairées des populations : il les domine par la

puissante influence du prêtre et par celle de la femme : celle-ci reçoit le mot d’ordre dans le secret du confessionnal, et obéit à l’impulsion qu’elle communique ensuite à son mari ou à scs enfants.

Le parti clérical compte encore pour auxiliaires grand nombre de citoyens riches ou de grands propriétaires qui , — plus ou moins alarmes des doctrines sociales, — regardent véritablement comme divine une religion formulant ainsi que suit la question du prolétariat :

« — En raison de la chute originelle, toi prolétaire, « tu es condamné à vivre éternellement dans les larmes « et dans une misère atroce sur cette terre maudite, «i C’est ton lot. Ne regimbe point contre celte fatalité. « Plus lu souffriras, plus tes souffrances scrontagréables, « délectables au Seigneur, etc. »

Effectivement... rien de plus simple, de plus net et surtout de plus commode que cette économie sociale, surtout pour ceux-là qui, l'appliquant à autrui, vivent plantureusement de leur prébende, de leur bénéfice ou de leur opulent patrimoine.

Aussi, nous le répétons, généralement la classe riche appartient au parti prêtre.

A ces considérables moyens d’action que possèdent les cléricaux , que pouvaient opposer les hommes de la liberté?...

Uniquement la rigidité de leurs principes, la logique inébranlable de leur foi rationaliste, l’exemple de leur conduite, l’active propagande des idées saines, droites,

morales, dont l’élévation, la pureté contrastent avec les basses ténèbres où la superstition catholique plonge les esprits ignorants, faibles ou aveuglés.

Les hommes de liberté devaient enfin sc montrer conséquents avec leurs idées en signalant sans paix ni trêve le parti prêtre comme l’ennemi.

Les libéraux en Belgique, en Hollande, en Suisse ont vaillamment suivi cette ligne de conduite. Aussi ont-ils obtenu souvent des résultats excellents; oui, par l’unique et irrésistible attrait du juste, du bien, du vrai, ils ont souvent soustrait à la funeste objurgation cléricale une notable fraction de la masse prolétaire , malgré la cruelle sujétion où la réduit souvent sa misère.

Mais, de bonne foi! quel trouble, quelle incertitude, quels doutes n’ont pas dû surgir plus tard dans l’esprit de ccs masses, lorsqu’elles ont vu les hommes, en qui elles avaient cl devaient avoir confiance , pactiser avec le parti que ces mêmes hommes leur signalaient naguère comme l’ennemi!

Puissé-je me tromper! mais je crains que, quels qu’aient été leurs avantages momentanés, ces coalitions, au point de vue moral, n’aient produit un effet fâcheux :

Le peuple — dans sa naïveté , dans sa franchise — est incapable de comprendre les exigences de la tactique électorale ou parlementaire : il a donc pu soupçonner les hommes de liberté d’avoir, par calcul, par passion, exagéré la noirceur de Vennemi, et les craintes qu’il inspirait puisqu’ils s’alliaient avec lui ; or, le parti clérical, exploitant avec sa profonde astuce la faute,

après tout honorable, de ses adversaires, lui donnant même un caractère qu’elle n’avait pas, a dit aux bonnes gens :

« — Voyez ces libéraux... ces radicaux!... Nous « étions à leurs yeux , prétendaient-ils , des monstres « de duplicité, d’hypocrisie... Nous exploitions à notre « profit, ô peuple abusé! l’ignorance et le fanatisme où « nous te maintenions par un odieux machiavélisme...

« et cependant les voici à nos pieds ces insulteurs, ces « contempteurs de notre sainte religion!... Ils implo- « rent humblement notre alliance ! nous ne sommes « point allés à eux !... ils sont venus à nous, ces es- « prits forts, ces fils de Voltaire... Or, de deux choses « l’une : ou bien ils croyaient, ils croient encore sincè- « rement que nous sommes les monstres qu’ils prélen- « dent... et nonobstant ils nous tendent la main... En i. ce cas, quelle lâcheté, quelle hypocrisie de leur part! ... « Ou bien ils nous ont sciemment calomniés d’une « manière abominable , et en ce cas , combien est « grande leur scélératesse! »

Tel a été, — je l’affirme, — le langage du parti prêtre en Suisse où la réaction catholique est peut-être plus menaçante encore qu’en Belgique ou en Hollande.

Or, ce langage très-perfide, très-spécieux, n’a eu malheureusement que trop d’échos parce que, nous le répétons, le parti prêtre se recrute surtout parmi les intelligences peu éclairées.

Une autre cause de la réaction catholique est celle-ci,

à savoir :

— Le peu de concordance , de logique qui semble parfois exister — en France, par exemple — entre la pratique et la théorie, entre la conduite et les paroles de la plupart des rationalistes.

Ainsi, en fait, en principe, suivant notre législation, l'intervention de l’Église est complètement inutile ou superflue en ce qui touche la consécration des actes de l’état civil , celui-ci ayant seul le droit légal d’enregistrer valablement la naissance, le mariage et le décès, — d’où il suit : que les cérémonies du culte relatives au baptême, à la bénédiction nuptiale et aux funérailles, sont aux yeux du bon sens, des vanités, des idolâtries dont le plus grave inconvénient est d’enrichir l’escarcelle de l’Église , de perpétuer sa funeste influence sur les masses persuadées de l’indispeusablc nécessité des sacrements religieux.

Ainsi raisonnent les rationalistes : leur raisonnement est parfaitement juste et logique, je l’approuve de tous points. Il est le mien. Seulement le parti clérical — s’adressant à scs ouailles — leur dit ceci :

« — Oh! que les voilà bien encore ces esprits forts... « ces fils de Voltaire... Combien de fois ne les avons- « nous pas entendus nier la sainteté... l’indispensable « nécessité des sacrements religieux?... Vaines pa- « rôles... abominable forfanterie du crime! Ces malheu- •> reux mentent jusque dans leurs blasphèmes... lis « n’ont pas même l’audace de leur impiété. Esl-ce qu’ils « osent ne pas faire baptiser leurs enfants?... Est-ce « qu’ils osent se passer de la bénédiction nuptiale qu’ils

« nous demandent agenouillés à nos pieds?... Est-ce « qu’ils osent se passer de notre présence à leurs derv niers moments ?... Est-ce qu’ils ne demandent pas à « l’Église l’extrême-onction , et la pompe des funé- « railles ? »

Et les bonnes gens , de sc dire dans leur simplesse :

« — Dame! il a raison, M. le curé... Ces prétendus « esprits forts font comme cela les dégoûtés de la « messe; mais, en fin de compte, ils g viennent comme « nous pour le baptême, le mariage et l'enterrement...

« Ouais... pour que ces beaux raisonneurs, ces beaux « diseurs, ces beaux savants s’agenouillent dans ccs oc- « casions-là aux pieds de M. le curé... il faut que la « religion soit fièrement forte et fièrement vraie!!... Ils « se moquent donc de nous autres lorsqu’ils nous disent : « — n n’y a que le mariage à la mairie qui compte... »

Je cite presque textuellement celle réflexion qui m’a été faite en France peu de temps avant mon exil. Elle s’appliquait à l’un de nos amis, rationaliste très-connu par la fermeté de ses opinions antireligieuses; et néanmoins cédant à des obsessions de famille très-respectables, sans doute, il consentait à la consécration de son mariage par l’Église, quoiqu’il eût cent fois dit et écrit : — Que le mariage civil était le seul réel et valable aux yeux d’un homme de bon sens.

Et maintenant pourquoi nous étonner de ce que les simples d’esprit continuent de subir l'influence cléricale, lorsque les esprits éclaires, résolus et, hatons-nous d’ajouter, réellement convaincus de la vanité des sacre-

ments religieux, se résignent cependant à les publiquement endurer (sauf de rares exceptions confirmant la règle) par suite de capitulations que nous comprenons parfaitement, mais que nous regrettons et que notre ami aura regrettées comme nous, en songeant à la gravité de cet apparent démenti donné à ses principes, h ses paroles, à scs écrits !

Enfin ces concessions ne sont-elles pas surtout un déplorable exemple offert à ceux-là que nous avons mission de rationaliser , si cela se peut dire? Quel accroissement de puissance l’ennemi ne puise-t-il pas dans cette contradiction entre la pratique et la théorie chez scs adversaires les plus décidés !...

Une autre cause très-active de la réaction catholique est encore, selon moi, l’espèce de guerre déclarée depuis quelque temps au protestantisme, non-seulement par les hommes de liberté modérée, mais par grand nombre de radicaux et de libres penseurs.

Ajoutons — afin d’être équitables — que le protestantisme semble justement choisir, pour manifester son intolérance, le moment même où le catholicisme redouble de violence et d’audace.

Ainsi à Londres le clergé anglican prétend interdire le dimanche l’innocente distraction de la musique aux promeneurs du Parc. 11 rend de plus en plus rigoureuse, insupportable, l’observance dominicale déjà si absurde : il multiplie les jeûnes publics et autres jongleries parfaitement dignes de l’Église romaine.

Ces fautes capitales du protestantisme, très-perfide-

ment exploitées par le parti clérical, sont encore l’une des causes de son succès actuel.

Quoi qu’il en soit, malgré les détestables manifestations d’intolérance échappées à quelques sectes protestantes, les hommes de liberté, quelle que soit leur nuance, nous paraissent commettre — en attaquant la religion réformée — une erreur aussi préjudiciable à la cause de la raison humaine que fructueuse aux cléricaux.

Certes, les libres penseurs — et je m'honore de compter parmi eux — n’accordent pas plus de créance et de fiance au protestantisme qu’au paganisme, qu’au catholicisme, qu’au mahométisme, qu’au bouddhisme... ou à toute autre invention des hommes, imaginée par les castes sacerdotales à seule et unique fin de subtiliser plus ou moins de prépotencc, de considération ou de pécule. L’idéal — très-réalisable d'ailleurs ( mais avec le temps) — doit être, à mon avis : — le rationalisme pur , — grâce auquel nous tous qui le pratiquons nous pouvons défier hautement les hommes religieux, à quelque Église qu’ils appartiennent, de remplir mieux que nous nos devoirs d 'honnête homme, de bon citoyen , et de se montrer en paroles et en actions plus pénétrés que nous du sentiment de fraternelle solidarité qui doit relier tous les membres de la grande famille humaine.

Je suis invinciblement convaincu qu’un jour, et par suite d’évolutions successives vers la vérité, les classes actuellement déshéritées en viendront aussi à trouver

dans leur raison, dans le sentiment naturel du juste et de l’injuste, du bien et du mal, les principes suffisants à l’accomplissement des devoirs de l’homme de bien.

Telle est ma profession de foi.

Mais ne faut-il pas en toutes choses distinguer le désirable du possible — admettre la différence qui existe entre aujourd’hui et demain — voir les hommes, non pas tels que l’on voudrait qu’ils fussent, mais tels qu'ils sont ?

Ne faut-il pas enfin, surtout et avant tout, tenir compte de l’inexorable loi des transitions, en vertu de laquelle il est presque toujours matériellement, moralement impossible d’arriver du mal au bien de prime saut et sans passer pur la gradation du mieux ou du moins mal? — Moyen terme, degré transitoire entre le mal et le bien?

Je puis m’abuser sur l’état vrai des choses, je le désire, mais selon moi cette réalité est déplorable et il faut l’accepter telle quelle dans le but de la modifier, de l’améliorer.

Donc, à mon sens, il serait impossible d’espérer que les masses, telles, hélas ! que l’ignorance les a faites, plongées à cette heure dans les obscurs bas-fonds du catholicisme, pussent — de prime saut et sans transition aucune — s’élever soudain jusqu’au rationalisme.

Autant vaudrait affirmer qu’un homme ayant passé sa vie dans une obscurité profonde, et que l’on exposerait brusquement à la lumière du soleil, aurait

conscience de cette lumière autrement que par l’éblouissement intolérable qu’elle lui causerait. Ilabitucz-le au contraire graduellement à supporter l'éclat du jour, il jouira bientôt sans péril et avec ravissement de ces splendeurs nouvelles pour lui.

En d’autres termes :

11 me semble malheureusement évident que, quelle que soit la nature de l’éducation que l’on puisse espérer de donner un jour aux masses catholiques, que quels que soient les moyens d’action dont on puisse disposer un jour pour les éclairer... leur immense majorité, fatalement habituée aux pratiques religieuses, ressentira longtemps encore le besoin impérieux d’un culte. Il devra être de plus en plus épuré, simplifié, spiritualisé sans doute... Mais enfin un culte sera, je le crains, longtemps encore indispensable.

Je le répète, pendant longtemps, bien longtemps encore , peut-être , les masses laissées jusqu’ici dans une déplorable ignorance, et subissant l’irrésistible empire de la coutume, de la tradition, ne pourront, je le crains, quelle que soit l’éducation qu’elles reçoivent à l’avenir, se passer complètement d’un culte; or, en nos temps modernes, un culte ne s improvise point . Celui de la déesse Raison, malgré l’incontestable élévation de l’idée qu’il symbolisait, n’a pu rallier les masses... 11 en a été de meme du culte de 1 Être Suprême... et l’on a vu de nos jours ce qu’il avint du culte saint-simonien, malgré le mérite très-éminent des chefs de cette école.

Donc, à mon sens — et je reviens à l’une des causes du succès de la réaction catholique — les hommes de liberté, les radicaux, les rationalistes ont peut-être inopportunément attaqué le protestantisme, sorte de religion transitoire... de pont, si je puis m’exprimer ainsi, et à l’aide duquel on doit arriver assurément au rationalisme pur, tout en subissant celte fatale nécessité d’un culte auquel la masse de la population ne saurait encore à cette heure renoncer.

Nous prions nos lecteurs de ne pas nous accuser de contradiction avant d’avoir lu la dernière de ces lettres, où nous espérons réfuter péremptoirement le reproche que l’on pourrait maintenant nous adresser. En effet... nous, libre penseur, pénétré des périls inhérents à toute religion, nous admettons cependant la nécessité d’une religion (transitoire, il est vrai), mais redisons-le : il fâut distinguer le possible du désirable.

L’on doit, ce me semble, accepter les hommes tels qu’ils sont, tenir compte de leurs infirmités actuelles, afin de les guérir; or, pour qu’elle soit durable, une guérison est soumise à des phases nécessaires.

11 laut enfin le reconnaître : il est des degrés dans le mal, et le demi-mal est préférable au mal ubsolu.

Plus nous pratiquons les hommes et les choses, moins nous pouvons comprendre et conséquemment accepter la doctrine inflexible du tout ou rien basée sur cette affirmation : — que de l’excès du mal, porté à sa dernière limite , le bien sort comme par enchantement dans sa plus complète et sa plus radieuse expression, —

de même que la Minerve antique est sortie, armée de pied en cap, du cerveau de Jupiter.

Deux mots encore du protestantisme.

Il y aurait ignorance profonde ou notoire ingratitude à le méconnaître : le protestantisme a puissamment servi la cause de lu liberté. En niant le pape , il niait implicitement le roi , puisque la royauté n’avait cours et valeur que sacrée par la papauté.

Luther, en sapant l’autel, ébranlait les trônes. — L’idée de réforme politique était si étroitement lice à l’idée de réforme religieuse, qu’au xvr siècle plus delà moitié des provinces de la France, soulevée en armes, non- seulement contre le monarque mais contre la monarchie, s’étaient fédérées sous l’appellation d’union protestante républicaine, — à l’instar des cantons suisses (dit le texte).

La religion réformée est du moins pure de ces trois lèpres qui ont vicié, corrompu jusqu’à la moelle l’Église romaine : — la papauté, — la confession, — le

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